Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 27 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 13

 

Reykjavík, 25 février 1996

 

Gunnar,

Six mois se sont écoulés depuis les événements qui m’ont conduit à démissionner du CFR. J’ai souvent réfléchi à notre dernière rencontre et mes sentiments à votre égard sont passés par bien des stades. Ils sont en voie de cicatrisation. Disons pour faire simple que j’admets vos motifs, à défaut de les comprendre. Je veux bien vous croire quand vous dites qu’il serait impossible de recruter de jeunes agents sans leur mentir, ne serait-ce que par omission. Cependant, je remarque que vous n’avez jamais répondu à la seule question qui mérite d’être posée : faut-il recruter des agents ? Le CFR doit-il se perpétuer ? J’espère que les circonstances nous permettront d’avoir cette discussion un jour. J’espère aussi que les dirigeants du CFR en débattent régulièrement, et pas seulement les deux ou trois fois par an où le Contrôleur général signe un ordre de mission comme celui que j’ai eu entre les mains à Córdoba.

Je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort ; pourtant, force est de reconnaître que j’ai vécu des moments pénibles. J’ai commencé par haïr le CFR, son absence d’éthique, son organisation compartimentée qui permet à chacun d’éviter de se regarder en face ; puis la culpabilité a pris le pas sur la colère, le jour où j’ai compris que celle-ci était justement une façon commode de rejeter la responsabilité de mes actes sur quelqu’un autre, qui plus est sur une entité anonyme. Pendant trois mois, H., sa femme et ses filles ont occupé toutes mes pensées. J’ai fait le voyage de Wellington, où je me suis recueilli sur la tombe de H. ; j’ai envoyé de l’argent à sa veuve, afin qu’elle puisse élever ses enfants dignement. Ce pèlerinage ne m’a pas guéri, mais il m’a apaisé. J’ai l’impression d’avoir aboli la distance qui me séparait de H. ; car paradoxalement j’aurais préféré le poignarder en plein cœur plutôt que de décréter son arrêt de mort en appuyant sur un bouton dans une salle de réunion à 7 000 kilomètres de là. Ç’aurait été plus.. humain.

Je pense moins à tout cela depuis quelques semaines, mais cela ne me rend pas plus heureux, au contraire. Ce qui me navre le plus, ce n’est plus d’avoir tué H., c’est de constater que mes remords vont diminuant. Comme vous le voyez, mes scrupules changent de nature mais ne disparaissent pas pour autant.

Vous l’avez certainement compris, ma rancune contre le CFR est un peu retombée. Le CFR n’a aucune vie propre, il n’est rien d’autre que la somme des individus qui le composent. Si j’avais continué à rédiger des études environnementales, H. serait toujours en vie. Aussi bien, ma colère n’a aucune raison d’être tournée vers le CFR : elle ne concerne que moi.

Je m’en veux terriblement, Gunnar. Je me reproche de n’avoir pas pris davantage de renseignements sur le CFR. Sans doute n’aurais-je trouvé personne pour répondre à mes questions, mais encore aurait-il fallu les poser. Comment une organisation de plusieurs milliers de membres a-t-elle pu rester secrète si longtemps ? Ne s’est-elle jamais trouvée en position d’être confondue et, dans ce cas, comment a-t-elle réagi ? Il suffit de réfléchir cinq minutes pour deviner que le CFR a forcément connu plusieurs dérapages par le passé (deux ou trois par an, selon vous) et, pourtant, ces cinq minutes, je ne les ai pas prises. Quelle étourderie impardonnable ! Je n’arrive pas à croire que j’ai pu la commettre…

J’ai toujours pris le discours officiel de mes officiers traitants pour argent comptant. Plus grave même, je refusais de voir ou d’entendre ce qui dans leurs propos aurait pu contredire l’image que je me faisais du CFR, celle d’une organisation ludique, pacifique, inoffensive. Pourtant, avec le recul, je me souviens de vos menaces à peine voilées au moment de mon recrutement, des outrances verbales de Lena Thorsen (« C’est la guerre, Dartunghuver ! »), du vocabulaire quasi militaire de mes instructeurs (« Ne parlez pas, même sous la torture », « Nous devons avoir une stratégie d’infiltration au sein des gouvernements », etc.). Je comprends maintenant que le CFR est une organisation redoutable, prête à tout pour ne pas être percée à jour. Cet axiome posé, je suis obligé de poursuivre la réflexion : le CFR ne cache-t-il pas autre chose ?

N’a-t-il vraiment pour but que de produire des scénarios ? N’est-il pas une structure d’espionnage ou une organisation du crime ? Je me retrouve dans la situation du type qui découvre qu’on lui a menti une fois : il ne peut s’empêcher de penser qu’on a pu lui mentir plusieurs fois et il remet tout en doute. Instinctivement, je serais tenté de venir chercher des réponses à mes interrogations auprès de vous, mais puis-je vraiment faire confiance à l’homme qui m’a attiré au CFR ? Vous m’avez manipulé, Gunnar, et non content de s’être payé ma tête, vos pairs m’ont élu le scénariste le plus brillant de ma génération. Quelle mascarade en vérité…

Mais tout cela n’a pas d’importance. Car je vais vous dire au bout du compte ce qui me blesse le plus. C’est que je me demande si, au fond de moi, je n’ai pas chassé ces inquiétudes par crainte de ce que j’aurais pu trouver. Comment un garçon intelligent et indépendant comme moi (l’heure n’est pas à la fausse modestie) s’est-il laissé embobiner sans jamais adopter une posture de doute ou de défiance vis-à-vis du CFR ? N’est-ce pas le signe que je pressentais inconsciemment que le CFR ne résisterait pas longtemps à une analyse critique ? Et allons jusqu’au bout du raisonnement, pour une fois : si j’ai écarté cette inconfortable introspection,. n’est-ce pas parce que je craignais de devoir renoncer à ma vie d’agent bien tranquille ? Autrement formulé, n’ai-je pas étouffé mes scrupules pour quelques deniers ? Voilà ce qui me rend furieux, Gunnar, et pas furieux contre le CFR, furieux contre moi-même. En surface, je me suis conduit comme un imbécile ; cela, à la limite, je pourrais me le pardonner.

Mais je ne saurai jamais ce qui s’est passé dans mon for intérieur, et ça, c’est intolérable.

J’en viens maintenant à l’aspect le plus pénible de ma lettre. Même si ma demande ne vous surprend pas, même si au fond de vous, vous n’en avez jamais douté, je vous supplie de ne pas le montrer. Je voudrais revenir, Gunnar. Ma vie d’agent au CFR me manque trop. J’ai beaucoup voyagé pendant ces six mois et j’ai passé de nombreux entretiens d’embauche. Je ne m’imagine pas reprendre une existence « normale » de salarié anonyme. Après ce que j’ai vécu au CFR, j’aurais l’impression d’être un figurant, une marionnette entre les mains d’un metteur en scène. Vous vous souvenez peut-être que je vous ai demandé un jour ce que devenaient les anciens agents. Je comprends maintenant qu’ils ne sont sans doute pas légion. Le CFR agit comme une drogue ; je ne vois pas comment je pourrais m’en passer. Trop de projets de scénarios me sont venus à l’esprit ; j’ai d’abord tenté de les écarter, mais vous savez ce que c’est, une fois qu’on tient une piste, on ne la lâche plus, on commence par jeter des notes sur un coin de table et on finit par noircir des cahiers entiers. Certes, tout cela est vain. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? Et puis je n’ai encore produit aucun dossier qui mérite de rester à la postérité. Je ne renie pas mes premiers travaux, mais je les prends pour ce qu’ils sont, des brouillons.

Tout reprendra-t-il comme avant ? Non, évidemment. Je ne croirai plus rien ni personne. Je pèserai les conséquences de chacune de mes décisions, afin de demeurer autant que possible libre de mes actes. Je prendrai mes responsabilités d’agent, sans m’illusionner sur mon pouvoir, mais sans me raconter d’histoires non plus.

Vous imaginez à quel point cet aveu me coûte. Après avoir claqué la porte avec fracas, voilà que je reviens implorer la clémence de mes juges. Mon amour-propre en prend un sérieux coup. Ce simple constat devrait vous convaincre de ma détermination et vous rendra peut-être plus facile le service que je vais vous demander.

Officiellement, le CFR n’a jamais accepté ma démission. Pour tout dire, Thorsen n’en a même pas accusé réception. Plus tard, la Commission de discipline m’a infligé six mois de suspension. Je n’ai pas fait appel, mais je n’ai pas dit non plus que j’acceptais la sanction. Voilà où nous en sommes. Ma suspension arrivera à son terme d’ici à quelques jours. J’ignore quelles sont les intentions du CFR à mon égard : dois-je reprendre contact ? Dois-je attendre mon avis d’affectation ? J’aimerais que vous fassiez passer le message en haut lieu que je suis prêt à repartir. Si nos hiérarques ne craignent pas d’abriter des sceptiques dans leurs rangs, ils devraient me faire bon accueil.

Merci d’avance.

Sliv

 

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