Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 42 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 14

 

Je rentrai à Krasnoïarsk en proie à des sentiments contradictoires.

Le Comité exécutif avait retenu une de mes propositions. Mieux, il m’associait à la promulgation d’une directive qui ferait date. Pour la première fois, j’avais l’impression de marquer l’histoire du CFR.

Il en aurait toutefois fallu bien davantage pour me rendre heureux. Angoua Djibo avait en effet aussi anéanti le seul projet qui me tînt véritablement à cœur, celui auquel je venais de consacrer les six derniers mois de ma vie. En évoquant « d’autres combats plus importants », il m’avait rappelé que le CFR n’appartenait pas à ses agents et ne s’estimait pas tenu d’épouser leurs causes, si nobles fussent-elles. Les Bochimans devraient se trouver un autre héraut. Je pressentais malheureusement que ce ne serait pas chose facile.

Au fond, pensai-je dans l’avion qui me ramenait vers la Sibérie, Djibo m’avait une fois de plus fourni autant de raisons d’aimer le CFR que de le détester. Il m’avait témoigné sa confiance en me donnant pour mission de parcourir le monde afin de vendre une réforme délicate aux vieux briscards de l’organisation. Il avait su piquer ma curiosité par quelques mots soigneusement choisis : quels pouvaient bien être ces autres combats, plus importants que d’aider un peuple tyrannisé par l’histoire à obtenir son indépendance ? Et dans le même temps, il m’avait donné du CFR l’image d’une organisation plus soucieuse de sa cohésion que de ses actions, plus préoccupée de sa survie que de son bilan.

Ce constat en demi-teinte n’aurait pas dû constituer une surprise. Et pourtant, c’était la première fois depuis trois ans que je me sentais capable de porter une appréciation objective sur le CFR. Pendant dix-huit mois – de la descente de Jones et Khoyoulfaz à Córdoba jusqu’à ma décision de rejoindre les Opérations spéciales –, je n’avais pu juger le CFR sans me juger moi-même. Nos sorts étaient inextricablement liés et mon écrasante détestation de moi-même ne laissait aucune chance à mon employeur, qui était tour à tour la drogue dont je me haïssais de ne pouvoir me passer et, en tant que mobile de la mort de John Harkleroad, l’instrument et le complice de ma déchéance. Et puis la dépression avait brutalement cédé la place à l’euphorie le jour où Gunnar m’avait libéré du fardeau de ma culpabilité. Depuis dix-huit autres mois, j’avais succombé au charme de Yakoub Khoyoulfaz et recommencé à parer le CFR de mille vertus et pouvoirs (y compris celui de redessiner les frontières), laissant parfois s’éteindre cet esprit critique dont le développement m’avait causé tant de souffrances. Cette phase se terminait aujourd’hui et, à l’égal de mon abattement post-cordobien qui n’était déjà plus qu’un mauvais souvenir, elle me semblerait probablement d’ici peu anachronique, voire carrément incongrue.

Mais sans doute était-il nécessaire que je passe par ces deux phases pour oser enfin regarder la vérité en face : jusqu’à présent, le CFR n’avait été qu’un miroir qui me reflétait ce que j’y projetais. Idéal du temps où j’étais idéaliste, il était devenu méprisable quand j’avais commencé à me mépriser. Tant que j’ignorerais sa finalité, il continuerait de me renvoyer mes propres interrogations. Il ne me révélerait pas qui j’étais. Au mieux il m’aiderait peut-être à le découvrir.

Un cycle se terminait, un autre commençait sans doute dont je ne distinguais pas encore bien les contours et dont je doutais au fond de moi qu’il m’apportât moins de motifs de frustration que le précédent. Je ne lui demandais finalement qu’une chose, qu’il me réserve un petit grain de bonheur, une poussière de félicité qui m’empêcherait de basculer dans l’aigreur ou la jalousie le jour du mariage de Youssef et Magawati.

Les derniers mois de l’année défilèrent à toute vitesse : d’autres missions, toujours plus variées, toujours plus lointaines (Delhi, Panama, Venise…), me retinrent loin de Krasnoïarsk, où Youssef et Magawati achevaient leur première année. Alors que démarrait la dernière série d’épreuves, ils avaient tous deux préservé leurs chances de pouvoir choisir leur corps de prédilection : le Plan pour Youssef, que le dénouement de l’Initiative Pétrole avait rassuré sur la détermination du CFR à traquer ses brebis galeuses ; les Opérations spéciales pour Maga, qui n’aimait rien tant que m’entendre relater mes enquêtes.

Quant à moi, j’étais libre comme tout agent de classe 3 de m’installer une fois l’Académie terminée dans le pays et la ville de mon choix. Après avoir envisagé plusieurs destinations sud-américaines, je me décidai à rentrer à Reykjavík. Gunnar me manquait, ma mère se languissait de son fils, et puis je trouvais amusante l’idée de servir une organisation globale depuis l’une des plus petites capitales du monde. Lena Thorsen fit une fois de plus le raisonnement inverse du mien et annonça son intention d’aller s’installer à Los Angeles.

Alors que les pots d’adieux se multipliaient dans les couloirs de la résidence, mes amis prirent prétexte de mon trentième anniversaire pour organiser une virée-surprise à Krasnoïarsk la veille de mon départ. Ne me doutant de rien, j’étais occupé à finir mes valises quand Stéphane fit irruption dans ma chambre et me traîna, en refusant de répondre à mes questions, jusqu’à une Zil où nous attendaient Youssef, Maga et Aoifa (cette dernière enceinte de cinq mois). Le chauffeur démarra aussitôt et nous conduisit au Nikolaï, le meilleur restaurant de la ville, où le menu gastronomique ne comporte pas moins de sept plats, parmi lesquels blinis, caviar, pelmeni (des beignets de viande aux épices qui constituent la spécialité de la Sibérie) et pirojki (une sorte de tourte fourrée au poisson ou à la viande). Youssef, qui carburait comme à son habitude à l’eau minérale, accepta tout de même de lever son verre avec nous pour une série de toasts qui semblaient spécialement conçus pour me faire rougir.

« Au meilleur scénariste qu’il m’ait été donné de rencontrer, dit Stéphane en choquant son godet de vodka contre le mien.

— À un idéaliste qui s’ignore, renchérit Youssef après que Stéphane eut rempli nos verres à nouveau.

— À mon ami Sliv, dit Maga en me regardant droit dans les yeux.

— Au futur parrain de notre enfant, dit Aoifa en serrant la main libre de Stéphane dans la sienne.

— Vraiment ? dis-je éberlué. Mais vous comptez vraiment sur moi pour lui faire le catéchisme ? C’est que je pourrais avoir tendance à prendre des libertés avec les Écritures…»

Aoifa prit un air horrifié.

« Tu ne crois quand même pas que je vais confier l’éducation religieuse de mon enfant à un luthérien ? Falsificateur par-dessus le marché ! s’exclama-t-elle.

— Tu lui apprendras d’autres choses, intervint Stéphane.

— Couper du bois, prédire un tremblement de terre, s’orienter dans la taïga sibérienne…, énuméra Magawati tandis que je remplissais les verres d’une main passablement tremblante.

— À mon tour de porter un toast, dis-je en levant mon verre. Je bois à d’authentiques amis, à toi, Stéphane, qui a tenu la plume dans mon premier dossier, avec le brio et le succès que l’on sait ; à toi, Youssef, qui m’aide à poser les questions auxquelles je n’ai pas toujours le courage de répondre ; à toi, Maga, qui pardonne sans juger ; à toi Aoifa, qui porte un enfant que je chérirai comme le mien.

— À nous tous ! s’écria Stéphane avant que nos yeux ne s’embuent complètement.

— À nous tous ! » reprîmes-nous tous en chœur.

Chris Marker fait dire à l’un de ses personnages : « Après quelques tours du monde, seule la banalité m’intéresse encore. » Je crois comprendre ce qu’il veut dire. Aucune image de mes nombreux tours du monde n’a imprimé ma mémoire aussi fortement que cette nuit-là. Je me souviens de Stéphane dont les claquements de doigts faisaient apparaître plats et boissons comme par magie ; de Youssef qui accepta « pour me faire plaisir » de danser avec nous sur le rythme endiablé des violons cosaques ; de Maga, qui ne me quitta pas des yeux de toute la soirée et me demanda enfin, comme si elle s’inquiétait de me voir quitter son giron, « si j’étais prêt ».

« Je ne l’ai jamais été davantage », répondis-je en souriant.

Finalement, le patron du restaurant nous mit dehors sur le coup de 2 heures du matin. Le chauffeur jaillit de la Zil comme un diable de sa boîte et se précipita pour nous ouvrir la portière, sans la moindre remarque pour notre pitoyable apparence. Je laissai la banquette arrière aux deux couples et montai à l’avant. Aoifa et Maga discutèrent quelques minutes, puis le silence s’installa, ce même silence de la forêt qui m’avait frappé trois ans plus tôt quand j’étais arrivé à l’Académie.

Trente ans, pensai-je en fermant les yeux. À un âge où Picasso avait déjà peint Les Demoiselles d’Avignon et Mozart produit l’essentiel de son œuvre, je craignais encore d’être en train de consacrer ma vie à une idée qui n’en valait pas la peine. Aurait-il pu en être autrement ? En y réfléchissant bien, je n’avais pris qu’un risque en rejoignant le CFR, mais il était considérable : j’avais remis mon destin entre les mains d’autres hommes (principalement Gunnar Eriksson et Angoua Djibo) en supposant que la valeur de chacun d’eux – qui s’était du reste confirmée – reflétait celle de l’organisation à laquelle ils appartenaient. Avec le recul, ce raisonnement m’apparaissait extraordinairement fragile. Malheureusement, je n’en avais pas de, meilleur. Parfois monter un escalier est la seule façon de savoir où il mène.

Je jetai un coup d’œil à l’arrière. Maga s’était endormie, la tête sur l’épaule de Youssef. Stéphane ronflait légèrement. Faut-il que nous ayons confiance, pensai-je. Nous voilà, cinq beaux esprits aux sens déréglés par l’alcool, entassés dans une voiture lancée à pleine vitesse dans la nuit et que conduit un chauffeur dont nous ne connaissons même pas le nom.

Comme j’étais assis à l’avant, je gardai les yeux sur la route dans un effort dérisoire pour rester éveillé.

À suivre..

 

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