Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 30 sur 42

Pages du PDF

Les falsificateurs

Chapitre 2

 

« Si tout le monde est arrivé, je propose que nous commencions », dit Alfredo Quinteros en élevant la voix pour couvrir le brouhaha.

Il était 9 heures et quart et nous étions encore tous debout, un gobelet de café à la main à chercher la combinaison lexicale qui traduirait au plus juste la personnalité du bâtiment des études. « Songe posthiroshimien », « caserne orwellienne » ou « bonbonnière kafkaïenne » constituaient des propositions intéressantes, mais c’est Stéphane qui avait recueilli la plus large adhésion avec son « concerto inachevé pour parpaings et poutrelles métalliques ».

Je m’assis justement à côté de Brioncet, au troisième rang. La lumière du matin sibérien inondait la salle ; les branches des sapins ployaient sous la neige.

« Bonjour à tous. Je m’appelle Alfredo Quinteros et je suis le directeur de l’Académie depuis 1992. J’ai moi-même suivi dans les année soixante-dix à Hambourg l’enseignement qui va vous être dispensé. J’ai ensuite occupé différentes fonctions au Plan, en Amérique du Nord puis au Japon. Ah, et au fait, je suis péruvien, mais il y a bien longtemps que je n’attache plus d’importance à la couleur de mon passeport. »

Ce genre de commentaires me mettait toujours mal à l’aise : pourquoi les authentiques citoyens du monde – et Quinteros pouvait légitimement prétendre à ce titre – se croyaient-ils si souvent obligés de renier leurs origines ? Personnellement, je ne m’étais jamais senti aussi islandais que depuis que j’habitais à l’étranger.

« Et maintenant, je déclare officiellement ouverte la cinquante-deuxième session de l’Académie », dit-il d’un ton aussi pénétré que s’il avait donné le coup d’envoi des jeux Olympiques devant les télévisions du monde entier. Sa grandiloquence n’était toutefois pas totalement inutile, dans la mesure où elle permettait à l’auditeur attentif de situer l’année de création de l’Académie aux alentours de 1945. À l’heure où le monde pansait ses blessures, le CFR, lui, se préoccupait de la formation de ses élites.

Quinteros marqua une pause et parcourut l’assistance du regard, quêtant manifestement notre approbation pour un si éloquent préambule. Il poursuivit sans se décourager.

« L’Académie a pour mission de préparer les meilleurs agents à exercer des fonctions de commandement. Tous les membres du Comité exécutif, tous les dirigeants de corps et de fonctions centrales sans exception sont passés par l’Académie. N’allez pas croire pour autant que votre passage par Krasnoïarsk constitue un passeport automatique pour le succès. Seuls les plus doués et les plus travailleurs s’élèveront dans la hiérarchie de notre organisation et tant pis pour les moins vifs ou pour ceux qui assimileraient leur séjour à l’Académie à trois années de tourisme de luxe. »

J’avais, semble-t-il, sous-estimé le sens de l’humour de Quinteros. Ou alors s’il tenait réellement notre blockhaus sibérien pour un hôtel cinq étoiles, je n’osais imaginer sa conception du camping. Cependant, au-delà de la boutade, son ton étonnamment incisif donnait à réfléchir. Un discours de bienvenue fonctionne habituellement en deux temps : le maître de céans établit d’abord une solidarité entre les récipiendaires (« vous êtes la crème de la crème ») avant de leur brosser des perspectives idylliques. Généralement, l’assistance n’est pas dupe, mais se satisfait bien volontiers de s’entendre promettre gloire et honneurs plutôt que sueur et larmes. Avec ses menaces à peine voilées, Quinteros ressemblait davantage à un adjudant des Marines qu’a l’onctueux apparatchik qu’il était tentant de voir en lui. Comme pour me faire mentir, il sortit un mouchoir de sa manche et s’épongea le front.

« Quelques chiffres à présent qui, mieux qu’un long discours, devraient vous convaincre du caractère stratégique de l’Académie : vous n’êtes que vingt, mais vous représentez dix-sept pays et six continents différents. À vous tous, vous parlez dix-neuf langues différentes. Vous avez en moyenne trente-trois ans et vous avez passé huit ans sur le terrain. Au cours de vos trois années à Krasnoïarsk, vous allez recevoir quinze cents heures de cours théoriques, et le CFR va dépenser plus d’un million de dollars pour votre formation. »

Des murmures incrédules accueillirent ce dernier chiffre.

« J’ai bien dit un million de dollars, et sans même compter vos salaires, répéta fièrement Quinteros, comme si la somme provenait directement de sa poche. Nous faisons sur chacun de vous un investissement considérable, à la hauteur des responsabilités que nous espérons un jour vous voir occuper. »

Cela mettait le budget de fonctionnement de l’Académie à plus de vingt millions de dollars par an. D’où venait cet argent, voilà ce qu’il aurait été intéressant de savoir.

« La première année d’enseignement est un tronc commun. Vous approfondirez votre connaissance des rouages du CFR, vous enrichirez votre palette de techniques narratives avec nos meilleurs scénaristes, vous vous initierez aux derniers procédés de falsification électronique et vous découvrirez certains épisodes glorieux ou tragiques de l’histoire de notre organisation.

« Tous vos travaux, qu’ils soient individuels ou collectifs, seront notés. À la fin de la première année, vous passerez en outre une série d’examens qui achèvera d’établir entre vous une hiérarchie indiscutable. Vous pourrez, selon votre position dans le classement, choisir le corps dans lequel vous effectuerez les deux années suivantes. Ces corps sont au nombre de trois. Le Plan, dirigé par Angoua Djibo que certains d’entre vous ont déjà rencontré, définit la ligne d’action triennale du CFR. L’Inspection générale, dirigée par Claas Verplanck, s’assure de la stricte application des codes et procédures, tant au niveau central que dans les antennes et les bureaux locaux. Quant aux Opérations spéciales, dirigées par Yakoub Khoyoulfaz, elles interviennent chaque fois que notre organisation est en danger d’être découverte. »

Je sursautai sur mon siège. Khoyoulfaz, cette brute assoiffée de sang, dirigeait les Opérations spéciales ? Et moi qui avais cru qu’il travaillait sous les ordres de Jones. Comment avais-je pu me tromper à ce point ? Et comment l’Azéri pouvait-il tenir dans l’organigramme du CFR une place comparable à celle d’Angoua Djibo, l’homme le plus fin qu’il m’ait été donné de rencontrer ?

« Enfin, poursuivit Quinteros sans remarquer la stupeur qui se peignait sur mon visage, ceux d’entre vous qui n’auront pas la chance de décrocher une place dans les grands corps seront reversés dans les Directions fonctionnelles : Finances, Ressources humaines et Informatique. »

Autrement dit, l’enterrement de première classe : personne n’entrait au CFR pour finir directeur informatique du bureau de Jackson, Mississippi. Là encore, notre hôte ne s’embarrassait pas de circonlocutions excessives pour nous faire comprendre que les bonnes places seraient chères.

« Nous allons passer trois années ensemble, continua Quinteros, et même si les occasions de faire plus ample connaissance ne manqueront pas, j’aimerais que chacun d’entre vous se présente en quelques mots. Mademoiselle, peut-être, au premier rang ?

— Lena Thorsen, trente ans, danoise, dit Lena en se retournant J’ai débuté à l’antenne polyvalente de Reykjavík. J’ai ensuite rejoint le Bureau de Stuttgart, spécialisé dans les civilisations antiques. Enfin, j’ai occupé les fonctions de responsable adjoint du Bureau de Córdoba que vous connaissez tous. Et j’allais oublier : deuxième prix à Honolulu en 1989. »

Du Lena tout craché, pensai-je. Elle mentionnait son jeune âge et son accessit, mais pas sa comparution devant la Commission de discipline.

« Merci, Lena, dit Quinteros, apparemment subjugué. Un parcours très impressionnant en vérité. Une touche personnelle peut-être ?

— Je n’en vois pas pour le moment, dit Lena sur le même ton sec dont elle m’avait éconduit un soir à Córdoba quand j’avais évoqué un possible petit ami.

— Matt Cox », enchaîna son voisin, un géant blond à la bouche pleine de dents et à l’accent américain à couper au couteau. « Je viens de Lansing, dans le Michigan. Je jouais première base dans l’équipe de base-ball de Georgia Tech. Je suis passé par les Bureaux de Chicago, Taïwan et Nairobi. J’ai moi aussi fait un séjour à Honolulu, mais c’était pour enterrer la vie de garçon de mon frère. Nous avons peut-être gagné un prix, mais honnêtement je ne m’en souviens plus. »

Sa plaisanterie fit rire tout le monde, sauf Lena qui piqua un fard.

« C’est mon premier séjour en Europe », ajouta Matt. Il m’était vraiment sympathique, mais il faudrait tout de même que quelqu’un se décide à lui dire que Krasnoïarsk se trouvait en Asie.

Nous nous présentâmes l’un après l’autre. Le nombre de nationalités représentées avait de quoi donner le tournis : deux Italiens, un Japonais, deux Américains, une Brésilienne, une Irlandaise, un Allemand, un Russe, un Ukrainien, deux Indiens, une Chinoise, un Nigérian, un Australien, une Sud-Africaine, une Danoise, un Français, un Islandais et, bien entendu, l’inévitable Mexicain. Je ne connaissais personne en dehors de Stéphane et de Lena, dont quelque chose me disait qu’elle n’avait pas été précisément ravie de me croiser ce matin à la cafétéria. Quant à moi, sa présence ne m’avait pas surpris. Nous avions été déchus ensemble, il était logique que nous soyons réintégrés ensemble. Du reste, Lena avait au moins autant que moi sa place à l’Académie.

Je la regardai longuement pendant que chacun y allait de son petit couplet. Elle avait coupé ses cheveux à mi-épaule, ce qui accentuait la dureté de son visage mais la rendait encore plus attirante. Elle portait un col roulé en laine gris. Je ne l’avais jamais vue qu’en tenue estivale. Je soupirai en songeant à tous les supplices qui allaient m’être infligés : Lena sous la neige, Lena avec une chapka, Lena se réchauffant devant la cheminée du foyer…

Quand la dernière pensionnaire, une Irlandaise prénommée Aoifa, à la chevelure rousse flamboyante et au teint de porcelaine, se fut présentée, Quinteros regarda sa montre et reprit la parole.

« Votre premier cours commence dans un quart d’heure. En attendant, je serais heureux de répondre à quelques questions.

— Quelle est la finalité du CFR ? » demanda Amanda Postlewaite, la Sud-Africaine assise à côté de Matt Cox.

Il était rassurant de constater que nous avions tous les mêmes préoccupations.

« C’est une question plutôt abrupte, vous ne trouvez pas ? répliqua Quinteros, impassible.

— Ma foi, pas tant que ça, dit placidement Amanda. Mettez-vous à ma place. Voilà dix ans que je travaille pour le CFR et, chaque fois que j’ai abordé le sujet, mes supérieurs m’ont répondu que mon niveau d’accréditation ne me donnait pas accès à cette information. Aujourd’hui on m’annonce que je fais partie des élus et que je vais passer les trente-six prochains mois de ma vie dans un endroit où la température extérieure ne dépasse qu’occasionnellement celle de mon congélateur. Vous conviendrez dans ces conditions qu’une mise au point ne semble pas totalement hors de propos. »

C’était bien envoyé, mais il en aurait fallu davantage pour déstabiliser Quinteros.

« Je comprends votre impatience, dit-il, mais je crains que nous ne devions encore une fois remettre cette discussion à plus tard.

— Obtiendrons-nous au moins une réponse d’ici à la fin de notre séjour ? » insistai-je. Plusieurs de mes condisciples hochèrent la tête en signe de soutien.

« C’est possible, dit vaguement Quinteros. Mais certainement pas aujourd’hui.

— Êtes-vous membre du Comité exécutif ? s’enquit Stéphane.

— Pourquoi me demandez-vous cela ? riposta le directeur de l’Académie, soudainement sur la défensive.

— Parce que j’aimerais savoir si vous êtes membre du Comité exécutif, répondit Brioncet avec une simplicité désarmante.

— La composition du Comité exécutif est strictement confidentielle », répondit Quinteros. Il attrapa son mouchoir dans sa manche et le fit tourner dans sa main à la recherche d’un coin propre.

« D’où vient l’argent ? demanda Matt Cox avec un grand sourire qui révéla plusieurs dizaines de dents impeccablement plantées.

— Le budget de l’Académie est voté par le Comité exécutif et financé à parts égales par les corps, les Directions fonctionnelles et les unités locales, répondit Quinteros, qui recouvrait son aisance dès qu’on abordait les questions administratives.

— Mais cet argent, d’où vient-il ? » s’obstina Cox.

Quinteros s’épongea le front puis regarda à nouveau sa montre. Il était manifeste qu’il n’appréciait pas le tour que prenait la conversation.

« Nous en reparlerons un peu plus tard dans l’année. Je ne puis vous en dire plus aujourd’hui. »

Il rassembla rapidement ses notes en évaluant du regard la distance qui le séparait de la porte.

« Bien, je vais maintenant vous laisser entre les mains de votre instructeur, Leopold… Oui, Vitaly ? »

Vitaly, un Ukrainien à moitié chauve, avait levé le bras suffisamment haut pour que Quinteros ne pût prétendre l’ignorer.

« Quelles relations le CFR entretient-il avec les autorités russes ? Nous sommes ici dans un bâtiment qui a appartenu au KGB, ne figure pas dans l’annuaire et n’apparaît sur aucune carte. J’en déduis que le CFR, ou au moins cet établissement, bénéficie de protections au plus haut niveau de la Fédération de Russie. Je me trompe ? »

L’espace d’une seconde, je crois que Quinteros fut tenté de bondir jusqu’à la porte en sachant que personne n’oserait l’intercepter. Mais il finit par répondre, en choisissant soigneusement ses mots.

« Nous entretenons de très cordiales relations avec le régime, enfin je veux dire avec le peuple russe. Oui, c’est cela, nous sommes des amis du peuple russe et… euh… de l’âme russe. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser. »

Et il décampa, nous laissant supputer sur le sens de ses dernières paroles. Vitaly, furieux, interpella son voisin dans une langue inconnue. Stéphane se leva pour se dégourdir les jambes et je lui emboîtai le pas. Notre instructeur n’était pas encore arrivé.

« Dartunghuver…»

Je me retournai. Thorsen me faisait face, les traits plus fermés que jamais. Je respirai malgré moi son parfum que je croyais avoir oublié.

« Bonjour Lena, dis-je, sans réussir à donner à mes mots le ton cassant que j’aurais souhaité.

— Bonjour. Écoutez : nous allons passer trois ans dans ce bunker et nous serons forcément amenés à nous rencontrer, voire à travailler ensemble.

— C’est probable, en effet, approuvai-je en me demandant si elle allait sortir un rameau d’olivier de sa manche.

— Je n’ai pas la prétention de vous interdire de croiser mon chemin…, reprit-elle.

— C’est très aimable à vous, dis-je en tirant mentalement un trait sur l’hypothèse du rameau.

— Laissez-moi finir. Je vous demande juste de ne jamais m’adresser la parole pour un motif autre que strictement professionnel. Vous m’avez causé bien assez de tort comme ça. »

Et elle tourna les talons, laissant Stéphane qui n’avait rien perdu de notre échange commenter, admiratif :

« Professionnelle, je ne sais pas. Mais belle et froide, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. »

 

OceanofPDF.com