Les falsificateurs
Chapitre 10
Gunnar n’avait pas menti. De ma vie, je n’ai jamais autant travaillé que pendant les deux semaines qui suivirent. Il y avait tant à faire et si peu de temps. En entrant le lendemain dans le bureau de Gunnar, je le trouvai en grande conversation avec un homme petit et râblé d’une trentaine d’années.
« Hello, Sliv, m’accueillit Gunnar. Une tasse de thé ? Je vous présente Stéphane Brioncet. Stéphane travaille pour le Centre de Paris. Il est arrivé par le vol de Londres.
— Enchanté de faire votre connaissance, dit Brioncet en me tendant la main.
— Stéphane est un vieux complice. Nous avons travaillé ensemble il y a quelques années sur l’attribution des jeux Olympiques d’été à Atlanta. » Sans me laisser le temps de saisir les implications de ses paroles, Gunnar se tourna vers le visiteur : « Stéphane, racontez donc à Sliv ce que vous avez fait cette nuit.
— Volontiers, dit Brioncet. Je me suis introduit dans la maison de Chemineau à Ville-d’Avray.
— Qui vous a laissé entrer ? » demandai-je un peu stupidement.
Brioncet sourit, feignant charitablement de croire que je faisais de l’humour.
« Personne. Il se trouve que j’avais sur moi une clé qui ouvrait la porte et je suis entré. Il paraît qu’un de nos agents de Reykjavik cherche à mettre la main sur un certain manuscrit. J’ai fouillé le bureau de Chemineau, ainsi que la bibliothèque, mais en vain. J’ai finalement trouvé le texte dans le tiroir de la table de nuit. Apparemment, le vieil homme aimait travailler au lit.
— Vous avez le manuscrit ? m’écriai-je.
— Le voici, dit Brioncet en ouvrant son cartable et en me remettant une pochette noire. J’ai aussi raflé ses carnets de voyage et des dizaines de pellicules photo qui n’ont pas encore été développées.
— Et la machine à écrire ? l’interrompit Gunnar. Vous avez pensé à la machine à écrire ?
— Underwood. Modèle Standard n° 5. Il n’était évidemment pas question de l’embarquer, la femme de ménage aurait remarqué sa disparition.
— Évidemment, convint Gunnar. C’est du beau travail.
— Excusez-moi, intervins-je. Vous entrez souvent par effraction chez les gens ? »
Gunnar ne laissa pas Brioncet répondre :
« Bien sûr que non. Nous sous-traitons ce genre d’opérations chaque fois que c’est possible, mais dans le cas présent nous n’avons pas eu le choix. Si les événements avaient mal tourné, Stéphane devait se faire passer pour un vulgaire monte-en-l’air.
— Je n’ai pas de casier judiciaire, crut bon de préciser Brioncet, comme s’il s’agissait d’un fait suffisamment rare pour être signalé.
— La raison pour laquelle j’ai demandé à Stéphane de vous remettre en main propre le produit de son larcin, reprit Gunnar, est que vous allez travailler ensemble. Croyez-le ou non, Stéphane est encore plus doué pour imiter un style que pour crocheter une serrure. Vous écrirez en français ou en anglais et il se chargera de transposer vos idées dans la langue du vieux Gaston.
— J’ai jeté un œil à son dernier livre dans l’avion. Il est plutôt facile à imiter, dit modestement Brioncet.
— Autre chose, continua Gunnar sans me laisser le temps d’intervenir. J’ai dit à Stéphane que vous pourriez le loger chez vous. Si j’ai bonne mémoire, vous avez deux chambres, non ? Vous ne pouvez pas travailler ici, vous vous feriez remarquer.
— Bien, bredouillai-je, faute de savoir quoi dire d’autre.
— Merci de votre hospitalité », dit Brioncet poliment, comme si l’invitation émanait de moi.
Gunnar se leva pour nous signifier que l’entretien était terminé.
« Allez, messieurs, au travail ! Je passerai vous rendre visite deux fois par jour, le matin et le soir. Sliv, vous me donnerez vos instructions, que je relaierai au reste du réseau. »
En faisant le lit de Brioncet puis, plus tard, en lui remettant une serviette et un gant de toilette propres, j’eus l’occasion de méditer sur l’incongruité de la situation. Je m’apprêtais à partager mon toit pendant deux semaines avec un collègue de travail français dont j’ignorais jusqu’à l’existence deux heures plus tôt. Tout s’organisait si vite, et de manière si fluide, comme si les obstacles n’existaient pas…
Heureusement pour moi, Stéphane se révéla vite un compagnon agréable doublé d’un professionnel efficace. En peu de temps, nous formâmes un redoutable tandem. Entre les mains de Brioncet, ma prose laborieuse et académique se métamorphosait en un récit poétique et truculent où affleurait subtilement la sagesse de Chemineau. Je lui livrais chaque soir ma production du jour en sachant que ses quelques feuillets impeccablement dactylographiés m’attendraient le lendemain matin au réveil. Malheureusement, l’appui d’un plagiaire de génie ne me dispensait pas de ma part de travail. Je m’étais fixé un horizon d’une quarantaine de pages : trente pour raconter l’histoire des Morafe et dénoncer l’attitude du gouvernement botswanais et de la De Beers, et dix pour élargir la perspective et lancer le débat sur le droit des peuples à préserver leurs modes de vie ancestraux envers et contre la pression des sociétés modernes. Chacune des deux parties présentait son lot de difficultés : dans la première, je pesais chaque phrase, conscient qu’une seule incohérence suffirait à faire s’écrouler tout l’édifice scénaristique ; dans la deuxième, je m’efforçais de formuler quelques idées originales, à la fois suffisamment provocantes pour démarrer une polémique et suffisamment prévisibles pour être attribuables à un professeur du Collège de France.
Gunnar passait comme annoncé deux fois par jour pour faire le point sur l’avancement de nos autres démarches. Un observateur assistant à nos réunions aurait facilement pu me prendre pour un général qui déployait ses troupes sur le champ de bataille et transmettait ses ordres à son aide de camp. Gunnar notait la moindre de mes remarques dans un petit carnet en cuir. Une phrase de moi et il réveillait un agent d’astreinte à Singapour pour lui dicter une rafale de consignes à exécuter toutes affaires cessantes.
Le Département des Légendes m’avait proposé quatre identités, parmi lesquelles j’avais choisi celle de Nigel Maertens. Les petites mains de Berlin travaillaient maintenant d’arrache-pied à documenter chaque aspect du scénario : l’inscription de Maertens à la caisse de retraite de la De Beers, ses voyages entre Le Cap et Anvers, le compte qu’il avait ouvert à la BBL et, évidemment, sa disparition en novembre 1984. Nous avions également mis un nom sur le personnage de l’interprète bochiman qui avait servi de relais entre Maraqo et Maertens. Plutôt que de gaspiller une autre légende, Berlin avait suggéré le nom d’un interprète célibataire décédé en 1987, juste assez réel pour contenter les enquêteurs de la De Beers et juste assez mort pour ne pas pouvoir répondre à leurs questions.
Dix mille kilomètres plus à l’est, à Madras en Inde, où se trouve le Bureau chargé des questions démographiques, six personnes trimaient à plein-temps sur le dossier. Leur mission : reprendre tous les articles et publications évoquant les Bochimans en exagérant systématiquement l’injustice qui leur avait été faite. À croire les plumes indiennes du CFR, les Bantous qui avaient en fait assis leur suprématie sur leur maîtrise de la métallurgie s’étaient rendus coupables d’innommables exactions, violant des femmes bochimanes et asservissant des enfants. Anglais et Néerlandais ne méritaient pas mieux : n’avaient-ils pas sciemment repoussé les Bochimans dans le désert du Kalahari pour qu’ils y meurent de soif ? Et que dire de la cruauté des huguenots qui avaient donné à certains Bochimans le surnom d’Hottentots pour railler leur langue faite de « clics » en la comparant au bégaiement d’un idiot du village ? Le gouvernement du Botswana n’était pas épargné, que Madras accusait entre les lignes d’avoir distribué de l’alcool aux Bochimans en espérant précipiter leur avilissement. Assis à ma table, je corrigeais les textes et les modifications qui m’étaient proposées, en sachant que Gunnar les renverrait à leurs auteurs le soir même. Tantôt je demandais qu’on accentuât une idée brillante mais trop vite ébauchée, tantôt je suggérais d’autres tableaux, inédits mais plausibles, de l’infortune des Bochimans.
Il n’était bien entendu pas question de modifier chaque livre ou chaque étude. Madras s’attaquait en priorité aux ouvrages d’auteurs décédés depuis. Ces publications académiques n’ont de toute façon jamais plus de quelques lecteurs. Supprimez l’auteur, et les risques d’être démasqué se rapprochent furieusement de zéro. Stéphane m’apprit qu’une autre technique consistait à altérer les traductions sans toucher à la version originale. Si un lecteur polyglotte et averti en venait à comparer les deux textes, il incriminerait naturellement la désinvolture du traducteur.
Pendant ce temps, un agent du bureau de Johannesburg sillonnait le Botswana avec son appareil photo, dans lequel il avait glissé une pellicule semblable à celles qu’utilisait Chemineau. Il s’arrêta dans plusieurs campements bochimans et prit plus de trois cents poses : des portraits, des scènes de la vie quotidienne, des paysages volontairement choisis pour ne présenter aucun signe distinctif et, bien sûr, quelques gros plans d’un gamin à qui il avait demandé de tenir quelques cailloux translucides dans sa paume ouverte. Chemineau décrivait dans son texte l’impression de ravissement qu’il avait ressentie en découvrant les diamants bruts des Morafe, et son éditeur souhaiterait probablement insérer quelques clichés à la fin du livre.
Au total, je calculai qu’une cinquantaine de personnes collaboraient à mon dossier. Si quelques-unes, notamment dans les échelons hiérarchiques les plus bas, s’acquittaient un peu mécaniquement de leur tâche, la majorité y mettaient un cœur et un professionnalisme impressionnants. Stéphane, pour ne citer que lui, travaillait dix-huit heures par jour sur un dossier qui n’était pas le sien. Quelle autre organisation pouvait se vanter d’un tel dévouement de ses membres ?
Ce soutien n’était pas superflu. J’avais beau m’appliquer à exprimer mes consignes aussi clairement que possible, j’étais inondé de demandes de précisions qui soulignaient cruellement mon inexpérience et, a contrario, l’habileté des agents de terrain. Personne d’ailleurs ne me reprochait mes maladresses, sinon moi-même. Cette partie du projet se révélait autrement plus difficile que la première. Jamais pendant cette quinzaine je ne retrouvai ce sentiment de maîtrise mêlée de jubilation que j’avais éprouvé en concevant le scénario des Bochimans. Il y avait tant de choses à contrôler, à anticiper. Une ligne, un mot du scénario pouvaient nécessiter des centaines d’heures de travail. Gunnar m’avait forcé à coucher par écrit l’ensemble de la trame, et pas seulement le récit qu’en faisait Chemineau. Qui était Nigel Maertens ? Qui étaient ses contacts à Anvers ? Pourquoi avait-il choisi la Banque Bruxelles Lambert de préférence à un autre établissement ? Quel genre de chef était Maraqo ? Quelle variante du dialecte bochiman les Morafe parlaient-ils ? J’avais produit un document de soixante pages que Gunnar appelait la Bible. Lors de nos réunions, il la descendait ligne à ligne sans jamais rien laisser passer. Maertens évoquait un diamant de huit carats : avait-on traité des pierres de cette taille à Anvers en 1984 ? La De Beers avait-elle vraiment imprimé des casquettes portant son logo dans les années quatre-vingt ? Et la Banque Bruxelles Lambert n’aurait-elle pas dû signaler aux autorités les sommes importantes que Maertens déposait chez elle en liquide ? Quel était le plafond autorisé par la loi ?
Je ne pouvais qu’admirer la méticulosité de Gunnar, le soin qu’il apportait à vérifier chaque hypothèse, à refermer chaque porte ouverte. Mais comme je me sentais gauche et désordonné en comparaison ! Jamais je ne parviendrais à ce niveau de minutie, j’en avais l’intime certitude. Gunnar pourtant n’en démordait pas : ce n’était qu’un premier dossier ; pour peu que j’en aie réellement la volonté, je progresserais rapidement et mes qualités de falsificateur finiraient par se hausser au niveau de mon imagination. J’aurais aimé le croire.
Encore aujourd’hui, je garde un souvenir contrasté de ces deux semaines. La pression du calendrier (même Gunnar qualifia le timing de « sportif ») m’interdisait de prendre du recul et encore moins de savourer l’instant. Stéphane et moi, toujours accaparés par une tâche plus urgente, n’arrivions même pas à prendre nos repas en tête à tête. Je cuisinais d’énormes platées de coquillettes qui me tenaient cinq à six repas. Stéphane, lui, se confectionnait des sandwiches avec tout ce qui lui passait sous la main. Nous mangions face à nos ordinateurs, salement et trop vite comme des moujiks.
Une nuit, vers trois heures du matin (Stéphane ronflait dans la chambre à coucher), une pensée me traversa fugitivement l’esprit : « Récapitulons. Je suis en train de raconter qu’une tribu africaine totalement fictive a découvert un gisement de diamants exceptionnels qu’elle doit défendre contre la cupidité d’une multinationale sud-africaine. Je n’ai jamais mis les pieds en Afrique, je serais incapable de distinguer un solitaire au milieu d’éclats de verre et j’ignore tout de l’industrie minière. Tout cela est-il bien raisonnable ? » Une telle question aurait au moins mérité un examen approfondi, mais je n’en avais ni le loisir ni vraiment l’envie, préférant me féliciter par avance de l’impact que promettait d’avoir mon dossier. Je changeais le monde, ni plus ni moins. Oh, bien sûr, je n’avais pas découvert un vaccin contre le cancer, mais mon travail allait affecter, directement ou indirectement, la vie de plusieurs milliers d’hommes et de femmes. Le Botswana allait devoir se chercher de nouvelles sources de revenus, la De Beers alléger son programme de prospection dans le Kalahari. Quant aux Bochimans, je me prenais à rêver : peut-être un jour les laisserait-on en paix, libres de mener leur vie comme ils l’entendaient ? Qui parmi mes camarades d’université pouvait se targuer d’une telle influence ?
Mais le rêve avait sa contrepartie : un niveau de stress comme je n’en avais jamais connu. Mon organisme, surexcité par les quantités insensées de caféine que j’absorbais pour me tenir éveillé, menaçait de me lâcher, Les derniers jours, j’explosais pour un rien. Un matin, je renvoyai ses feuilles à la figure de Stéphane, coupable à mes yeux d’avoir trahi le sens de la conclusion de Chemineau. Le malheureux se mit à quatre pattes pour ramasser ses papiers puis m’expliqua méthodiquement comment mon français approximatif l’avait induit en erreur. Même Gunnar me portait sur les nerfs : chacun de ses discours sur les conséquences catastrophiques que pouvait avoir la moindre erreur faisait bondir mon niveau d’adrénaline. Comme je lui en faisais la remarque en termes assez crus, il me répondit impassiblement qu’il m’avait cru capable d’endurer la pression, mais qu’il s’était manifestement trompé. Ce jour-là, il me força à m’allonger un moment avant de retourner au travail.
L’après-midi du treizième jour, je mis le point final au récit de Chemineau. Incapable d’attendre la visite de Gunnar, je résolus d’aller à la boîte en bus. Gunnar ne parut pas ravi de me voir débarquer dans son bureau, hirsute et dépenaillé. Il relut mon texte en gobelotant son éternel thé, tandis qu’avachi dans son fauteuil je cessai enfin de lutter contre la fatigue. Gunnar en avait pour un moment, pensai-je en laissant s’abaisser mes paupières et en m’abandonnant délicieusement à l’assoupissement. Mon cerveau torpide continuait de me relayer, de plus en plus loin, de plus en plus mollement, les murmures approbateurs de Gunnar, le froissement des pages qu’il tournait, le crissement de son stylo qui corrigeait mes fautes de frappe, les chants bochimans autour du feu crépitant, les applaudissements assourdis d’un parterre de cadres du CFR, la voix sensuelle de Lena Thorsen qui reconnaissait que je l’avais surpassée, la pression de Gunnar sur mon bras et…
« Ma parole, Sliv, vous dormez ! s’écria Gunnar.
— Qui, moi ? Sûrement pas ! dis-je en me redressant brusquement. Je rêvassais tout au plus. Vous avez fini ?
— Je viens de faire porter les dernières pages à Stéphane. Il en a pour quelques heures. Il repart demain matin à Paris, où il fera taper le manuscrit sur une machine à écrire du même modèle que celle de Chemineau. Puis il retournera dans la maison de Ville-d’Avray pour y laisser le texte et les rouleaux de pellicule.
— Stéphane…, bredouillai-je, encore dans un demi-sommeil. Il faudra que je le remercie. Je l’ai traité un peu rudement sur la fin.
— Ne vous inquiétez pas pour lui, il en a vu d’autres. Dites-moi, Sliv, avant d’aller vous coucher, cela vous intéresse peut-être de savoir ce que je pense de votre dossier ? »
Je ne me sentais pas de force à discuter les lacunes de mon texte avant d’avoir dormi au moins dix-huit heures.
« Je n’ai pas eu beaucoup de temps, Gunnar, vous devez en tenir compte. Je ferai mieux la prochaine fois…
— J’y compte bien. Mais je voulais quand même vous dire que c’est le meilleur premier dossier que j’ai lu de toute ma carrière. Un peu faible sur les sources, mais dans l’ensemble remarquable, surtout compte tenu du temps qui vous était imparti. »
Je me frottai les yeux et les joues pour m’assurer que je. ne rêvais plus.
« Le meilleur, vraiment ? Meilleur que celui de Lena Thorsen ?
— C’est délicat à dire, vous avez chacun votre style. Cependant oui, l’un dans l’autre, je le juge supérieur. Mais nous aurons le temps d’en reparler, rentrez chez vous maintenant. »
Avant de sombrer dans le sommeil, j’eus le temps de me demander quel mobile pervers me poussait à me comparer à une agence danoise dont je ne connaissais que le nom.
OceanofPDF.com