Les falsificateurs
Chapitre 12
« J’ai bien connu Gaston Chemineau, dit Angoua Djibo. Il a fait beaucoup pour les peuples africains. »
Autour de nous, les serveurs de l’hôtel Hyatt d’Honolulu s’employaient à débarrasser la table, mais je m’accrochais à mon verre de vin rouge, que je réchauffais en le serrant entre mes paumes. Magawati Donogurai, la candidate indonésienne, m’encouragea du regard à répondre quelque chose. Je crois que nous souhaitions tous prolonger la conversation aussi longtemps que possible.
« J’en suis convaincu, dis-je un peu platement. L’Afrique manque de partisans vraiment talentueux. Chemineau était probablement son meilleur avocat. »
Ces mots avaient à peine quitté mes lèvres que je réalisai leur stupidité. Angoua Djibo était né et avait grandi au Cameroun. Il avait ensuite fait ses études en Europe et aux États-Unis, mais la ferveur avec laquelle il avait défendu les Bochimans une heure plus tôt prouvait sans équivoque que son cœur était resté africain. Et en s’étant élevé au rang de Président du Plan du CFR, il comptait à coup sûr parmi les quelques personnes dans le monde qui pouvaient vraiment aider le continent noir.
« Peut-être pas le meilleur, rectifia-t-il gentiment. Mais l’un des meilleurs, sans aucun doute. » Il se retourna pour héler un serveur et demanda qu’on lui apporte la carte des vins.
« Ce n’est pas parce que nous sommes en terre américaine que nous devons nous limiter à des cabernet sauvignon californiens », expliqua-t-il. Il chaussa ses lunettes, s’absorba dans la carte et désigna un bordeaux rouge au serveur.
Il avait une cinquantaine d’années. Ses cheveux courts et crépus commençaient à grisonner mais il était encore extrêmement bel homme. Je dois dire que son charme n’opérait pas uniquement sur les jeunes femmes : même Fernando de la Pena, le candidat mexicain qu’aucun de nous n’avait jusqu’ici réussi à dérider, buvait littéralement ses paroles. Djibo donnait l’impression d’avoir assimilé chaque culture à la perfection. Quand nous avions discuté du singulier destin de l’Islande, je croyais avoir devant moi un Scandinave, pacifiste et épris de justice sociale. Puis il avait parlé des paysans indépendantistes du Chiapas avec de la Peňa dans un espagnol totalement sud-américain qui n’avait rien à voir avec le castillan que j’avais appris à l’université. Youssef Khrafedine, le candidat soudanais qu’il interrogea sur la loi coranique qui régnait désormais au Soudan, me révéla par la suite qu’il avait été sidéré par ses connaissances sur la charia. Mais Djibo nous avait d’abord conquis par sa gentillesse et sa curiosité. Il possédait nos cinq dossiers sur le bout des doigts et avait eu un mot aimable pour chacun.
Le restaurant était presque vide à présent. Notre serveur devait craindre que nous ne prenions racine, car il revint vers la table à grands pas, en tenant la bouteille par le col et en l’agitant comme une massue. Djibo secoua tristement la tête et prit la bouteille en faisant signe au serveur qu’il pouvait disposer. Je vis alors qu’il s’agissait d’un château-hautbrion 1983. Je ne connais pas grand-chose aux vins mais suffisamment pour savoir qu’une telle bouteille valait plusieurs centaines de dollars. Djibo remarqua ma surprise.
« Si ce n’est pas ce soir que l’on boit de telles bouteilles, quand les boira-t-on ? demanda-t-il en souriant. Vous avez vu ce serveur ? On aurait dit qu’il apportait de la limonade.
— J’adore le bon vin », dit Francesca Baldini, la candidate italienne, un peu éméchée, sans réaliser que le prix de la bouteille excédait probablement le montant de son loyer à Bologne.
Djibo entreprit de nous servir. Il s’acquittait très honorablement de sa tâche, avec ce petit coup de poignet sur la fin du geste qui dénote le sommelier averti. Seul Youssef Khrafedine couvrit le verre de sa main.
« Merci. Je ne bois pas d’alcool.
— Moi non plus d’habitude, intervint Magawati Donogurai en riant. Mais quelque chose me dit qu’il faut faire une exception ce soir.
— Je ne fais pas d’exception », répondit Youssef, peut-être un peu plus sèchement qu’il n’était nécessaire. Magawati haussa les épaules.
Nous regardâmes Djibo faire tourner son verre puis le porter à ses lèvres. Son visage s’illumina de bonheur.
« Allons. Ce butor n’a pas réussi à le ruiner totalement. »
Pendant quelques minutes, personne ne parla, même pas Youssef qui nous regardait déguster notre Haut-Brion à petites gorgées. C’est finalement Magawati, encore elle, qui finit par rompre le silence en demandant à Djibo s’il voyait des points communs dans nos dossiers.
« Ce qui me frappe, répondit Djibo, c’est leur idéalisme.
— Vous voulez dire leur naïveté, répliqua malicieusement Magawati, qui, avec son air mutin et son format de gymnaste roumaine, avait un charme fou.
— Non, répondit Djibo. Leur idéalisme. Deux d’entre eux traitent d’écologie. Un troisième étudie les insectes en se demandant s’ils peuvent nous enseigner quelque chose. Le quatrième se penche sur un peuple que l’histoire a maltraité et qui risque de disparaître si nous n’y prenons pas garde. Je le rapprocherai volontiers des deux dossiers écologiques, on y sent la même urgence, la même volonté de tirer la sonnette d’alarme et d’agir tant qu’il en est encore temps. Quant au cinquième, même s’il est centré sur la personnalité du conquistador Cortés, on ne peut pas ne pas penser au sort de ces civilisations balayées par l’envahisseur chrétien.
— L’Église catholique a beaucoup de sang sur les mains », énonça un peu sentencieusement Youssef Khrafedine. Peut-être parce qu’il mesurait deux mètres et devait peser cent vingt kilos, je n’avais pas attendu le Soudanais sur ce terrain.
« Toutes les Églises ont fait preuve d’intolérance à un moment ou à un autre de leur histoire, répondit calmement Djibo, comme s’il essayait d’éviter d’envenimer le débat.
— Cet idéalisme, repris-je, est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? »
Djibo parut surpris de ma question.
« Une bonne chose, évidemment. Je trouverais inquiétant que des jeunes aient déjà abandonné tout espoir de changer le monde. Il y a tant de choses à améliorer sur cette terre.
— Et c’est au CFR de les améliorer ? demandai-je hardiment.
— Je vous vois venir, Sliv, dit Djibo. Disons que c’est en partie notre rôle et c’est pourquoi nous avons besoin d’idéalistes. Mais nous avons aussi besoin de pragmatiques – ou de réalistes, peu importe comment vous les appelez – pour atteindre les autres buts de notre organisation.
— Qui sont… ? demanda Magawati.
— Vous le saurez en temps voulu. Vendredi, Ismaïl Habri vous fera un exposé sur les grandes orientations du Plan triennal. Cela vous permettra d’y voir plus clair. Nous vous avons laissé les coudées franches jusqu’à présent, mais à partir de maintenant vos dossiers devront s’inscrire au sein des consignes du Plan. Vous aurez peut-être l’impression d’y perdre en liberté, mais vous y gagnerez en support et en cohérence. Croyez-moi, quand tous les éléments d’une organisation comme le CFR travaillent dans la même direction, on peut vraiment changer le monde, plus qu’aucun d’entre vous isolément ne pourrait le faire ou même en rêver. »
Nous restâmes encore un moment à discuter. Dès qu’un de nos verres était vide, le serveur trouvait le moyen de le subtiliser. Quand il commença à dresser les tables du petit déjeuner autour de nous, nous comprîmes qu’il était temps de lever le camp. Djibo nous souhaita une bonne nuit et annonça qu’il reviendrait samedi pour la remise officielle des prix.
Quand l’ascenseur ouvrit ses portes au huitième étage, où nous avions nos quartiers, Francesca et de la Pena filèrent tout droit se coucher. Je continuai à discuter avec Magawati et Youssef sur le pas de ma porte puis leur proposai d’entrer pour inspecter le contenu du minibar. Nous n’avions aucune envie de dormir.
« Ces chambres sont positivement gigantesques, s’émerveilla Magawati.
— Mon appartement à Reykjavik tiendrait à l’aise dans la salle de bains, répondis-je en exagérant à peine.
— Bon, qu’avons-nous ici ? demanda Magawati en ouvrant le minibar. Cognac, whisky, vodka…
— Cognac pour moi, dis-je.
— J’ai aussi des sodas et du jus de tomate pour Youssef, continua Magawati.
— Je te méprise, dit Youssef en souriant malgré lui. Et sache que mes vrais amis m’appellent Kili.
— Kili ?
— Pour Kilimandjaro, la plus haute montage de l’Afrique, répondit Youssef en se mettant sur la pointe des pieds. Marrant ! s’esclaffa Magawati. Moi, c’est Maga.
— Vu, dit Kili. Bon, envoie un Coca, Maga.
— Je suis content que tu n’aies pas pris le jus de tomate, dis-je pour le taquiner à mon tour. Maga et moi risquons d’en avoir besoin tout à l’heure pour un bloody mary. »
Youssef attrapa adroitement la canette lancée par Magawati et s’assit dans un fauteuil qui vacilla à peine sous son poids. Il faut dire qu’aux standards américains, Kili faisait presque figure de ballerine. Magawati s’allongea sur le lit avec la télécommande de la télévision tandis que je m’adossais contre le lit à même le sol.
« Je ne sais pas si nous sommes censés parler de cela, dis-je, mais comment êtes-vous entrés au CFR ?. »
Kili me regarda attentivement, comme s’il débattait intérieurement de l’opportunité de me répondre. Magawati, elle, nous tournait le dos et zappait compulsivement d’une chaîne à l’autre.
« Ma foi, dit-il enfin, je ne vois pas ce que nous ferions de mal. Djibo a même plutôt suggéré le contraire, non ? »
Pour être précis, il avait dit que nous avions beaucoup à apprendre les uns des autres. J’avais, comme Youssef, interprété ces paroles comme une invitation à confronter nos expériences.
« Absolument, répondis-je. Si tu veux, je commence par mon histoire. »
Et je lui narrai par le menu mon recrutement chez Baldur, Furuset & Thorberg, ma première mission au Groenland et la façon dont Gunnar Eriksson avait semé derrière lui les indices qui avaient attiré mon attention.
« Fascinant, estima Youssef J’ai suivi le même processus jusque dans les moindres détails. J’ai répondu à une annonce pour la Banque mondiale à Khartoum, j’ai eu quatre entretiens avec mon futur responsable hiérarchique, un Égyptien très sympathique d’une cinquantaine d’années, qui m’a ensuite fait passer une batterie de tests psychologiques. Mon premier job consistait à écrire un rapport sur la récente réforme de la politique agricole du gouvernement soudanais…
— C’est ton métier ? » demanda Magawati dans mon dos. Je l’avais presque oubliée.
« Oui. La Banque mondiale a prêté beaucoup d’argent à l’Égypte et au Soudan, et notre mandat nous autorise à vérifier que les changements économiques qu’opèrent leurs gouvernements vont dans le bon sens. Bref, je me suis appuyé sur plusieurs rapports précédents que m’avait passés mon chef et j’ai détecté un paquet de contradictions, dont certaines ressemblaient plus à du sabotage qu’à des erreurs d’étourderie. Mais contrairement à toi, Sliv, je ne suis pas allé trouver mon chef : je lui ai envoyé ma démission.
— Plutôt radical, estima Magawati. Tu es toujours aussi impulsif ?
— Disons que je ne me voyais pas travailler un jour de plus dans une organisation aussi peu professionnelle, dit Youssef en évitant de répondre directement à la question.
— Et qu’a fait ton patron ? demandai-je.
— Il m’a rattrapé par la manche en me tenant à peu près le même discours qu’à toi. Il m’a fait lire un vieux dossier en sa présence et n’a pas voulu que je le garde. Cela m’a terriblement vexé. »
Je repensai à Gunnar, qui, lui, m’avait laissé le dossier de Lena Thorsen pour la nuit. Me faisait-il confiance ou avait-il des guetteurs prêts à m’emboîter le pas si j’avais quitté mon appartement ? Je penchais plutôt pour la deuxième hypothèse… Youssef dut lire dans mes pensées, car il reprit :
« De toute façon, ils ne nous laissent jamais rien conserver de compromettant : pas de dossiers, pas de mémos, pas de courrier. Quand quelque chose d’important me passe entre les mains, je peux être sûr que mon patron trouvera un prétexte pour me le réclamer avant que j’aie eu le temps d’aller à la photocopieuse. »
Je revis Gunnar m’apporter lui-même la lettre de sélection qui m’était prétendument destinée. Il me l’avait fait lire à voix haute et était reparti avec. Ainsi j’étais fixé : encore aujourd’hui, il se méfiait de moi.
« Mon patron à Djakarta fait régulièrement fouiller les bureaux à la recherche de micros ou d’appareils enregistreurs, ajouta Magawati. Il m’a dit une fois en plaisantant qu’il utilisait la même société que les services secrets indonésiens.
— Je ne vois pas ce que ça a de drôle, commenta lugubrement Youssef. Et toi, Maga, comment as-tu rejoint le CFR ?
— Mon cas est légèrement différent, répondit Magawati en coupant temporairement le son de la télévision. Je suis un peu plus âgée que vous. J’ai étudié la gestion aux États-Unis et je travaillais dans la société de mes parents depuis cinq ans quand j’ai été approchée par un cabinet de recrutement.
— Que font tes parents ? la coupa Youssef.
— Ils ont la licence d’importation de Ford pour l’Indonésie. Je m’occupais de la comptabilité et des finances. Je continue à les aider un peu du reste.
— Et ce recruteur, que te voulait-il ? demandai-je.
— Il me proposait un poste dans un grand groupe de relations publiques. Le secteur m’intéressait et c’était très bien payé , je n’ai pas hésité longtemps.
— Comment t’ont-ils choisie ? demandai-je.
— J’ai posé la même question lors du premier entretien avec le recruteur. Il m’a répondu que c’était son client qui lui avait recommandé de m’appeler. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais réussi à savoir qui lui avait soufflé mon nom.
— Intéressant, dit Youssef, songeur. Cela signifie qu’ils recrutent parfois directement des profils qui les intéressent. »
Ainsi toutes les nouvelles recrues avaient plus ou moins partagé ces états d’âme que j’avais crus uniques. Je n’étais plus seul, avec tout ce qu’une telle révélation implique de réconfort et de déception mêlés.
« À mon tour de poser une question, fit Magawati. Avez-vous une idée du nombre de membres du CFR au sein de votre entité ? Personnellement, je ne connais que ma chef.
— Je dirais vraisemblablement une dizaine de personnes, mais je ne pourrais en identifier que la moitié, répondis-je.
— Mon chef, évidemment, dit Youssef en comptant sur ses doigts, la documentaliste du bureau du Caire – ce qui est bien pratique –, un analyste de crédit et moi. Mais je soupçonne la Banque mondiale d’être infestée d’agents, et pas seulement à Khartoum.
— Ça paraît logique, dis-je. Si j’étais le patron du CFR, je commencerais par noyauter les organisations internationales.
— En parlant de patron, dit Magawati qui avait recommencé à zapper, plutôt sensass ce Djibo, non ?Tu
— Veux dire carrément impressionnant, oui, lançai-je en me sentant encore largement en deçà de la réalité.
— Disons qu’il dégage un charisme certain », nuança Youssef avant d’ajouter : « En plus, j’ai eu l’impression qu’il n’avait pas de préjugés envers les musulmans.
— Vu sa position, tu ne crois pas que c’est le minimum qu’on puisse attendre de lui ? demanda Magawati qui avait provisoirement jeté son dévolu sur un vieux film en noir et blanc.
— À la Banque mondiale, répondit Youssef, tu serais surprise du nombre de gens qui lèvent les yeux au ciel quand ils entendent un musulman invoquer le nom d’Allah alors qu’eux-mêmes trouvent tout à fait normal de prêter serment en posant la main sur une bible.
— À votre avis, dis-je, à quoi faisait-il référence quand il a parlé des autres buts du CFR ?
— Vous le saurez en temps voulu, Sliv, dit Magawati en imitant – assez bien – la voix chaude de Djibo. Qu’est-ce que j’en sais ? Ce que recherchent toutes les organisations : le pouvoir ? L’argent ?
— L’influence ? suggérai-je.
— Mais l’influence au service de quelle cause ? demanda Youssef. Ils ont forcément un programme, une plate-forme…
— C’est si important pour toi ?
— C’est primordial, répondit Youssef. Je suis entré au CFR pour changer le monde, mais pas n’importe comment ni dans n’importe quel sens.
— Et dans quel sens veux-tu le faire changer ? demandai-je.
— Eh bien, d’abord, je crois en un certain nombre de libertés essentielles : liberté d’expression, liberté de circulation, liberté de culte, droit des peuples à l’autodétermination…
— Droit à la démocratie ? suggéra Magawati qui regardait maintenant un match de basket.
— Pas nécessairement au sens où tu l’entends, répondit Youssef, qui avait de toute évidence déjà réfléchi à la question. On peut discuter longtemps du régime le plus susceptible de garantir les libertés fondamentales que je viens de mentionner. De nombreux philosophes pensent que les monarchies constitutionnelles – par exemple scandinaves – affichent un meilleur bilan qu’une démocratie comme les États-Unis.
— Ou que l’Indonésie, dit Magawati. Je suis bien d’accord avec toi. Et quels sont les autres principes qui te tiennent à cœur ?
— Voyons, répondit Youssef, l’affirmation de l’égalité des cultures, la préservation de la planète et de ses ressources, le pouvoir libérateur de la science et du savoir…»
Magawati daigna baisser le volume de son match et tourna la tête.
« Je ne t’entends pas beaucoup parler de l’égalité homme-femme, cher Kili, dit-elle. Ou peut-être estimes-tu que ce principe contredit celui de la liberté religieuse ? »
Youssef ne se laissa pas démonter.
« Tu fais sans doute allusion au fait que je suis musulman ? demanda-t-il calmement.
— Je le suis également, répondit Magawati. Mais contrairement à toi, cela ne me donne pas le droit de lapider mon conjoint s’il m’est infidèle, ni même de lui demander de se couvrir des pieds à la tête dès qu’il sort dans la rue.
— Je vois », lâcha Youssef dont le ton voulait dire :.« Je vois surtout que j’ai affaire à une pétroleuse de première. »
« Et toi, Maga, tu t’es aussi engagée pour pousser tes causes personnelles ? demandai-je, à la fois par réel intérêt et pour détendre l’atmosphère.
— Ma liste n’est pas aussi longue que celle de Youssef, répondit Magawati, un rien narquoise, mais disons qu’il ne me déplairait pas de voir le milliard de femmes aujourd’hui privées du droit de vote se rendre un jour aux urnes.
— Et qu’est-ce qui te fait penser que le CFR partage ta position ?
— Pour l’instant, rien. Mais le simple fait qu’un recruteur indonésien m’ait embauchée, moi une femme ayant vécu aux États-Unis, m’a paru plutôt de bon augure.
— Tout de même, repris-je, je vous trouve bien angéliques. Vous ne savez rien du CFR, si ce n’est qu’ils paient bien, qu’ils emploient des méthodes d’agents secrets et qu’ils ont probablement placé nos lignes téléphoniques sur écoute. Je suis d’accord pour dire qu’il existe une chance que l’objectif du CFR soit de sauver les bébés phoques et de donner le droit de vote aux femmes musulmanes, mais je n’en mettrais pas ma main à couper. On peut tout aussi bien imaginer que le CFR est une sorte de bras armé pour les multinationales ou qu’il cherche à prendre le contrôle politique du monde occidental.
— On peut en effet l’imaginer, dit Youssef sans se désarmer, mais je pense que c’est peu probable. Crois-moi, Sliv, j’ai étudié la philosophie et l’éthique pendant cinq ans et celui qui me fera agir contre mes convictions n’est pas encore né. Pour l’heure, je n’ai produit qu’un dossier et je ne crois pas que l’invention d’une forêt surchlorophyllée finlandaise puisse causer de tort à grand monde, sauf à penser que le grand dessein du CFR consiste à anéantir l’industrie papetière européenne.
— Je partage la position de Youssef, dit Magawati en se tournant vers moi. J’aimerais évidemment en savoir plus sur les visées du CFR, mais tant que j’ai l’impression de faire œuvre utile avec mes dossiers, je suis disposée à accorder ma confiance.
— J’ai déjà démissionné une fois, renchérit Youssef Je n’hésiterai pas à le faire une deuxième fois si j’apprends qu’on m’a menti ou manipulé.
— Je n’en doute pas, dis-je. Mais te laissera-t-on faire ? Pour que ni toi ni moi n’ayons entendu parler du CFR avant d’y entrer, quelque chose me dit que les ex-agents ne courent pas les rues. Tu crois vraiment que ton patron accepterait de te rendre à la vie civile ?
— Il m’a parlé d’un breuvage amnésiant, dit Youssef un peu mollement.
— J’ai entendu la même histoire, compléta Magawati.
— Foutaises ! m’écriai-je, un peu plus fort que je ne l’aurais voulu. Ce genre de potions magiques n’existe pas.
— Mais alors, dit Magawati, visiblement troublée, comment font-ils ?
— Je n’en sais rien, et c’est bien ça qui m’inquiète. Les techniques auxquelles je pense spontanément s’apparenteraient plus au lavage de cerveau qu’à la poudre de perlimpinpin…»
Je sentis que mes paroles jetaient un froid. Magawati éteignit la télé. Soudain le silence fut assourdissant.
« Et toi, Sliv, reprit brusquement Youssef. Tu nous fais parler, mais on ne t’entend pas beaucoup. »
C’était la question que je redoutais entre toutes. Je me la posais depuis six mois et je n’avais pas encore trouvé de réponse satisfaisante.
« Oh, moi…, soupirai-je. Je crains que mes aspirations ne soient beaucoup moins nobles que les vôtres. Ce qui m’a séduit avant tout dans le CFR, c’est la dimension ludique. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir autant m’amuser tout en étant payé.
— Tu veux dire que tout ce dont a parlé Youssef t’indiffère ? demanda Magawati d’une voix où la déception était perceptible.
— Non, bien sûr que non, répondis-je, mal à l’aise. Par exemple, je partage ce que dit Youssef sur l’environnement. J’ai grandi à la campagne, dans un petit pays sauvage et magnifique, et je suis prêt à me battre pour que mes enfants aient la même chance. Mais quant au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou des femmes à voter, je ne vois pas bien quel impact je pourrais avoir.
— Quelle idiotie ! s’exclama Magawati. Tu pourrais protéger les côtes islandaises mais pas les femmes soudanaises ? À quoi bon avoir des paysages de carte postale si la moitié de la population ne peut pas les admirer parce qu’elle est confinée dans sa cuisine ?
— Ne nous emballons pas, la coupa Youssef aussi doucement que possible.
— Je m’emballe si je veux, bougonna Magawati.
— Sliv, reprit Youssef, je ne te crois pas. J’ai parcouru ton dossier hier soir. Je n’ai pas encore lu les autres, mais je ne vois pas qui pourrait t’empêcher de remporter le trophée. Tu es peut-être entré au CFR pour t’amuser, mais pour moi il est évident que cela ne résume pas toute l’affaire. Je vois bien comment fonctionnent les organisations internationales : crois-moi, ton dossier va faire plus pour les Bochimans que toutes les pétitions des ONG réunies. De temps en temps, les pays occidentaux se regardent dans la glace et comme ils n’aiment pas ce qu’ils voient, ils se sentent obligés de faire un geste, de retarder l’inéluctable marche de leur prétendu progrès pour quelques années ou quelques générations. Cette fois-ci, ce sont les Bochimans qui en profiteront. Tant mieux pour eux, mais je saurai à qui ils doivent leur salut.
— Vraiment, Kili, je ne sais pas quoi dire, bafouillai-je, très gêné. Je t’assure que je ne pensais pas à cela quand j’ai élaboré mon scénario.
— Encore une fois, je ne te crois pas. Peut-être ne percevais-tu pas toutes les implications, mais si tu as pu écrire ce scénario, c’est que tu comprends comment fonctionne le monde. Tu as repéré une injustice et tu as pensé que tu pouvais la corriger.
— Possible, dis-je, volontairement dubitatif. Et sur quoi porte ton dossier ? Tu parlais d’une forêt finlandaise, demandai-je, soucieux de détourner l’attention de moi.
— C’est l’un des deux dossiers écologiques dont parlait Djibo, répondit Youssef. J’ai prêté à une forêt du nord de la Finlande qui existe réellement des propriétés biologiques exceptionnelles. Grâce à la composition unique de leur chlorophylle, les arbres de Karigasniemi absorberaient chaque année environ cinq millions de mètres cubes de gaz carbonique par kilomètre carré, soit près de quinze fois plus que la forêt amazonienne.
— Géant ! s’écria Magawati.
— Laisse-moi deviner la suite, dis-je. Une multinationale américaine s’apprête à raser la forêt sans se préoccuper des conséquences écologiques ?
— Je suis un peu moins caricatural, sourit Youssef C’est une société papetière finlandaise qui a décroché la concession d’exploitation il y a trois ans. Ils devaient commencer l’abattage le mois dernier, mais le gouvernement finlandais a nommé une commission d’enquête après avoir lu le rapport d’un universitaire japonais.
— Nous allons voir ce que valent vraiment ces fameuses démocraties scandinaves chères à ton cœur, dis-je. Et toi, Maga, sur quoi as-tu travaillé ? » demandai-je en me levant. Mes jambes étaient tout engourdies.
« C’est drôle, répondit Magawati en regardant Youssef, en t’écoutant, je me suis dit que nos dossiers se ressemblaient bigrement. Le mien s’appelle : Sauvons le galochat. J’invente une nouvelle espèce de poisson pour faire croire aussitôt qu’elle est menacée de disparition.
— Quelle sorte de poisson ? demanda Youssef.
— Un poisson osseux de la famille des scombridés, comme le thon ou le maquereau. Le galochat vit dans les eaux froides, en mer du Nord et dans la Baltique. La survie de l’espèce est gravement compromise depuis l’incendie en 1988 de la plate-forme pétrolière Piper Alpha au large de l’Écosse…
— Je me souviens de cette histoire, dis-je. Deux explosions à quelques minutes d’intervalle et les secours qui regardent brûler la plate-forme sans pouvoir intervenir. Il y avait eu des centaines de morts, non ?
— 167 exactement. Toujours est-il que la raréfaction des galochats en mer du Nord coïncide presque exactement avec la catastrophe. Quelques statistiques édifiantes en ce sens ont convaincu de valeureux militants écologiques écossais de monter une association. Ils l’ont appelée : "Sauvons le galochat !"
— Brillant, dit sobrement Youssef. C’est vrai que nos dossiers se ressemblent. Le ressort est identique :toi et moi attirons l’attention sur un danger imaginaire, en espérant que la prise de conscience ainsi suscitée permettra de prévenir d’autres catastrophes bien réelles.
— C’est exactement cela, confirma Magawati. Tu crois que c’est un raisonnement islamique ?
— J’en doute, dis-je, pensif. Ou alors je suis musulman moi aussi, car mon dossier fonctionne presque de la même façon. Tout le monde sait que les Bochimans sont menacés, mais plutôt que d’attendre que le gouvernement botswanais ou la De Beers commettent une bévue qui leur aliénerait le soutien de la communauté internationale, j’ai préféré prendre les devants et écrire moi-même le scénario. »
Nous réfléchîmes un instant à cette curieuse similitude, Magawati et moi buvions notre cocktail, Kili paraissait perdu dans ses pensées.
« Tout de même, reprit Youssef après un moment, c’est troublant, cette similitude. À votre avis, pourquoi trois jeunes agents qui ne se connaissent pas et ont été élevés sur trois continents différents ont-ils spontanément écrit le même dossier ?
— Peut-être, dit Magawati très doucement, parce qu’il n’y a pas besoin d’être sorcier . pour comprendre que, dans ce monde, beaucoup de causes et de peuples ont besoin d’être défendus contre des gens mieux armés qu’eux. »
Plus un mot ne fut prononcé. Il n’y avait pas grand-chose à répondre à cela.
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