Les falsificateurs
Chapitre 7
La tentation avait été trop forte.
Tentation de rejoindre le corps le plus mystérieux du CFR, celui qui, à défaut de me révéler la finalité de l’organisation, me livrerait certains de ses secrets les mieux gardés.
Tentation de revoir Khoyoulfaz, de le côtoyer pendant deux ans pour répondre à la question qui n’avait cessé de m’obséder depuis mon arrivée à l’Académie : comment une brute aussi épaisse pouvait-elle diriger l’unité la plus sensible du CFR ? Quelque chose m’échappait forcément.
Tentation d’emprunter une fois de plus la voie la plus difficile, celle qui risquait de me causer le plus de souffrances, mais m’apporterait peut-être un jour le plus de fierté.
Et enfin – pourquoi le nier ? – tentation de suivre encore un peu les traces de Lena Thorsen, avec qui je semblais engagé depuis mon premier jour chez Baldur, Furuset & Thorberg dans une lutte sans merci. J’avais commencé à rêver du Trophée du meilleur premier dossier le jour où Gunnar m’avait appris que Lena avait échoué sur la deuxième marche du podium à Honolulu. De même, j’étais à peu près certain que Lena, n’ayant pu supporter que je la précède pendant une bonne partie de l’année, avait mis un violent coup de collier dans les dernières semaines pour me devancer sur le fil. Quels que fussent nos sentiments l’un pour l’autre, cette émulation jouait un rôle essentiel dans notre ascension à tous les deux. Il ne devait pas rester plus de trois ou quatre lacets jusqu’au sommet, mais je crois que je n’aurais pas eu le courage de reprendre la route si je n’avais su que Lena marchait à mes côtés.
Une fois ma décision annoncée, je m’étais rassis en état de choc. Je ne repris véritablement mes esprits que quelques heures plus tard, quand Stéphane vint me saluer avant de partir pour l’aéroport. Je ne me serais jamais attendu à le voir aussi heureux alors que sa dix-septième place le condamnait à une direction centrale. Mais Aoifa, à peine mieux classée que lui en quinzième position, l’emmenait en Irlande pour le présenter à ses parents. Ils comptaient se marier d’ici à la rentrée. « Dans ces conditions, vieux, rigola-t-il, tu comprendras que je t’abandonne à ta lutte homérique avec la walkyrie et le samouraï » (Ichiro Harakawa avait décroché le troisième ticket qualificatif pour les Opérations spéciales).
La dernière série d’examens n’avait guère bousculé la hiérarchie. Seul Matt Cox avait créé la surprise en effectuant une remontée spectaculaire pour accrocher une place à l’Inspection générale. Autour d’une bière, le soir même, il m’avoua que la saillie publique de Lena l’avait piqué au vif et qu’il avait voulu nous montrer ce dont il était réellement capable. « Sa façon de faire était dégueulasse, commenta-t-il sobrement, n’empêche que je lui dois mon classement. » Décidément, pensai-je, la Danoise avait le don de pousser les hommes à se dépasser.
Amanda Postlewaite, Ling Yi (la « source de référence ») et Francesco Cinotti rejoignaient le Plan, Buhari Obawan, Vitaly Orazov, Ana Gomes et Matt Cox l’Inspection générale. Luis, notre comique de service, était arrivé onzième. Cela ne l’empêcha pas de proposer après le dîner une séance de karaoké dans le foyer. Je fus surpris une fois de plus par l’étendue et la variété de la collection de disques de l’Académie. Luis passa en revue le répertoire des Rolling Stones, Vitaly se révéla un fin connaisseur des Sex Pistols et de Cure. Pour la première fois depuis dix-huit mois, j’oubliai Khoyoulfaz en chantant les duos de John Travolta et Olivia Newton-John avec Amanda. Lena fredonnait dans son coin. Elle alla se coucher tôt. Ichiro, elle et moi avions rendez-vous le lendemain matin avec un instructeur des Opérations spéciales pour ce qui, selon Quinteros, devait être une simple prise de contacts. Je ne voyais pas l’intérêt de me ménager et je fis ce soir-là une consommation immodérée des coktails tequila-vodka-grenadine que Matt préparait à la chaîne
Deux heures de sommeil plus tard, je poussai la porte de la petite salle de réunion où attendaient déjà Thorsen et Harakawa. Lena jeta un coup d’œil réprobateur à ma coiffure. Ichiro, qui avait pas mal picolé lui aussi, fixait stoïquement un point au plafond. Nous attendîmes quelques minutes en silence.
Ichiro et moi étions incapables de parler. Quant à Lena, elle réservait habituellement ses interventions à ses supérieurs hiérarchiques.
Soudain, la porte s’ouvrit et Khoyoulfaz entra dans la pièce. Je m’étais préparé depuis la veille à cette éventualité. Je me rappellerai toujours que le premier réflexe de Lena fut de se tourner vers moi comme si je détenais le pouvoir de volatiliser les colosses azéris à ma guise. Je haussai les épaules en signe d’impuissance. Après tout, si Khoyoulfaz dirigeait les Opérations spéciales, il était normal qu’il cherche à nous rencontrer sans tarder.
« Bonjour, commença-t-il en s’asseyant en face de nous, je m’appelle Yakoub Khoyoulfaz et je dirige le corps des Opérations spéciales. »
Le simple son de sa voix suffit à me dessoûler. Toutefois, rien dans son entrée en matière ne laissait entendre qu’il nous eût déjà rencontrés, Lena et moi.
« Tout d’abord, je vous félicite pour vos brillants résultats. J’ai étudié vos dossiers dans le détail, suivi l’évolution du classement tout au long de l’année et je n’ai guère de doute sur le fait que j’ai récupéré les trois meilleurs éléments de l’Académie.
« Les Opérations spéciales constituent un corps à part au sein du CFR. Contrairement au Plan ou à l’Inspection générale qui embauchent à tous les niveaux de l’organisation, nous ne recrutons que trois nouveaux agents par an, généralement les meilleurs élèves de leur promotion. Ce mode de sélection a plusieurs conséquences : chacun de nous a fait la preuve de sa valeur et de sa détermination ; nous ne sommes qu’une petite centaine et nous nous connaissons tous ; enfin – et j’insiste sur ce point – nous sommes plus soudés que les cinq doigts de la main.
« Notre corps étant si resserré et sa cohésion si essentielle à son succès, je m’impliquerai personnellement beaucoup dans votre formation. Finis, les cours magistraux et les interrogations écrites : vous passerez les prochaines années sur le terrain, là où le CFR aura besoin de vous, toujours en équipe avec un agent plus expérimenté que vous. Vous ne repasserez par Krasnoïarsk qu’entre deux missions et jamais pour plus de quelques jours…»
Quelque chose clochait. Le Khoyoulfaz que j’avais sous les yeux n’était pas celui qui m’avait assommé dix-huit mois plus tôt à Córdoba. Oh, c’était bien le même homme – même cou taurin, même torse de lutteur –, mais il semblait doué d’une tout autre personnalité. Il était impeccablement mis – costume en cachemire bleu marine et cravate monogrammée. Il s’exprimait d’une voix posée, moins sonore. Son ton enfin, respectueux et chaleureux, ne contenait plus la moindre trace de cette vulgarité qui m’avait tant choqué. Je n’arrivais plus à l’imaginer appelant Lena « mon chou » ou se curant les ongles avec un coupe-coupe. Pour tout dire, il dégageait un charisme auquel il était difficile de rester insensible.
« Il ne me reste qu’à vous souhaiter de bonnes vacances. Revenez-moi frais et dispos car nous démarrerons pied au plancher. »
L’entretien était terminé. Cependant, alors que nous nous levions, Khoyoulfaz me retint par le bras. Je sursautai instinctivement et dégageai mon bras. Je lus dans les yeux de Lena qui n’avait rien perdu de la scène la terreur du lapin pris dans les phares d’une voiture.
« Calmez-vous », chuchota Khoyoulfaz. Puis à voix haute : « Merci, Harakawa. Dartunghuver, Thorsen, vous restez avec moi. »
Ichiro ne fit aucun commentaire et nous laissa seuls. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit à nouveau et céda le passage à une vieille connaissance.
« Gunnar ? m’exclamai-je. Que faites-vous ici ?
— C’est bon de vous voir ici », ajouta Lena, qui paraissait soulagée de retrouver un visage connu. Il faut dire que j’avais prouvé par le passé que je n’étais pas de taille à la défendre contre Khoyoulfaz. Gunnar me donna une accolade et se contenta d’un hochement de tête à destination de Lena. Puis il s’assit entre nous, à la place précédemment. occupée par Ichiro.
« Ah, mes enfants, je n’aurais manqué ce moment pour rien au monde : deux de mes anciens poulains reçus le même jour dans les Opérations spéciales.
— C’est une première, précisa Khoyoulfaz, goguenard. Tu veux qu’on te grave ça sur une plaque ?
— Ne te moque pas de moi, répondit Gunnar. C’est le plus beau jour de ma carrière. »
Je croisai le regard de Lena. Son cerveau fonctionnait à plein régime. Le mien aussi, sans résultat pour le moment.
« Oui, je vois bien que je vous dois une explication, dit Gunnar. Sur le moment, vous risquez de ne pas la trouver à votre goût, mais je suis certain qu’avec le temps vous finirez par comprendre.
— Laissez-nous en juger, Gunnar », siffla Lena entre ses dents. Elle n’avait plus peur à présent. Elle était juste en colère, ne détestant rien tant que d’être surprise.
« Bien entendu », dit Gunnar, conciliant. Il se tourna vers moi. « Mon histoire te concerne plus particulièrement, Sliv. Elle débute il y a cinq ans avec ton arrivée chez Baldur, Furuset & Thorberg. J’ai tout de suite compris que j’avais affaire à un élément exceptionnel. Ton imagination, ta curiosité intellectuelle, ta compréhension du monde te plaçaient un cran au-dessus de toutes mes recrues précédentes. Je vous en prie, Lena, ne vous formalisez pas : vous savez ce que je pense de vos qualités de falsificatrice.
— Je ne me formalise pas, dit sèchement Lena. Continuez votre histoire.
— Je me suis efforcé de garder la tête froide. Yakoub ici présent te dira que nos sujets les plus brillants ont parfois causé à cette organisation ses échecs les plus cuisants. Ce qui menace les scénaristes doués, c’est la désinvolture, l’impression qu’ils peuvent se sortir de n’importe quelle mauvaise passe par la seule force de leur imagination. Sans même s’en rendre compte, ils prennent de plus en plus de risques, donnant sans cesse plus de travail à ceux qui sont chargés de les contrôler.
— Ça, je peux en témoigner, grommela Lena.
— Il était évident à la lecture de ton premier dossier que c’était le travers qui te menaçait », poursuivit Gunnar sans relever la pique de Lena. Ton scénario sur les Bochimans possédait une force, un élan irrésistibles, mais tu manquais de patience et de rigueur. Il n’y avait encore là rien de dramatique et, sans ton premier prix à Honolulu, je suis convaincu que tu aurais pu t’améliorer. Malheureusement, ce trophée t’a rendu un mauvais service. Il t’a conforté dans tes penchants. Tu t’es dit, consciemment ou non, que la qualité de tes scénarios pallierait toujours la médiocrité de tes falsifications. J’en ai eu la confirmation en découvrant ton troisième dossier, le Bettlerkönig, un projet magnifique, mais truffé de bourdes qui le disqualifiait cent fois. J’ai compris que tu avais fait le tour de ton premier poste et que tu n’apprendrais plus rien à Reykjavík. J’ai demandé ton transfert. Les Ressources humaines voulaient t’envoyer au Centre de Hong Kong, qui a la haute main sur toutes les questions liées à la falsification, afin que tu apprennes à détecter dans les dossiers des autres ce qui manquait dans les tiens. J’ai préféré appeler mon ami Alonso Diaz, qui a accepté de t’accueillir à Córdoba où j’espérais que tu bénéficierais d’un traitement plus personnalisé. Je ne pouvais pas prévoir qu’Alonso tomberait malade dans l’intervalle et que Lena serait trop débordée pour t’accorder l’attention dont tu avais besoin.
— Je n’étais pas débordée, corrigea Lena. Je gérais des priorités.
— On s’en fout, Lena. Laissez-le finir, dis-je au comble de l’irritation.
— Le moins qu’on puisse dire, c’est que ta transplantation n’a pas donné les résultats escomptés, poursuivit Gunnar, imperturbable. Livré à toi-même, débarquant dans un pays et un métier dont tu ignorais tout, tu as réagi en prenant toujours plus de risques, jusqu’à ce mémo farfelu sur les risques de tremblement de terre au Maharashtra qui a provoqué un tollé dans les plus hautes instances de la maison.
— Je l’avais pourtant prévenu », bougonna Lena. Je la fusillai du regard.
« Un membre du Comité exécutif m’a même appelé au milieu de la nuit pour me demander si tu avais perdu la boule. Qu’est-ce que c’était que ce pitre qui laissait aussi ouvertement ses activités occultes déteindre sur sa couverture ? Les Ressources humaines, qui n’avaient toujours pas digéré le fait que je les aie court-circuitées en appelant Diaz directement, t’ont placé sous surveillance. À compter de ce jour, tous les dossiers que tu rendais à Lena partaient en double à l’Inspection générale, qui les épluchait pour mesurer tes progrès. Tu as fait illusion pendant quelques mois puis, un jour, Claas Verplanck, le patron de l’IG, m’a appelé pour me rapporter ton traitement du dossier Corporate DNA. Tes enjolivures ne l’avaient pas fait rire. Il ne te pardonnait surtout pas d’avoir laissé passer les noms de Fiedler et Staransky. Je ne l’avais jamais entendu aussi énervé. "Non mais qu’est-ce qu’il s’imagine ? Que Berlin a des légendes toutes prêtes plein ses étagères ? Il faut neutraliser ce garçon avant qu’il ait le temps de tout bousiller." Il a convoqué une réunion d’urgence à Londres pour statuer sur ton cas. Nous étions cinq autour de la table, le bras droit de Verplanck, un représentant des Ressources humaines, deux membres du staff du Comité exécutif et ton serviteur. Nous avons étudié toutes les éventualités : te rendre à la vie civile, t’envoyer en stage intensif à Hong Kong, te nommer au Plan à un poste où tu n’aurais plus de contacts avec le terrain…
« J’ai plaidé pour qu’on te donne une chance supplémentaire. Selon moi, tu n’avais pas conscience des risques que comportaient tes actions, car tu estimais – à tort évidemment – que celles-ci ne concernaient que toi. Connaissant tes valeurs morales et ton sens de l’éthique, j’ai argué que tu n’assimilerais la leçon que le jour où tu réaliserais que tes actes avaient des conséquences sur la vie des autres. Les représentants du Comité exécutif m’ont autorisé à monter une expérimentation, sans me cacher qu’en cas d’échec je t’accompagnerais dans l’abîme.
« L’Inspection générale m’a alors transmis l’ensemble des dossiers sur lesquels tu avais travaillé à Córdoba. J’ai immédiatement choisi celui du galochat. On commençait à parler des essais nucléaires français dans le Pacifique Sud et les implications politiques se dessinaient déjà en filigrane. Si tu veux mon avis, Chandrapaj ne s’était pas foulé du point de vue scénario. Mais ses sources tenaient la route. Il avait notamment inséré dans un rapport de Greenpeace ce fameux graphique illustrant la progression spectaculaire du galochat dans les eaux de la région, sans toutefois en imputer la paternité au ministère de l’Agriculture et de la Pêche néo-zélandais. C’est moi qui ai fait rajouter cette mention dans les deux exemplaires du dossier archivés à Córdoba.
« J’ai ensuite appelé Alonso Diaz en lui demandant d’accroître la pression sur Lena. Le pauvre bougre, j’aurais aimé pouvoir lui épargner cela. La suite, tu la connais. Lena t’a demandé de rouvrir le dossier et tu as découvert le pot aux roses. Je me doutais que tu réagirais mal, mais en l’occurrence tu t’es surpassé. Quand tu as appelé Wellington au milieu de la nuit en te faisant passer pour un journaliste allemand, tu m’as à la fois fourni un ressort dramatique inespéré et prouvé à quel point tu étais devenu dangereux.
— Je n’avais aucune idée…, murmurai-je, effondré. Il fallait me dire…
— Vous n’écoutiez pas, riposta implacablement Lena.
— C’est ici que j’entre en piste, intervint Khoyoulfaz que j’avais presque oublié pendant le récit de Gunnar. Eriksson m’a appelé au printemps 95, en avril ou en mai, je ne sais plus. J’avais entendu parler de vous, Sliv, mais quand Eriksson m’a raconté toute l’histoire, j’ai eu peine à en croire mes oreilles. C’est moi qui ai eu l’idée de supprimer Harkleroad. Gunnar pensait qu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin, mais je l’ai convaincu que vous ne retiendriez la leçon que s’il y avait mort d’homme Le John Harkleroad qui vous a répondu au téléphone cet été 95 existe bel et bien. Mais le John Harkleroad sur la tombe duquel vous vous êtes recueilli est une légende fournie par Berlin. Nous avons encaissé les chèques que vous avez envoyés à sa veuve pour ne pas vous alerter, mais nous vous rendrons l’argent. Le vrai John Harkleroad se porte comme un charme, ainsi que Madame et leurs deux petites filles.
— Mon Dieu, dis-je, sans parvenir à retenir mes larmes. Excusez-moi, balbutiai-je, c’est tellement soudain…»
Gunnar me tendit un mouchoir en papier.
« Tu n’as pas à t’excuser, dit-il. C’est nous qui te devons des excuses.
— Moi, surtout, dit Khoyoulfaz. Je vous ai bien amoché le portrait.
— Mais alors, dis-je en n’y croyant toujours pas, vous avez joué la comédie du début à la fin ?
— Gunnar m’avait demandé de dramatiser un peu la scène, expliqua Khoyoulfaz. Il n’a pas eu à me le dire deux fois. J’ai fait du théâtre dans ma jeunesse, il paraît que j’ai tendance à cabotiner. Vous n’avez rien soupçonné ?
— Non, dis-je en fouillant dans mes souvenirs. Ou plutôt si, au début, quand vous avez parlé du petit Leonid qu’on avait retrouvé les pieds dans le ciment dans la baie de Sydney. On aurait dit un mauvais film de mafieux. Et puis plus tard aussi, quand vous avez commencé à manger votre steak avec les doigts…
— Tu ne m’avais pas parlé de ça, rigola Gunnar. Je vois que tu as fait dans la dentelle.
— Oui, nous avons peut-être un peu forcé le trait, admit Khoyoulfaz. Mais vous paraissiez si terrorisés que je crois que nous aurions pu vous faire avaler n’importe quoi. »
Les pensées se bousculaient dans mon esprit.
« Et Jones ? demandai-je brusquement. J’étais persuadé que c’était lui le chef.
— C’était mon idée, répondit Khoyoulfaz. Guillermo travaille pour moi. Un garçon charmant, vous aurez l’occasion de le rencontrer.
— Et moi dans tout ça ? »
Nous nous tournâmes tous les trois vers Lena.
C’étaient les premières paroles qu’elle prononçait depuis la révélation de Khoyoulfaz.
« Oui, moi, reprit-elle d’une voix suraiguë où transparaissait son indignation. Vous racontez toute cette histoire comme si elle ne concernait que Dartunghuver. Mais j’ai été suspendue pendant six mois, humiliée devant mon équipe alors que je n’avais rien à me reprocher. Et tout ça pour quoi : pour que Sliv comprenne enfin ce que je me tuais à lui répéter depuis deux ans ?
— Je suis désolé, Lena, dit humblement Gunnar. Vous avez été une victime collatérale. Croyez bien que les Ressources humaines et le Comité exécutif ont apprécié votre coopération involontaire. Ils m’ont d’ailleurs chargé de vous dire que votre dossier serait expurgé de toute référence à votre suspension.
— Et ma paye… ?
— Vous sera restituée intégralement, avec les intérêts.
— Merci, Gunnar, répondit Lena, un peu apaisée. C’est important pour moi.
— Je vois cela, répondit Gunnar. Au point semble-t-il d’éclipser votre soulagement à l’idée que vous n’avez plus la mort de John Harkleroad sur la conscience. »
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