Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 22 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 8

 

 

Le vol de Santiago du Chili avec Youssef et Magawati à son bord avait trois bonnes heures de retard. Et dire que je m’étais dépêché pour écluser ma pile de dossiers urgents avant de partir en vacances… Toute la semaine, j’avais essayé de prouver à Lena Thorsen que le bureau pourrait se passer de moi pendant quinze jours, et toute la semaine elle avait déposé de nouveaux dossiers sur mon bureau en feignant d’oublier que je ne serais pas là pour les traiter. Elle avait sifflé dédaigneusement en me voyant m’éclipser en milieu d’après-midi et je ne l’imaginais que trop bien en train de fourbir sa vengeance à l’heure qu’il était.

Je m’attablai dans le seul café du hall des arrivées de l’aéroport de Córdoba, un boui-boui qui prétend au nom de pub sous prétexte qu’il sert de la Guinness à un prix que seuls les touristes américains peuvent s’offrir. Au fond de moi, je n’étais pas fâché d’avoir un peu de temps pour lire la presse locale. Il ne me venait jamais tant d’idées de scénarios qu’en parcourant Gente (« le magazine des stars et des gens beaux »), Pescar (« la revue des amoureux de la pêche ») ou Grill (« Numéro spécial : 101 façons de préparer le steak »). Et comment ne pas éprouver un immense respect professionnel pour les journalistes capables de remplir chaque semaine les trois journaux exclusivement consacrés aux Belgranos et aux Talleres, les deux clubs de football de Córdoba qui, depuis l’an dernier et pour la première fois depuis des décennies, évoluaient ensemble en primera division ?

Le haut-parleur annonça enfin l’atterrissage du vol Aerolineas 45 en provenance de Santiago. Des centaines de personnes se pressaient contre les barrières et je résolus de rester prudemment en retrait. Après tout, je ne risquais pas de manquer Youssef et ses presque deux mètres. Et puis, je n’avais pas tout à fait fini une longue discussion sur la longueur des crampons dont il conviendrait de chausser les Belgranos le samedi suivant lors de leur périlleux déplacement à Rosario. Neuf ou douze millimètres, l’auteur de l’article se gardait bien de trancher.

Ce fut Magawati qui me vit la première. Elle me serra dans ses bras et déposa une bise légère sur ma joue, une seule, à l’américaine. Quant à Youssef, je compris pourquoi je ne l’avais pas repéré : il était presque enseveli sous les sacs à dos, tentes et duvets qu’il portait en bandoulière.

« Tu n’as pas de bagages, Maga ? demandai-je, ou dois-je comprendre que Kili est un parfait gentleman

— Un fichu pigeon, tu veux dire », maugréa Youssef qui laissa tomber tout son barda et m’attira à lui. J’eus l’impression d’étreindre un menhir.

« Vous devez être canés, dis-je en remarquant les cernes sous leurs yeux.

— Penses-tu, bâilla Magawati, mais je me demande ce qu’attendent les compagnies aériennes pour établir une ligne directe Djakarta-Córdoba.

— Ou au moins pour imposer un maximum de trois correspondances par vol, ajouta plus raisonnablement Youssef qui essayait de décoller les innombrables étiquettes qui constellaient son sac.

— Au moins n’ont-ils pas perdu vos bagages, dis-je en ramassant une tente et les duvets. Suivez-moi, nous allons attraper un taxi. Au fait, Maga, tu ne devineras jamais sur quoi j’ai travaillé cet après-midi ? Sur la suite du galochat !

— Sans blague ? J’étais au courant, mais je n’imaginais pas qu’elle atterrirait sur ton bureau. Franchement, qu’est-ce que ça vaut ?

— Écoute, j’ai trouvé ça pas mal. Le galochat semble avoir bel et bien disparu d’Europe. Mais l’espoir vient d’ailleurs : on aurait détecté une espèce très proche dans le Pacifique Sud. L’auteur se répand en conjectures : que vient faire un scombridé dans ces eaux tièdes et, surtout, comment les galochats ont-ils parcouru toute cette distance ? L’espèce a-t-elle muté ?

— Ça me plaît, cette idée de mutation, commenta gaiement Magawati, ça ouvre la porte à toutes les extravagances. J’écrirais bien la suite, tiens ! »

J’attendais que Youssef fustigeât l’insouciance de Maga, mais il s’était déjà endormi à l’arrière du taxi. Il ne se réveilla que le temps de se traîner jusqu’à mon lit, sur lequel il s’écroula tout habillé. Je fus tenté de lui faire partager la couche de Magawati, juste pour voir sa tête quand il se réveillerait.

J’avais prévu de faire les honneurs de Córdoba à mes deux amis, notre vol ne partant que le dimanche matin. Mais en fait de tourisme, Youssef et Maga émergèrent vers midi et nous passâmes l’après-midi à courir les magasins pour compléter nos panoplies d’aventuriers.

Je sus dès que nous entamâmes notre descente sur Ushuaia que nous allions vivre une expérience hors du commun. De fait, je crois pouvoir dire avec le recul que je n’ai jamais fait voyage plus beau que ces quinze jours en Patagonie. Si la Patagonie et la Terre de Feu fascinèrent tant d’illustres explorateurs (Magellan, Drake, Darwin…), c’est qu’elles constituent un rêve de géographe, une sorte de laboratoire battu par les vents dans lequel la nature expérimente les combinaisons les plus inattendues (mer et montagne, fjords et forêt, volcans et glaciers, pumas, manchots et flamants roses). L’homme cherche en vain à laisser sa trace en Patagonie. Le détroit de Magellan qui relie l’Atlantique au Pacifique, et doit son nom au navigateur portugais qui l’emprunta pour la première fois en 1520, n’est plus guère utilisé depuis la mise en service du canal de Panamá. De même, des cinq années de voyage de Darwin à bord du Beagle, on se souvient plus des observations du grand homme sur les tortues des Galápagos que du séjour qu’il fit en Terre de Feu en 1832. Seul le nom d’Ushuaia inventé par les Indiens de la tribu Yamana est passé à la postérité, sans doute parce que la ville la plus au sud du monde n’est pas près de se faire déposséder de son titre.

J’expliquai le premier jour à mes amis que Patagonie signifiait « grands pieds », la légende voulant que Magellan ait croisé la route d’une tribu de géants. Pigafetta, l’un des compagnons de Magellan, décrit dans ses carnets de voyage « des hommes si grands qu’il ne leur arrive qu’à la taille » ! Comme Hernán Cortés (le conquistador espagnol à qui mon ami Fernando de la Peña avait dénié la grâce du baptême) rapporta lui aussi avoir vu des géants à la même époque dans la cordillère des Andes, l’Europe vécut pendant deux cents ans dans l’idée que la Patagonie était peuplée de colosses. Ce n’est qu’au XVIII° siècle que des explorateurs britanniques enfin cartésiens firent passer lesdits colosses sous la toise et leur trouvèrent près de deux mètres. Les « grands pieds » chaussaient du 46, mais pas davantage. Nul ne suggéra pour autant de rebaptiser la Patagonie.

Aujourd’hui, moins de deux millions d’habitants peuplent un territoire grand comme la Scandinavie. L’économie repose avant tout sur l’exploitation des ressources naturelles : bois, minerais, élevage… et pétrole. Notre guide, un garçon un peu rugueux mais charmant du nom de Felipe, nous raconta que son oncle possédait un gisement de pétrole, mais qu’il attendait une remontée des cours mondiaux pour démarrer les travaux de forage. « Aux cours actuels, expliqua-t-il, ce ne serait pas rentable. » Le malheureux n’avait sans doute pas prévu le déluge de questions qui suivit. Youssef eut beau mettre sa curiosité sur le compte de ses fonctions à la Banque mondiale, je vis bien que Felipe jugeait son intérêt un peu excessif.

Je m’étais efforcé de limiter le nombre de transferts en bus, mais ceux-ci étaient inévitables si nous souhaitions parcourir les principaux sites en deux semaines. Nous avions atterri à Ushuaia, avant de faire une incursion au Chili où se trouve le détroit de Magellan puis de retraverser la frontière argentine. L’un dans l’autre, nous marchions sept ou huit heures par jour, mais sans les sacs ni le matériel de camping qu’un employé de l’agence de voyages nous apportait le soir au campement. À la tombée de la nuit, tandis que nous montions les tentes (j’en partageais une avec Youssef tandis que Felipe et Magawati avaient chacun la leur), Felipe allumait un feu et préparait le dîner, invariablement à base de steak mais avec une recette chaque soir différente (à croire qu’il avait lu le numéro spécial de Grill).

La beauté surnaturelle des paysages était une invitation constante à la méditation et pourtant je garde de ce voyage le souvenir d’une conversation ininterrompue, qui démarrait le matin sur les routes, se poursuivait autour du feu et se prolongeait sous la tente avec Youssef, quand ce n’était pas d’une tente à l’autre avec Magawati.

Magawati ne semblait jamais fatiguée de parler. Elle possédait cette faculté de changer brutalement de sujet pour suivre une association d’idées et approcher ainsi parfois étrangement près de l’essentiel. Elle pouvait m’entretenir du dernier succès au box-office indonésien un instant et me demander dans la minute suivante si j’avais l’impression de me servir du CFR plus qu’il ne se servait de moi. Elle était aussi extraordinairement habile à jauger les réactions de son interlocuteur et à orienter la conversation en conséquence, comme cette fois où elle me demanda ce que je pensais de Lena Thorsen sur le plan professionnel, moral et esthétique (je crus un instant qu’elle allait ajouter « plastique ») et où elle me regarda cruellement me débattre dans une réponse inutilement alambiquée ; quand j’eus fini, elle me lança, narquoise : « Bref, tu n’as pas encore d’opinion. C’est vrai que tu ne la connais que depuis un an. » Magawati n’oubliait rien, ne laissait jamais rien passer, et bien que je ne me considère pas comme quelqu’un de particulièrement lent, elle me sidérait régulièrement par sa vivacité et son sens de la repartie. Sa double culture indonésienne et américaine lui permettait de débattre librement et sans préjugé de presque n’importe quel sujet, là où un Youssef par exemple montrait clairement les limites de son éducation. Kili était tolérant philosophiquement là où Magawati l’était naturellement, comme seuls peuvent l’être ceux qui ont beaucoup voyagé ou, mieux encore, ont grandi à cheval entre plusieurs cultures.

L’insistance avec laquelle Magawati cherchait à m’arracher des bribes de ma vie personnelle m’avait désarçonné de prime abord. Elle m’interrogeait inlassablement sur mon père, mort d’une tumeur foudroyante au cerveau alors que j’avais onze ans. S’était-il vu partir ? Avait-il abordé la question de sa disparition avec moi ? Pouvais-je nommer ce qu’il m’avait transmis ? Cette curiosité – que Youssef appelait pour sa part impudeur – participait de la conception que Maga se faisait de l’amitié. Elle sondait mon âme tout simplement, sans solennité exagérée mais jamais sans précautions, comme pour me dire : « Si tu veux que je sois ton amie, tu dois me laisser pénétrer ton cœur et ton esprit. » Au bout du compte, je finissais par dire à Maga des choses que je n’avais jamais dites à personne ou que j’aurais mis plusieurs années à découvrir par moi-même. Je n’avais jamais imaginé qu’un tel niveau de confiance fût possible avec quelqu’un que je n’avais côtoyé au fond que quelques dizaines d’heures. Gunnar possédait ce même don, même si la différence d’âge et la conscience de nos positions respectives dans l’organisation du CFR nous empêchait de facto d’aborder certains sujets.

J’étais moins doué pour poser les questions, mais Maga m’honora elle aussi de quelques confidences. Le CFR la harcelait pour qu’elle retourne étudier aux États-Unis et obtenir un MBA. L’économie et la vie des entreprises constituent évidemment un terrain tentant pour les falsificateurs, mais rares sont les agents qui maîtrisent suffisamment la logique et les techniques du monde des affaires pour y imprimer une réelle empreinte. Le CFR, qui recrutait majoritairement des agents jeunes, n’avait d’autre choix que de les former et était d’ailleurs prêt à y consacrer des moyens considérables. Magawati me dit qu’il ne lui déplairait pas de passer deux ans à Harvard ou à Stanford, mais qu’elle craignait ensuite d’être confinée dans les dossiers économiques alors que les thèmes de société l’intéressaient bien davantage. Elle me confia également souffrir de ne pouvoir discuter de ses activités occultes avec ses amis non initiés. Elle comprenait évidemment pourquoi nous étions astreints au secret, mais cela ne lui rendait pas la situation moins pénible. « Quand Djibo nous encourageait à partager nos expériences, il aurait mieux fait de nous dire que toute amitié en dehors du CFR nous était désormais interdite. Ç’aurait au moins eu le mérite de la franchise », me dit-elle un jour.

Les conversations avec Youssef ne ressemblaient en rien à celles avec Magawati. Youssef méprisait ouvertement ce que les Anglo-Saxons appellent le small talk. Il préférait les sujets sérieux, voire graves, et affichait une tendresse particulière pour les dilemmes moraux, sur lesquels il pouvait discourir à l’infini ; car si sa pensée était limpide, elle s’exprimait lentement, chaque mot étant soigneusement pesé et chaque raisonnement agrémenté de plusieurs exemples. J’aurais pu l’écouter parler des heures. Ses exposés exhaustifs, si parfaitement intègres, me rassuraient. J’aimais savoir que des sages comme Youssef réfléchissaient aux grandes questions de ce monde et j’aimais encore plus me dire qu’ils ne se satisferaient jamais de réponses simplistes. Maga se montrait parfois moins patiente. Quand elle estimait que Youssef ratiocinait plus que de raison, elle le pressait d’accélérer, ne réussissant généralement qu’à lui faire prendre encore un peu plus son temps. « Je ne vois pas ce qui peut être plus urgent que de déterminer le juste niveau d’endettement des pays du tiers-monde », demanda-t-il, un brin énervé, un soir, à Maga alors que nous discutions des récents abandons de créances de la Banque mondiale. « Déplacer ma tente, lui répondit-elle en le gratifiant d’un sourire éclatant. Une colonie de fourmis s’est introduite dans mon duvet. »

Ces deux-là se chamaillaient volontiers, mais je commençais à deviner qu’ils couvaient quelque chose de plus profond. Depuis l’épisode de l’aéroport, j’avais remarqué que Youssef était aux petits soins pour Magawati. Il lui montait sa tente, lui portait son paquetage et lui préparait son café le matin. Maga n’abusait pas de la prévenance de Youssef, mais ne faisait rien pour la décourager non plus. Si j’ai déjà dit qu’il lui arrivait d’interrompre Youssef, elle s’en gardait bien quand il parlait de lui. Dans ces cas-là, elle l’écoutait avec une intensité qui dépassait encore celle qu’elle pouvait me témoigner. Autre signe révélateur, elle avait cessé de le titiller sur l’islam, jugeant sans doute qu’elle n’avait rien à gagner à le froisser sur un sujet aussi sensible à ses yeux. Mes doutes se transformèrent en certitude un soir oit, alors que nous recensions les plus grandes merveilles du monde, Magawati décrivit sa stupéfaction devant les colosses de pierre d’Abou-Simbel.

« Quand es-tu allée en Égypte ? demandai-je.

— Oh, l’année dernière », répondit-elle en rougissant.

Youssef se leva soudain pour s’occuper du feu qui n’en avait nullement besoin.

« Avec Kili ? insistai-je, bien décidé à pousser mon avantage.

— Mais oui, évidemment, dit Maga. Avec qui d’autre ?

— Je devais visiter une exploitation agricole au bord du lac Nasser pour la Banque. De là, ce n’était plus qu’à une heure de bus », précisa Youssef, comme si je m’inquiétais réellement de reconstituer son itinéraire à partir du Caire. J’aurais été bien plus curieux de savoir comment Magawati avait rallié l’Égypte depuis Djakarta.

« Je vois, dis-je en faisant semblant de réfléchir aux implications de cette information.

— Tu ne vois rien du tout, sale fouineur », répliqua Maga avec un sourire énigmatique qui me fit me demander si, après tout, son lapsus n’avait pas été volontaire.

Je voyais surtout que Youssef n’était pas aussi détendu qu’il aurait dû l’être. Son dossier sur Karigasniemi, cette forêt finlandaise censée posséder des propriétés écologiques exceptionnelles, avait connu un succès mérité. Deux ans plus tôt, 100 000 manifestants avaient défilé dans les rues d’Helsinki en réclamant l’annulation de la concession accordée à une société papetière. Ils avaient eu gain de cause. Auréolé de cet exploit, Youssef avait conçu deux scénarios plus personnels, l’un sur les organismes génétiquement modifiés, un sujet qu’il connaissait bien de par ses fonctions à la Banque mondiale, et l’autre sur les contes des Mille et Une Nuits. Il gravissait également rapidement les échelons à la Banque mondiale et il m’avoua n’avoir pas entièrement écarté la possibilité d’y réaliser une véritable carrière. Pour l’instant, il gardait ses options ouvertes et déciderait le moment venu où il pourrait se rendre le plus utile.

Je soupçonnais la fameuse Initiative Pétrole d’être la cause des tourments de Youssef. Il confirma implicitement cette impression en nous demandant notre avis un soir autour du feu après que Felipe fut allé se coucher.

« Nous avons carte blanche pour faire remonter les cours du pétrole à un horizon de trois à cinq ans, expliqua-t-il emmitouflé dans son duvet, une tasse de thé fumante à la main. J’estime que nous sommes plusieurs dizaines d’agents, si ce n’est pas une centaine, à travailler sur ce projet et nous avons déjà dépensé plusieurs millions de dollars.

— Rappelle-nous les fondamentaux, dis-je, plus pour Maga que pour moi.

— C’est un sujet extraordinairement compliqué, soupira Youssef. En moins d’un siècle, les hydrocarbures se sont imposés comme la première source d’énergie utilisée dans le monde. Ils pourvoient à environ 45 % des besoins de la planète. Les principaux pays consommateurs sont les États-Unis, le Japon et, de manière générale, les grands pays industriels. Les principaux producteurs sont les États de la péninsule arabique, Arabie saoudite en tête, ainsi que la Russie, la Norvège, la Grande-Bretagne, le Mexique et le Venezuela. Historiquement, les grandes puissances, et notamment les États-Unis, passaient des accords avec les pays producteurs, gagnant le droit de prospecter et d’extraire du pétrole de leur sol contre le paiement de royalties symboliques. Dans les années 1960, les principaux pays producteurs se sont organisés en cartel, espérant pouvoir ainsi obtenir de meilleures conditions des compagnies pétrolières. Ils y sont parvenus en 1973 en faisant quadrupler le prix du baril. »

Du Youssef typique, pensais-je. Pas un mot de trop et un ton de professeur des universités.

« Comme tous les marchés, celui du pétrole obéit aux lois de l’offre et de la demande. La demande est largement corrélée à l’activité économique : en période de croissance mondiale, on consomme plus de pétrole, ce qui pousse les prix à la hausse. L’offre, quant à elle, est plus difficile à cerner. Les pays producteurs ont de gigantesques réserves dans leurs sous-sols, mais ils n’extraient que ce qu’ils sont certains de pouvoir vendre, et si possible à un bon prix. C’est la raison d’être de l’OPEP : les membres se concertent pour ne pas trop produire et pour entretenir un niveau de tension acceptable. Bien sûr, cette dernière notion est très subjective : l’Arabie saoudite par exemple pourrait réduire sa production et faire grimper le prix du baril, au moins provisoirement ; mais elle prendrait le risque d’irriter ses amis américains, qui lui garantissent une protection militaire implicite.

« Les affaires de l’OPEP ont commencé à se gâter quand ses membres se sont divisés sur la réponse à apporter à l’invasion du Koweït par l’Irak et à la guerre du Golfe qui a suivi. Au même moment, d’autres pays qui n’étaient pas membres de l’organisation ont violemment augmenté leur production. Il a suffi de quelques francs-tireurs pour fissurer le cartel et les prix sont retombés ces dernières années entre dix et quinze dollars le baril.

— Tu parles de l’équilibre entre l’offre et la demande à un instant donné, intervins-je, mais on ne peut pas ignorer que le pétrole est une ressource finie.

— J’allais y venir, dit Youssef. C’est en effet ce qui complique les choses. En 1971, un géophysicien américain du nom de Hubbert a prédit que la production mondiale culminerait en l’an 2000, autrement dit qu’à partir de cette date, on extrairait chaque année du sol plus de pétrole qu’on n’en découvrirait. La théorie de Hubbert paraît irréfutable, mais au fur et à mesure que les compagnies pétrolières continuaient de découvrir de nouveaux gisements, l’échéance de 2000 a paru exagérément pessimiste, au point qu’aujourd’hui la majorité des acteurs économiques ne semblent guère pressés de se préparer à un monde sans pétrole.

— Les imbéciles ! » jugea lapidairement Magawati, à tort à mon avis : les sociétés pétrolières sont tout, sauf des imbéciles.

« Bon, maintenant explique-nous ce qui te chagrine, dis-je.

— C’est simple : personne n’est capable de m’expliquer pourquoi il est important de faire monter les cours. Le Russe qui dirige l’initiative a précisé que c’était une information classée et que nous perdrions notre temps à poser des questions. Inutile de vous dire que je n’ai pas bien vécu cet épisode. J’ai quand même fini par prendre sur moi, en me disant que je pourrais toujours exercer une influence sur le cours du projet. Et là, patatras, je me suis encore fait piéger.

— Que s’est-il passé ? demanda Maga, qui n’aimait pas se dire qu’on lui avait piégé son Kili.

— Mon premier réflexe, comme celui de la majorité de mes collègues, a été de dire qu’il fallait orchestrer un phénomène de rareté : en faisant croire que la demande était plus forte qu’elle ne l’est réellement tout en suggérant que les réserves mondiales touchaient à leur fin, on aurait rompu l’équilibre et fait bondir le prix du baril.

— Ça paraît logique, dit Maga. Tu n’as pas été suivi ?

— Loin s’en faut, répondit Youssef. Le Russe s’est appuyé sur un paradoxe paraît-il bien connu des économistes pour recommander une stratégie exactement contraire. D’après lui, la crainte d’un tarissement des réserves mondiales entraînerait un report des budgets de recherche sur les énergies alternatives. En effet, les industriels qui investissent à dix ou vingt ans ne prendraient jamais le risque de devoir reconvertir leurs usines. Ils préféreraient se détourner volontairement du pétrole aujourd’hui plutôt que d’y être contraints par les événements dans vingt ans. Les cours des autres énergies grimperaient en flèche, ceux du pétrole baisseraient avec la consommation et – c’est là le paradoxe – les réserves finiraient par durer plus longtemps. Son idée est donc la suivante : faisons croire au monde que les réserves sont inépuisables, encourageons les constructeurs automobiles à construire des modèles toujours plus gourmands et nous ferons exploser la demande et, partant, les prix.

— Mais c’est criminel s’exclama Magawati. Vous allez encourager le gaspillage à l’échelle planétaire.

— Malheureusement, ça risque de marcher, dis-je pensivement. Beaucoup de gens vont y trouver leur compte.

— C’est bien ce qui m’inquiète, opina Youssef. Je ne parle même pas des compagnies pétrolières qui seront trop heureuses de creuser toujours plus de trous et d’empocher des bénéfices records. Il est de notoriété publique que les pays de l’OPEP surestiment déjà leurs réserves. Comme ils s’engagent à produire conjointement un nombre de barils donné, chacun essaie de justifier un relèvement de son quota national par l’importance de ses réserves. Si maintenant nous les aidons à truquer leurs chiffres, je ne sais pas où nous nous arrêterons. Quant à l’utilisateur final, je n’en parle même pas. Personne n’aime baisser son thermostat ou surveiller sa vitesse : quand les consommateurs vont apprendre que le spectre de la pénurie s’éloigne, ils oublieront les bonnes habitudes que leurs gouvernements ont eu tant de mal à leur inculquer.

— Vous avez déjà commencé ? demandai-je en me levant pour aller à mon tour chercher un duvet.

— Oui. Nous avons passé en revue les différentes façons de réévaluer les réserves et nous avons décidé de faire porter nos efforts sur un type d’hydrocarbures bien précis, les sables bitumineux. Parce qu’ils sont difficiles à extraire, ces sables bitumineux ne sont généralement pas comptabilisés dans les réserves mondiales. Pour vous donner une idée des enjeux, s’ils l’étaient, un pays comme le Canada se retrouverait subitement aussi riche que l’Arabie saoudite. Nous allons tenter de convaincre le marché que de nouvelles techniques permettront un jour de baisser radicalement les coûts d’extraction, justifiant ainsi l’exploitation des gisements bitumineux. Dès lors, plus rien ne s’opposera à leur comptabilisation.

— Jolie gageure, dis-je, sensible malgré moi au défi intellectuel. Au moins tu vas t’amuser…

— J’en doute, dit Youssef, car j’ai l’intention de démissionner.

— Kili ! s’écria Maga. Tu ne vas pas faire ça ?

— Et pourquoi pas ? demanda Youssef. Regarde la situation en face : on refuse de me révéler le motif de l’opération, puis on me demande de mettre en œuvre une stratégie qui va avoir des effets dévastateurs sur l’environnement. En admettant même que la fin justifie les moyens – ce qui est loin d’être philosophiquement prouvé –, je ne vois pas comment je pourrais continuer à participer à une mission dont la fin m’échappe et les moyens me répugnent. » Devant nos mines consternées, il sourit tristement et ajouta : « Maintenant, si vous avez d’autres arguments à faire valoir, je vous écoute. »

Nous réfléchîmes quelques minutes. Magawati mourait visiblement d’envie de réagir à brûle-pourpoint mais devait comprendre que Youssef ne se contenterait pas d’arguments approximatifs. Finalement, je parlai le premier.

« Je pense que tu commettrais une erreur, dis-je. De deux choses l’une : soit leur cause est juste, et la seule chose que tu pourras leur reprocher sera de t’avoir tenu à l’écart ; soit elle ne l’est pas, et le fait que tu sois resté quelques mois de plus n’aura guère fait de différence.

— Pour eux, peut-être pas, pour moi si. J’aurai été complice d’un mauvais coup alors que j’avais les moyens de ne pas l’être, répliqua Youssef.

— Mais – pardonne ma franchise – à ce compte-la, tu l’es déjà. Je ne suis pas un moraliste, mais il me semble que dans une situation comme celle-ci, ce sont tes intentions qui comptent. Tu ne saurais te considérer comme complice tant que tu n’auras pas de certitude sur la finalité de l’Initiative Pétrole.

— Je vois ce que tu veux dire, réfléchit Youssef. Mais tu réalises ce que ce raisonnement a de dangereux. Il suffit que je prétende conserver un doute pour pouvoir justifier le statu quo. Et même en imaginant que mon patron m’explique un jour les motifs qui se trouvent derrière l’initiative et que je les désapprouve, je pourrais toujours me réfugier dans l’espoir qu’il me cache la vérité au nom de l’intérêt suprême du CFR.

— Tu pourrais le faire, intervint Magawati, mais tu ne le feras pas. Nous te connaissons, Youssef Khrafedine : tu continueras d’évaluer la situation en fonction des éléments à ta disposition et tu prendras la décision qui te semblera appropriée le moment venu sans t’apitoyer sur toi-même.

— Mais plus j’aurai passé de temps au CFR et plus la décision sera difficile à prendre, plaida Youssef. N’importe qui aurait du mal à admettre qu’il s’est fourvoyé si longtemps.

— Mais tu n’es pas n’importe qui », déclara simplement Magawati.

Même d’où j’étais placé, je voyais pétiller les yeux de Maga. Elle grelottait et rayonnait à la fois. Je venais d’assister à une déclaration d’amour quoique je ne fusse pas certain que Youssef en eût bien conscience.

« Note bien, repris-je, que notre situation n’est guère différente de la tienne. Tu ignores la finalité de l’Initiative Pétrole, mais crois-tu que je connaisse les motifs de tous les dossiers qui me passent entre les mains ? La vérité, Kili, c’est que rien n’a vraiment changé depuis notre conversation à Honolulu. Nous faisons confiance à nos supérieurs parce que nous n’avons pas le choix et parce que si nous nous défions d’eux, ils nous retireront le droit de jouer. Tu parlais, tout à l’heure des millions de dollars que vous avez déjà dépensés. As-tu la moindre idée d’où vient cet argent ? Non, et moi non plus. Pourtant, jusqu’à présent, ça ne nous a pas empêchés de le dépenser. Comme dit Maga, tout ce que nous pouvons faire, c’est rester vigilants et ne rien laisser passer.

— Je vois, dit Youssef, pensif. Maga ?

— Sliv a raison. Donne-toi un peu de temps. Tu n’es pas à quelques mois près. En plus, si les événements prennent un tour qui te déplaît, tu seras plus utile à l’intérieur. Fais attention, c’est tout ce que je te demande.

— Oui, dit Youssef, qui ne semblait pas avoir relevé la dernière phrase de Magawati. Je suppose que je peux attendre un peu. Mais pas éternellement. Si, dans un an, je n’ai pas obtenu mes réponses, je partirai. Ma vie est trop courte pour que je prenne le risque de la consacrer à quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

— Et tu ne seras pas seul, dit Magawati en passant son bras autour de l’épaule de Youssef. Si tu démissionnes, je démissionne aussi. »

Dans la tente, ce soir-là, Youssef se retourna longtemps avant de trouver le sommeil.

 

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