Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 25 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 11

 

Je revins à moi le lendemain après-midi, apathique et nauséeux. Il me fallut quelques minutes pour recouvrer mes esprits. Jones et Khoyoulfaz m’avaient drogué et ramené à mon appartement, pour s’assurer que je ne contrarierais pas leurs plans. À l’heure qu’il était, ils devaient avoir accompli leur sinistre besogne. Rien que d’y penser, il me vint un haut-le cœur et je courus à la salle de bains. Bizarrement, je n’arrivai pas à vomir, ce qui déclencha en moi un double sentiment de honte et de culpabilité.

On était samedi. Je fis un saut à la boîte pont déposer ma lettre de démission sur le bureau de Thorsen. Je ne revenais pas sur mes motifs, elle ne le, connaissait que trop bien. Dans une deuxième lette destinée au président de la Compania Argentina Del Reaseguro, je mettais un terme à mes fonctions dans la société. J’invoquai des raisons personnelles pour rentrer en Europe et demandai instamment à être dispensé de ma période de préavis (pour tout dire,je ne lui laissais pas vraiment le choix). Cela m’embètait un peu pour Osvaldo Ramirez, mais je ne me voyais pas passer un jour de plus entre ces murs. Je laissai aussi une note succincte à Alex, à Sergio et à chacun des membres de mon équipe. J’avais tout préparé à l’avance afin de passer le moins de temps possible dans les locaux de Compania.

Puis je rentrai préparer mes bagages. Tant pis pour les meubles, l’électroménager, le dépôt de garantie, je savais de toute façon que les pesos me brûleraient les doigts comme les trente deniers de Judas. Mes deux valises et ma cantine ne suffisaient pas à tout empaqueter. Je fis le tri dans mes affaires, laissant derrière moi des vêtements, des livres, un pan de ma vie. Je pensai d’abord abandonner la rose des sables que m’avait remise Djibo deux ans plus tôt, ce trophée dont j’avais été si fier et que je regardais chaque soir avant de m’endormir, puis à la réflexion, je lui trouvai une place au fond d’une valise, coincée par une paire de chaussettes. C’était une preuve après tout. Je réalisai alors que c’était le seul objet que je pourrais remettre à la police pour étayer mon histoire. Un caillou. J’en pleurai.

Le soir, le téléphone sonna. Je basculai la ligne sur répondeur et bientôt la voix de Lena Thorsen s’éleva dans le séjour : « Il faut qu’on parle, Dartunghuver. Si vous êtes là, décrochez. » Une demi-heure plus tard, Lena frappa à la porte, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. « Ouvrez, Dartunghuver, dit-elle en islandais. Je sais que vous êtes là, je vous ai vu par la fenêtre. Je suis passée au bureau, j’ai trouvé votre lettre. Vous ne pouvez pas partir comme ça. Il faut qu’on parle. » Je me retins de lui ouvrir et de lui jeter au visage ce que je pensais d’elle et de ses amis. Cela ne nous aurait menés nulle part. Nous avions été confrontés à la même crise, une crise dont la vie de John Harkleroad constituait l’enjeu. Thorsen avait fait passer son intérêt personnel avant mon exigence de justice. Elle m’avait enfoncé pour sauver sa peau. Je n’avais plus rien à lui dire.

Elle s’escrima un bon moment sur ma porte avant que mon voisin de palier, passablement excédé, ne la menace d’appeler la police. « Il ne veut pas te parler, l’entendis-je dire avec cette familiarité si typiquement argentine. Trouves-en un autre, ça ne devrait pas être trop difficile. » Caché derrière un rideau, je vis Lena sortir de l’immeuble et s’éloigner au volant de sa décapotable.

Je quittai Córdoba le lendemain sans l’avoir rappelée. Je passai à nouveau une trentaine d’heures dans l’avion. Cette fois, je compris chaque mot que prononça l’hôtesse d’Aerolineas. Je n’en conçut aucun plaisir. Je parlais espagnol : la belle affaire, des millions de gens pouvaient en dire autant. Mais j’avais aussi causé la mort d’un homme ; ce club-là comptait beaucoup moins de membres.

Ma mère fut surprise et ravie de me revoir. Je lui expliquai que je m’ennuyais dans mon travail et que je revenais m’installer en Europe. Pour l’heure, je me proposais d’habiter quelques semaines avec elle, le temps de réfléchir à mon avenir. Je lus dans ses yeux qu’elle ne me croyait pas totalement, mais qu’elle s’en moquait. On lui rendait son fils et c’est tout ce qui comptait pour elle. J’emménageai dans ma chambre d’adolescent.

C’est peu dire que la vie à Húsavík ne ressemble guère à celle d’un agent du CFR. Le séjour que j’y fis cet été 1995 m’ouvrit les yeux sur les sacrifices que j’avais consentis sans m’en rendre compte depuis quatre ans. Et d’abord, comment un fils de paysan comme moi avait-il pu accepter d’être enfermé dans un bureau toute la journée, à sept cents kilomètres de la mer ?

Je redécouvris les vertus de la vie au grand air. Le matin à partir de 5 heures (au mois d’août en Islande, le soleil ne se couche pratiquement pas), quand je n’étais pas parti relever les filets avec les pêcheurs du coin, j’aidais ma mère à l’élevage. Elle me pressait de rester déjeuner avec elle, mais la perspective de devoir répondre à ses questions me faisait fuir et je préférais casser la croûte avec les bûcherons de Húsavík. Ces hommes rudes, parmi lesquels se trouvaient quelques amis d’enfance, m’avaient d’abord témoigné un peu de méfiance ; je les avais amadoués en leur parlant de la forêt scandinave, un sujet que je connais plutôt bien depuis une mission au Danemark du temps de Baldur, Furuset & Thorberg. Je me les étais définitivement conciliés le jour où j’avais repoussé la paye que me tendait le contremaître. Si je travaillais pour rien, alors…

Qu’avais-je besoin d’argent ? J’aurais volontiers donné tout ce que je possédais pour qu’on me purgeât le cerveau. Heureusement, chaque coup de hache chassait pendant quelques secondes de mon esprit le souvenir de John Harkleroad. L’effort physique intense et les ahanements bestiaux fonctionnaient tomme une thérapie. En m’ancrant si violemment dans la réalité, ils reléguaient à l’arrière-plan les constructions intellectuelles qui avaient été ma nourriture quatre années durant. Il m’arrivait de repenser aux Bochimans, au Bettlerkönig ou au galochat, mais jamais bien longtemps. Il y avait toujours autre chose à faire, un mouton à soigner, un arbre à abattre…

Un autre problème se présenta bientôt : Gunnar cherchait à me joindre. Il m’avait envoyé un télégramme le lendemain de mon retour (avait-il suivi la trace électronique de ma carte bancaire ou avait deviné que je rentrerais au bercail tel un prisonnier en cavale ?) contenant trois mots : « je suis désolé ». A présent, il téléphonait à différentes heures de la journée et tombait chaque fois sur ma mère, qui croyait que mon ancien patron cherchait à me convaincre rempiler chez Baldur, Furuset & Thorberg. Un soir qu’elle me vantait les charmes des études environnementales (« un bon métier qui semblait te réussir » je pris une feuille et écrivis à mon ex-mentor. Les mots coulèrent sous ma plume avec une facilité surprenante.

Gunnar,

J’aurais aimé écrire « Cher Gunnar », mais c’est au-dessus de mes forces. Je vous aimais, Gunnar, pendant un moment, je vous ai même un peu considéré comme un père. Mais vous m’avez trahi, vous m’avez fait perdre ma propre estime et je ne pourrai jamais vous le pardonner.

Dans ces conditions, pourquoi vous écrire ? Pour soulager ma conscience, sans doute. Aussi et surtout pour que vous sachiez ce que je ressens depuis maintenant douze jours. Quand j’ai repris connaissance aprés avoir été réduit au silence par les nervis des opérations spéciales (mais peut-être n’aviez-vous pas eu naissance de cet épisode, tristement révélateur des méthodes du CFR ?), il était 6 heures du matin en Nouvelle-Zélande et j’étais devenu un assassin. Par procuration, me direz-vous, mais un assassin tout de même. Trois personnes étaient en train de pleurer la mort d’un homme dont le seul tort avait été de croiser le chemin d’un jeune agent maladroit.

Le fait que vous vous trouviez à 20 000 kilomètres de la scène du crime ne m’empêchera pas de penser que vous en êtes le complice. Je comparerais votre rôle celui du garde-barrière qui accueillait les convois dans les camps de concentration. Il n’est jamais passé devant les tribunaux de l’histoire et, pourtant, sa responsabilité ne fait de doute pour personne. J’ignore comment vous vivez avec cette idée. Mieux que moi sûrement, car j’imagine que si elle m’ébranle si fortement aujourd’hui, elle vous accompagne depuis bien des années.

Je suis un homme détruit, Gunnar, et ne me dites pas que le temps pansera mes blessures. Je ne le crois pas et d’ailleurs, je ne le souhaite pas. Grand a été mon crime et grand doit être mon châtiment. Il l’est pour l’instant et j’ai bien du mal à réintégrer la société des vivants, même si l’Islande rurale m’offre un échantillon ce que l’humanité a de meilleur. Je pense chaque minute à John Harkleroad, à qui ses assassins n’ont même pas dû expliquer pourquoi il mourait. J’espère qu’il n’a pas souffert. Malheureusement, de cela même je ne suis pas certain.

J’aimais le CFR et le jeu que nous y pratiquions. Mais faut-il que vous méprisiez vos agents pour leur en cacher les règles. C’est qu’au fond de vous vous savez probablement qu’aucun ne les accepterait.

Je vous dispense de me répondre. Épargnez-moi, vos gluantes excuses.

Sliv

P-S : Cessez de nous importuner ma mère et moi. Je crois avoir au moins gagné le droit de vous demander cette faveur.

Quelques semaines passèrent. Je m’endurcissait. Ma culpabilité ne s’effaçait pas, mais la douleur cédait progressivement la place à une forme d’insensibilité, à un cuir de plus en plus épais, comme le montra ma réaction ce jour où, alors que je revenais de pêche, j’aperçus au loin la silhouette de Gunnar Eriksson sur la jetée.

Un mois plus tôt, j’aurais probablement trouvé refuge dans la cale ou demandé au capitaine de me débarquer sur la côte. Aujourd’hui, la perspective d’une entrevue avec Gunnar me paraissait moins malséante et, pour tout dire, presque raisonnable Sans doute comprenais-je que je ne pourrais tourner la page du CFR sans m’être entretenu une dernière fois avec celui qui m’y avait fait entrer.

Gunnar n’avait pas beaucoup changé. « Je suis désolé », avait-il dit dans son télégramme ; aussi m’étais-je attendu à lui trouver les traits défaits, la figure décomposée. Il n’en était rien. Il était désolé, mais en pleine forme, le visage un peu empâté, le ventre encore un peu plus arrondi. Oh, bien sûr, il arborait une mine de circonstance, grave et compassée, mais il en aurait fallu bien plus pour m’amadouer.

« Hello, Sliv, dit-il quand je l’eus rejoint sur le quai.

 – Bonjour, Gunnar », répondis-je aussi froidement que possible. Il ne m’avait pas tendu la main. Il savait que j’aurais refusé de la serrer.

« Si vous voulez bien m’accorder quelques minutes, l’ai repéré un petit troquet sur le port.

— Je connais, merci, rétorquai-je sèchement. Dix minutes, pas une de plus. »

Nous marchâmes côte à côte sans rien dire jusqu’au bistrot. Nous nous installâmes au fond de la salle, je commandai un irish coffee, Gunnar son sempiternel thé. Il attendit que la serveuse eût tourné les talons pour prendre la parole.

« J’ai reçu votre lettre, je regrette infiniment…

— Et moi donc ! ricanai-je.

— Vous avez dû passer par des moments très durs, reprit-il en faisant semblant de ne pas remarquer l’agressivité qui transparaissait dans mes paroles. Vous auriez dû m’appeler, j’aurais peut-être pu vous aider.

— J’en doute. Écoutez, Gunnar, nous n’allons pas tourner autour du pot. Vous vouliez me voir, me voici. Si vous n’avez que vos regrets à m’offrir, vous pouvez rentrer à Reykjavík. »

La serveuse choisit cet instant pour nous apporter notre commande. Gunnar chercha mon regard pendant qu’elle nous servait, mais ne le trouva pas.

« Écoute, Sliv (c’était la première fois qu’il m tutoyait), ta lettre m’a beaucoup peiné. Et pourtant je ne peux pas t’en vouloir. J’aurais sûrement réagi de la même façon à ta place.

— Alors, ripostai-je amèrement, pourquoi m’avoir menti ?

— Je ne t’ai pas vraiment menti, reprit-il doucement. Je t’ai seulement caché certaines choses. Tout n’est pas toujours aussi simple qu’on le souhaiterait.

— La complexité du monde, plutôt éculé comme alibi, ironisai-je.

— Échangeons nos rôles un instant et essaie de considérer la situation depuis la position qui est la mienne. Ma tâche consiste à recruter des agents pour l’antenne de Reykjavík. C’est un métier difficile, qui demande une subtilité et une prudence infinies Les bonnes années, je recrute un agent, exceptionnellement deux. Les mauvaises, je ne trouve personne. Je ne me plains pas, mes collègues constatent à peu près les mêmes ratios. Maintenant, crois-tu que j’améliorerais mes chances en expliquant à chaque candidat que ses erreurs risquent de coûter la vie à un homme ? Qui tenterait le coup dans ces conditions ? Et d’ailleurs, que faudrait-il penser du candidat que cette perspective n’effraierait pas ? »

Je n’en croyais pas mes oreilles.

« Enfin, Gunnar, vous réalisez ce que vous dites ? La question n’est pas de savoir si cela nuirait à vos chiffres de recrutement, mais de respecter le libre arbitre de vos candidats.

— Tu as parfaitement raison, mais tu sais au fond de toi que ce n’est pas possible. Qu’aurais-tu pensé de moi si j’avais posé le débat en ces termes ? Je vais te le dire : tu m’aurais jugé bon à enfermer et tu m’aurais aussitôt dénoncé à la police.

— Et j’aurais bien fait !

— Non, je ne crois pas, dit-il comme s’il avait déjà maintes fois soupesé la question. Vois-tu, la vie en collectivité impose des sacrifices ; la période que tu traverses en est un. Même en démocratie, un citoyen doit parfois assumer une mesure ou un jugement qu’à titre personnel il réprouve. Le CFR abrite des milliers, peut-être même des dizaines de milliers d’agents. Il n’aurait pas été juste qu’ils soient arrêtés, voire pour certains passés par les armes, à cause d’une erreur commise par un jeune agent de classe 2 du bureau de Córdoba. »

Toujours ce même argument : vos erreurs peuvent coûter la vie à des innocents. J’avais eu le temps de le retourner dans ma tête.

« Je comprends votre comparaison, Gunnar, mais je la trouve fallacieuse. Le citoyen qui n’est pas d’accord avec ses dirigeants peut se raccrocher à deux choses. Il peut se dire, d’une part, que la décision qu’ils ont prise, même si elle heurte sa morale personnelle, sert les intérêts supérieurs de la nation et, d’autre part, qu’elle est indirectement approuvée par une majorité de ses concitoyens, le corollaire de cette proposition étant d’ailleurs que le pays peut à tout moment se choisir un nouveau gouvernement. Je ne vois rien de tout cela dans l’organisation du CFR. D’abord, moi, agent de classe 2 Dartunghuver, je suis incapable de dire si l’élimination de John Harkleroad sert ou non les intérêts du CFR, puisque je ne les connais pas ; voilà presque quatre ans que je travaille pour une organisation dont j’ignore encore le but ultime. Ensuite, je dois m’accommoder de mes supérieurs, même si je les trouve incompétents. Non vraiment, le modèle démocratique ne me paraît pas très approprié dans le cas du CFR.

— Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu dis, Sliv, me répondit Gunnar après un instant de réflexion. Nous ne choisissons pas nos chefs, mais, surtout, nous ne connaissons le but du CFR ni toi ni moi…

— Vous non plus ? m’écriai-je.

— Non, répondit-il rêveusement en tournant sa cuillère dans son thé. Je ne le connais pas et je pense que je ne le connaîtrai jamais. C’est le secret le mieux gardé de l’organisation et pourtant, comme tu le sais, elle en a beaucoup. Toi, un jour, tu le connaîtras, j’en mettrais ma main au feu.

— Ah ça, Gunnar, expliquez-moi comment on peut recruter des agents sans savoir à quoi ils sont destinés. » J’avais malgré moi retrouvé ma curiosité.

« Mais je sais à quoi ils sont destinés : à produire des scénarios et à falsifier le réel. Le comment, je le connais, c’est le pourquoi qui m’échappe. Je ne dis pas que je n’en ai pas souffert. Comme toi, j’ai été un jeune agent à qui tout semblait réussir. Mais contrairement à toi, je n’avais qu’une chose en tête, découvrir la finalité du CFR ; chacun de mes gestes, chacune de mes actions était orientée vers ce but…

— Et alors ? » demandai-je impatiemment. Gunnar Eriksson ne m’avait jamais autant parlé de lui.

« Et alors, c’était une erreur. Nos dirigeants n’aiment pas les fouineurs. Pour des raisons qui seraient trop longues à. expliquer, j’ai cessé de m’élever dans la hiérarchie et j’ai compris que le secret du CFR me resterait à jamais inconnu. Ç’a été la pire période de ma vie.

— Et depuis ?

— Depuis, je ne me pose plus la question. Pour ce que j’en sais, le CFR n’a qu’un objectif : survivre. J’essaie de prendre toutes mes décisions à cette aune : ce candidat assis de l’autre côté de mon bureau va-t-il prolonger la vie du CFR ou le conduire à sa perte ?

— Dans mon cas, vous vous êtes trompé, dis-je amèrement.

— L’avenir le dira. » Il me regarda droit dans les yeux et ajouta : « Sliv, je voudrais que tu me croies, même si, après ce qui s’est passé, je comprendrais que tu n’en fasses rien. Ce genre d’incident n’arrive que très très rarement.

— C’est-à-dire ? » demandai-je. Je m’en voulus aussitôt d’avoir posé cette question : elle pouvait donner à penser que je me satisferais d’un chiffre très bas.

« Je ne sais pas, peut-être deux ou trois fois par an.

— C’est beaucoup…, murmurai-je.

— Dans le monde entier, pas tant que cela, répondit Gunnar. Tu n’as pas eu de chance, voilà tout…»

Je sentis que la sérénité d’Eriksson me gagnait peu à peu. Je m’en défendis en convoquant le souvenir de Khoyoulfaz.

« Il y a autre chose, Gunnar. Ces types des Opérations spéciales, ils n’étaient pas comme vous et moi. Ils étaient cruels…

— Comment s’appelaient-ils ?

— Le chef, Jones. Un Panaméen. J’ai du mal à le décrire. Très dur, terriblement froid, mais professionnel malgré tout. Il a vraiment essayé de trouver une solution. Mais son acolyte… Un Azéri du nom de Khoyoulfaz. Une brute sanguinaire, qui tue par plaisir. Il a parlé d’un agent qui avait trahi, un certain Leonid, vous auriez dû voir la lueur qui brillait dans ses yeux à ce moment-là. Comment le CFR peut-il tolérer de tels agents parmi les siens ?

— Je ne les connais ni l’un ni l’autre. Si ce que tu dis est vrai, c’est très grave. Je vais tâcher de me renseigner sur ce Khoyoulfaz. L’Inspection générale a peut-être un dossier sur lui. »

Un long silence s’ensuivit pendant lequel je finis mon café. La serveuse encaissa le prix des consommations, emporta nos tasses et passa un coup de chiffon sur la table. Finalement, c’est Gunnar qui renoua la conversation.

« Que vas-tu faire maintenant ? »

Je me posais la question depuis deux mois, mais je n’avais encore arrêté aucune décision.

« Dans l’immédiat, aller rendre visite à ma sœur en Allemagne. Retaper la clôture de l’élevage de ma mère. Voyager un peu.

— Mais après ?

— Après, je chercherai un travail sur le continent, peut-être dans les études environnementales. Le CFR m’aura au moins appris un métier…

— Tu ne peux pas raccrocher les gants ainsi, on compte toujours sur toi en haut lieu.

— J’ai démissionné, Gunnar, je reprends ma liberté. Je ne parlerai pas, si c’est cela qui les inquiète.

— Il ne s’agit pas de ça. Tu n’es pas au courant ? Ils ont refusé ta démission.

— Et puis quoi encore ? Il faudra bien qu’ils se fassent une raison, ma vie m’appartient encore jusqu’à preuve du contraire.

— Bien sûr, Sliv. Sache simplement qu’ils ne t’en veulent pas. La Commission de discipline va sûrement t’infliger une sanction pour la forme…

— La Commission de discipline ? demandai-je, interloqué.

— Mais oui. Décidément, tu n’es au courant de rien. Ils se réunissent la semaine prochaine pour examiner ton cas et celui de Thorsen.

— Thorsen aussi ?

— Bien sûr. Elle était ton supérieur direct et sa responsabilité est engagée. D’ailleurs, à mon avis, elle va écoper d’une peine plus lourde que toi. »

Ce qui, selon moi, n’était pas tout à fait juste. Ainsi, je n’avais pas encore été rayé des cadres. Je ne pus m’empêcher de demander à Gunnar :

« Concrètement, que risque-t-elle ?

— Six mois de suspension. Peut-être un an. La connaissant, elle supportera difficilement pareille mise à l’écart. Quant à toi…»

Avait-il senti que je m’étais enquis du sort de Thorsen parce que je n’osais pas l’interroger sur le mien directement ?

« Oh, ça n’a pas d’importance, dis-je.

— Tu en prendras pour six mois maximum.

— Ça n’a pas d’importance, répétai-je.

— Une dernière chose, dit Gunnar en se levant. Ton amie Magawati cherche à te joindre. Elle a appelé Thorsen, qui lui a dit que tu avais démissionné. Je ne sais pas comment elle s’est procuré mon numéro, mais elle m’a laissé un message hier en me demandant de la rappeler au plus vite. Qu’est-ce que je lui dis ? »

Exactement ce que je craignais d’entendre. Je savais que ce moment viendrait, mais je n’étais toujours pas prêt à l’affronter.

« Dites-lui juste que je vais bien, répondis-je d’une voix tremblante. Ou plutôt non, dites-lui que je suis vivant. Je lui expliquerai un jour. »

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