Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 29 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 1

 

Fallait-il y voir un signe ? Mon retour dans les rangs du CFR commença par un mensonge. À l’officier d’immigration blondinet qui me demandait la raison de ma visite en Russie, je répondis que je venais étudier la langue de Tolstoï. Je lui tendis le visa d’un an renouvelable que j’avais trouvé agrafé à mon avis d’affectation quinze jours plus tôt et que j’avais moi-même déjà examiné bien des fois. Il avait été établi par l’ambassade de Russie. à Londres et portait la date du 10 février 1996. Cela pouvait signifier deux choses : soit il avait été émis avant même que je ne sollicite ma réintégration auprès de Gunnar ; soit il était faux. Des deux hypothèses, je n’aurais su dire laquelle était la plus inquiétante.

L’officier me dévisagea longuement, puis il éleva le visa à la lumière pour en inspecter le filigrane. Une bouffée de panique m’envahit. Même d’où j’étais, je pouvais voir que le vélin ne présentait aucune caractéristique particulière. Moi qui avais survécu à une commission d’enquête parlementaire néo-zélandaise, allais-je tomber sur une boulette si grossière ?

« Karacho, dit-il enfin en appliquant un vigoureux coup de tampon sur mon passeport. Welcome to Moscow.

— Spassiba », répondis-je pour donner du corps à mon personnage d’étudiant en langues.

J’étais soulagé mais toujours pas rassuré. C’était la première fois que je mettais les pieds derrière le rideau de fer et même si celui-ci était officiellement tombé quelques années plus tôt, des destinations comme Moscou, Sofia ou Prague conservaient à mes yeux une aura de mystère vaguement effrayante. Qui pouvait dire si cet homme aux fines lunettes cerclées d’acier qui attendait patiemment à mes côtés ses valises devant le carrousel n’était pas un policier en civil chargé de me prendre en filature à ma sortie de l’aéroport ? Quant aux caméras du KGB qui, pendant la guerre froide, enregistraient systématiquement le visage des dizaines de milliers d’étrangers qui atterrissaient chaque jour à Cheremetievo, j’avais du mal à croire qu’elles aient toutes été débranchées le 26 décembre 1991, jour de la dissolution du Soviet suprême.

Mais il n’était plus temps de reculer à présent et je poussai mon chariot à bagages vers le terminal domestique d’Aeroflot où le personnel au sol devait avoir commencé l’enregistrement du vol de Krasnoïarsk. Bien que les destinations fussent écrites en cyrillique, je me dirigeai sans hésitation vers la file d’attente dont les passagers étaient le plus chaudement vêtus. Il fait généralement – 20 °C début mars dans ce coin de la Sibérie et, à ces niveaux de froid, même la vodka ne remplace pas un manteau de fourrure.

Malgré le préavis fort court, j’avais trouvé le temps de me renseigner sur ma destination. Dans toutes les encyclopédies que j’avais consultées, les considérations thermométriques tenaient la meilleure place, mais j’avais également appris deux choses : Krasnoïarsk était située sur la ligne mythique du Transsibérien et la ville avait abrité le quartier général du système concentrationnaire soviétique. Cette dernière mention ne m’avait pas aidé à me décrisper.

Car les doutes avaient recommencé à m’assaillir à la minute où j’avais pris connaissance de ma nouvelle affectation. À la joie d’être réintégré avaient succédé pêle-mêle une tristement familière poussée de culpabilité, la crainte de ne pas me montrer à la hauteur et un accès de nausée à l’idée de rejoindre une organisation qui comptait dans ses rangs le répugnant Khoyoulfaz. Cette Académie qu’il y a encore un an je considérais comme le paradis, je la voyais désormais au mieux comme un purgatoire. Il ne me restait qu’à espérer qu’elle ne se transformerait pas en enfer, comme pour les millions de dissidents politiques déportés par Staline et Beria.

Quelles affaires pouvaient donc attirer tous ces gens à Krasnoïarsk ? me demandai-je quand l’avion entama sa descente. Qu’un colon ait pu y planter sa tente un jour, ébloui par le scintillement de l’Ienisseï sous le soleil de mai, je pouvais à la limite le comprendre. Mais qu’à l’heure où les citoyens russes étaient soi-disant libres de leurs mouvements, 800 000 personnes décident d’élever leurs enfants là où précisément le régime bolchevique exilait ses ennemis, voilà qui dépassait l’entendement. Sans doute fallait-il y voir la fascination des grands espaces ou je ne sais quelle facétie de cette âme russe qu’exaltaient si complaisamment les almanachs et que j’aurais été encore bien en peine de définir

Cela devenait une habitude, un chauffeur m’attendait à l’aéroport avec une pancarte. Il avait impeccablement orthographié mon nom cette fois-ci, comme pour me montrer que l’amateurisme qui régnait dans les antennes et les bureaux de province n’avait plus sa place à Krasnoïarsk. Il portait des gants blancs et une oreillette, parlait un anglais parfait et m’escorta jusqu’à notre voiture, une limousine Zil noire semblable à celles qu’utilisaient les dignitaires du Politburo. Avant de monter à l’arrière, je l’entendis murmurer à sa boutonnière : « Colis réceptionné. Je répète colis réceptionné. » On ne pouvait évidemment pas écarter la possibilité qu’il ait trouvé son kit d’agent secret dans une boîte de céréales mais, l’un dans l’autre, c’était tout de même assez impressionnant.

Je m’étais attendu à ce que l’Académie soit située dans le centre-ville, mais nos dirigeants avaient dû estimer que l’isolement siérait davantage à nos activités. Nous roulâmes presque une heure dans une forêt d’immenses sapins sans croiser une voiture, longeant des lacs gelés immaculés. La Zil glissait sans un bruit dans la pénombre, sans que je sache ce qui de l’ingéniosité du motoriste ou de l’habileté de mon chauffeur en était la cause.

Enfin nous nous engageâmes à flanc de colline sur un chemin étroit qui n’était pas signalé et que l’on remarquait à peine depuis la route. Deux kilomètres plus loin, nous franchîmes le portail de l’Académie internationale pour la Coopération linguistique et le chauffeur gara la Zil devant le perron d’une maison en brique rouge qui ressemblait à un pavillon de chasse. Dans le dernier virage, j’avais eu le temps d’apercevoir, cachés derrière un rideau de sapins, deux longs bâtiments de plain-pied hérissés d’antennes.

« Livraison du colis terminée », chuchota mon chauffeur à sa boutonnière sans juger bon cette fois-ci de se répéter (la liaison devait être meilleure). Puis, avec la précision d’une chorégraphie maintes fois répétée, il sortit mes valises du coffre, les rangea l’une contre l’autre en haut des marches et vint m’ouvrir la portière. Enfin il caressa le flanc tiède de la Zil comme on flatte le museau d’un cheval qui a bien couru. Les Sibériens attendent beaucoup de leurs véhicules et n’hésitent pas à témoigner à ceux-ci des égards qui sembleraient hors de propos aux habitants des pays tempérés.

« Seňor Dartunghuver, quel plaisir de vous accueillir à Krasnoïarsk », s’exclama en espagnol un petit bonhomme rond comme une bille qui s’était matérialisé comme par magie en haut des marches. « Je m’appelle Alfredo Quinteros, je suis le directeur de l’Académie.

— Enchanté », dis-je en lui tendant la main. Il s’en saisit chaleureusement et la garda un peu trop longtemps à mon goût entre les siennes, comme s’il était habitué à de longues séances de photos officielles.

« J’espère que je n’arrive pas trop tard, dis-je, mon vol avait un peu de retard.

— Pensez donc, répondit Quinteros, la tour de contrôle nous tenait informés de votre heure estimée d’atterrissage. » Il n’était définitivement ni espagnol ni argentin. Colombien peut-être.

« Je suis péruvien, dit-il comme s’il lisait dans mes pensées. Vous, vous venez de Córdoba, je crois. Mes félicitations pour votre espagnol. Vous avez travaillé avec mon ami, Alonso Diaz. Un grand professionnel, n’est-ce pas ? »

Un grand professionnel qui avait horreur d’avoir du sang sur les mains comme aurait dit Thorsen.

« En effet, dis-je un peu mécaniquement. Et un érudit.

— C’est bien vrai. Quelle perte ! soupira Quinteros.

— Comment ? Il est mort ?

— Ah, vous ne saviez pas ? dit Quinteros en secouant la tête. Il y a deux mois. Une fin misérable, à ce qu’on m’a dit.

— Je suis désolé, dis-je. On ne m’a pas prévenu.

— Vous étiez déjà parti alors ?

— Oui, j’ai pris quelques mois de congé en libérant mon poste », dis-je, ce qui sonnait mieux que : « J’ai gambergé quelques mois après avoir mis les voiles comme un malpropre. » Se pouvait-il que Quinteros n’ait pas connaissance de ce triste épisode de ma biographie ? Allons donc, il avait forcément lu mon dossier.

« Laissez-moi vous accompagner à votre appartement. Non, laissez, dit Quinteros, comme je faisais mine d’empoigner mes valises. Quelqu’un vous les apportera plus tard. »

Il s’effaça pour me laisser passer. Ce que j’avais pris pour un pavillon de chasse était en fait une réception ultra-moderne, avec un agent de sécurité, un standard téléphonique digne du Pentagone et un mur entier de moniteurs de vidéo-surveillance Le plus proche, étiqueté « Fumoir », retransmettait les images d’une partie d’échecs entre deux joueurs asiatiques.

« Je vous demanderai de toujours passer par ici pour entrer et sortir de l’Académie. Le règlement nous oblige à tenir un registre des allées et venues. Si vous avez besoin d’une voiture pour vous rendre à Krasnoïarsk ou ailleurs, prévenez la réception, si possible une heure ou deux à l’avance.

— Bien noté », dis-je en admirant à part moi l’hypocrisie de sa formulation. « Le règlement nous oblige à tenir un registre des allées et venues. » Pourquoi ne pas dire tout simplement qu’il voulait savoir où nous étions à toute heure du jour et de la nuit ?

« Nous sommes officiellement un institut linguistique, poursuivit Quinteros. Dans les faits, tout le monde ici travaille pour le CFR, même le personnel ancillaire. Vous pouvez discuter en toute liberté devant les chauffeurs et les femmes de chambre. Il faut généralement quelques semaines à nos pensionnaires pour s’y habituer.

— J’imagine.

— L’été, nous ouvrons l’arrière de la réception. Vous voyez ce sentier ? demanda Quinteros en indiquant un chemin derrière de grandes portes-fenêtres. Il mène à la résidence et au bâtiment des études. C’est charmant au mois de juillet mais je ne vous le recommanderais pas à cette époque de l’année. »

Il me prit le bras et me dirigea vers une ouverture à demi masquée par une tenture.

« Mieux vaut emprunter le tunnel Construit en pente douce pour être accessible aux fauteuils roulants. Deux cents mètres de couloirs douillettement chauffés. Vous vous sentez peut-être un peu claustrophobe ? Vous vous y ferez rapidement. Nous avons même des pensionnaires qui font leur jogging ici le matin. »

Ce n’était pas tant l’étroitesse du boyau qui m’oppressait que les caméras ostensiblement disposées tous les trente mètres. Quant à cracher mes poumons le matin sous les yeux de vigiles qui parlaient à leur boutonnière, très peu pour moi.

« De quand date le bâtiment ? demandai-je.

— Oh, il est tout récent, répondit Quinteros. C’est Andropov qui en a décrété la construction à son arrivée au pouvoir en 1983. Il a manqué l’inauguration d’une semaine. Pauvre bougre, on dit que le projet lui tenait énormément à cœur.

— Attendez, dis-je en m’arrêtant. Iouri Andropov ? Le patron du Soviet suprême ?

— Mais oui, gloussa Quinteros en m’entraînant par le bras. Et l’ancien chef du KGB. Croyez-moi, les travaux n’ont pas traîné.

— Et à quoi étaient destinées ces installations ? demandai-je en craignant de connaître la réponse.

— C’était un centre de formation pour le service action du KGB. Andropov n’a pas lésiné : il voulait le meilleur pour ses hommes

— Je vois, dis-je en pensant à Khoyoulfaz.

— Il n’aura fonctionné que huit ans. Nous avons racheté le bâtiment en 1992. L’administration Eltsine avait besoin d’argent frais, elle ne s’est pas fait prier.

Le temps de faire quelques travaux, nous avons emménagé en 1993. Évidemment, les conditions sont un peu plus rudes qu’à Hambourg où nous étions précédemment basés, mais sur tous les autres plans nous avons largement gagné au change.

— Bien sûr », dis-je en pensant que, dans les circonstances actuelles, Hambourg m’aurait sans doute convenu davantage.

« Nous arrivons à l’embranchement, commenta Quinteros en s’arrêtant. À gauche, le bâtiment des études où nous avons rendez-vous demain. À droite, la résidence où logent les pensionnaires et le corps enseignant. Suivez-moi, je vais vous conduire jusqu’à votre appartement. »

Le tunnel débouchait sur une nouvelle réception, elle aussi dotée de son vigile et de ses écrans de vidéo-surveillance Le mur de droite abritait des boîtes aux lettres, environ deux cents à première vue.

« Le courrier arrive en fin de matinée, dit Quinteros. Le service est relativement rapide mais je vous conseille de partir du principe que les autorités russes peuvent intercepter votre correspondance. Nous encodons toutes nos communications à caractère confidentiel. »

Je m’en serais douté. Ce que j’aurais aimé savoir, c’est si les agents du KGB étaient bien les seuls à décacheter les lettres.

« Voici le foyer », continua Quinteros en glissant vers la pièce attenante, qui s’efforçait par maints détails (murs lambrissés, épais tapis, confortables canapés en cuir) de reconstituer l’atmosphère d’un club anglais. Devant l’immense cheminée décorée d’une tête de cerf empaillée, un pensionnaire lisait une revue qu’il avait attrapée sur un présentoir copieusement garni. Il nous tournait le dos et ne sembla même pas remarquer notre présence. Au pied d’un grand écran de télévision étaient rangés des casques à infrarouge permettant de suivre les programmes sans déranger ses voisins.

« Vu la taille plutôt réduite des appartements, expliqua Quinteros, nos pensionnaires préfèrent se retrouver ici pour lire ou regarder la télévision. Nous captons les programmes du monde entier. Il se peut même que nous recevions les chaînes islandaises », ajouta-t-il, croyant me faire plaisir. Autant le foyer était accueillant, autant la résidence manquait singulièrement de charme. Les longs couloirs, éclairés au néon et régulièrement entrecoupés de portes coupe-feu, se ressemblaient tous et paraissaient conçus pour pousser au suicide les candidats préalablement fragilisés par la longueur de l’hiver sibérien. Ce que Quinteros appelait un peu pompeusement des appartements n’étaient en fait que des studios d’environ trente mètres carrés, aménagés spartiatement mais tous équipés d’une salle de bains, d’un poste de télévision et d’un ordinateur relié au réseau informatique du CFR. Iouri Andropov avait dû juger que les hommes du service action du KGB n’auraient que faire d’une cuisine individuelle. Les repas se prenaient au restaurant, qui était situé dans le bâtiment des études. Si j’ajoutais à cela que Krasnoïarsk n’était pas réputée pour ses boutiques de décoration intérieure, je pouvais me préparer à passer les trois prochaines années de ma vie dans un cadre à peu près aussi chaleureux que des toilettes d’aéroport.

Quinteros était en train de m’expliquer qu’une femme de ménage viendrait nettoyer ma chambre deux fois par semaine quand j’entendis frapper à ma porte :

« Sliv ? Tu es là ? dit une voix familière.

— Stéphane ? » m’écriai-je en bousculant Quinteros pour aller ouvrir à Brioncet. Il éclata de rire et me tomba dans les bras.

« C’est tellement inattendu de te revoir, déclarai-je, un peu ému. Ne me dis pas que tu travailles ici !

— Stéphane est arrivé ce matin, intervint Quinteros, que j’avais déjà oublié. Lui aussi s’apprête à suivre l’enseignement de l’Académie.

— Retourner à l’école à mon âge, tu te rends compte ? » plaisanta Stéphane, qui avait, il est vrai, facilement sept ou huit ans de plus que moi.

« Que deviens-tu depuis quatre ans ? demandai-je. Toujours à Paris ? »

Quinteros s’éclaircit la gorge pour nous rappeler sa présence.

« Je crois que vous n’avez plus besoin de moi ce soir, dit-il. Je compte sur vous demain matin. Nous commencerons à 9 heures précises. Ravi d’avoir fait votre connaissance, Sliv. »

Je suivis Stéphane dans sa chambre. Il avait eu le temps de déballer ses affaires et avait déjà placardé au mur une superbe reproduction de la carte de France en 1803, époque où la Savoie et la Haute-Savoie étaient encore italiennes. Il lança un disque de jazz, nous prépara une tisane et me raconta ce qu’il avait fait depuis 1992.

Sa participation au dossier Bochimans lui avait valu d’être promu agent de classe 3. Désormais libre de s’installer où il le souhaitait, il était parti vivre à Montréal. « Si j’avais su que j’irais ensuite à Krasnoïarsk, j’aurais plutôt choisi la Floride », blagua-t-il. Il avait produit cinq dossiers, donné un coup de main à Jürgen Dorfmeister sur la suite des Bochimans et participé à une initiative sur la guerre en Yougoslavie. Il s’était également marié avec une Québécoise, mais avait divorcé presque aussi vite. Je compris au tremblement de sa voix que la blessure était encore ouverte et qu’il n’avait pas envie d’en parler.

Sa sélection à l’Académie l’avait un peu pris de court. Il se croyait déjà écarté de la course aux honneurs. Il avait trente-six ans, un âge auquel les agents de classe 3 n’ont généralement plus guère de perspectives de carrière et commencent à se préoccuper de la cylindrée de leur voiture de fonction et de leur plan de retraite complémentaire. Les Ressources humaines lui expliquèrent qu’elles avaient reçu la consigne de relever progressivement l’âge moyen d’admission à l’Académie pour encourager le brassage entre les jeunes scénaristes et les agents plus expérimentés. « Ils comptent sur le vieux singe que je suis pour t’apprendre quelques grimaces », plaisanta Stéphane.

Je me lançai à mon tour dans le récit de mes aventures. Ma description d’Osvaldo Ramirez et de son cri de joie à l’annonce du tremblement de terre de Killari (« Fantastico ! Riemann justificado ! ») firent hurler de rire Stéphane, de même que mon projet de scénario consistant à remplacer le soleil figurant sur le drapeau argentin par une côte de bœuf. Il me bombarda de questions sur Lena Thorsen, dont la réputation avait apparemment franchi les frontières. Je mentionnai pêle-mêle sa beauté, son professionnalisme et sa froideur, sans évoquer ce jour d’août 1995 où elle m’avait si profondément et si irrémédiablement déçu. Je ne dis évidemment pas un mot non plus des circonstances dans lesquelles j’avais quitté Córdoba, ressortant la version que j’avais servie à Quinteros.

Je regagnai ma chambre vers minuit. Mes bagages m’attendaient devant ma porte. Des pensées contradictoires m’empêchèrent de trouver le sommeil immédiatement. En l’espace de quelques heures, je venais de mentir à trois personnes, dont une au moins ne me voulait que du bien. Déjà, à l’époque, je me sentais à peine capable de mener une double vie ; où donc allais-je trouver la force d’en mener une triple ? J’avais aussi retrouvé le CFR, son indéniable grandeur (un directeur de l’Académie péruvien), ses détestables travers (le chauffeur inutilement énigmatique, les caméras ubiquitaires), sa capacité exceptionnelle à créer une connivence instantanée entre un Islandais et un Français qui ne s’étaient pas vus depuis quatre ans. Comme souvent le soir, mes pensées allèrent vers Youssef et Magawati, qui incarnaient à mes yeux ce que le CFR pouvait offrir de meilleur. Saurais-je un jour regagner leur estime ?

 

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