Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 4 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 4

 

Le lendemain de notre discussion, comme je revenais du supermarché où j’étais allé faire quelques courses, j’eus la surprise de trouver un parapluie mouillé ouvert dans le couloir de l’immeuble à côté de mon paillasson. À peine eus-je tourné la clé dans la serrure et poussé la porte que j’entendis une voix s’élever du canapé du séjour.

« Oh, Sliv, hello ! » cria Gunnar Eriksson, comme s’il était surpris de me voir franchir le seuil de mon propre domicile.

Je conçus un certain soulagement de voir les événements s’accélérer ainsi. Depuis vingt-quatre heures, la curiosité me consumait littéralement. J’avais lutté toute la journée précédente contre la tentation de retourner voir Eriksson pour lui arracher son histoire. Et, fait exceptionnel, j’avais mal dormi. J’avais pris l’habitude au fil des ans de me fier à ce signe plus qu’à n’importe quel autre.

Gunnar lisait le journal que j’avais laissé traîner sur la table de la cuisine. Le moindre de ses gestes était de toute évidence soigneusement calculé. Il voulait que je sache qu’il pouvait à tout moment s’introduire chez moi et que bien qu’il m’ait donné rendez-vous une semaine plus tard, lui seul décidait du timing de nos entretiens. Je décidai cependant d’ignorer son effraction caractérisée et, tout en rangeant les courses dans le réfrigérateur, je lui demandai s’il voulait boire quelque chose.

« Un thé ne serait pas de refus. Avec toute cette pluie et le froid qui commence à s’installer, j’ai bien peur d’avoir attrapé quelque chose. »

Ainsi Gunnar était venu m’entretenir de sa santé. S’il l’entendait ainsi, je ne serais pas le premier à changer de sujet.

« Oui, je crois que nous allons au-devant d’un hiver rigoureux.

— Vous serez sans doute content d’apprendre que la commission architecturale du Parlement du Groenland a approuvé hier après-midi notre cahier des charges. Cela conclut notre mission de manière éclatante.

— Vous m’en voyez en effet ravi, répondis-je d’un ton qui indiquait tout le contraire.

— Mais vous vous doutez que je ne suis pas ici pour vous parler de la pluie et du beau temps.

— Ah tiens ? fis-je en levant un sourcil. Et de quoi voulez-vous parler ?

— De vous, Sliv », répondit-il en feignant d’ignorer l’insolence qui pointait dans ma question. Il replia soigneusement le journal et le posa devant lui. J’attendais la suite adossé contre le mur du séjour, mais il me fit signe de m’asseoir.

« Sliv, démarra-t-il quand je me fus exécuté, je m’apprête à vous faire une série de révélations qui pourraient bien changer le cours de votre vie. Je sais que vous êtes en colère, mais si je ne me trompe pas sur votre compte, vous allez m’écouter attentivement et sans idées préconçues. Surtout, je vous demande, dans votre propre intérêt, de m’arrêter si vous jugez à un moment donné que vous ne voulez pas en entendre davantage. »

Il avait mis dans son ton suffisamment de gravité pour que je me retienne de l’interrompre.

« Puis-je compter sur vous Sliv ? reprit-il en me regardant droit dans les yeux.

— Oui, Gunnar. Je suis curieux d’entendre ce que vous avez à dire.

— Bien. Sachez qu’il existe au sein de Baldur, Furuset & Thorberg une poignée d’hommes et de femmes pour qui les études environnementales ne constituent qu’une couverture. Olaf Elangir, moi-même et quelques autres dont vous n’avez pas à connaître le nom pour l’instant travaillons en fait pour une organisation internationale occulte. Le CFR – c’est son nom – opère sur les cinq continents et dans plus d’une centaine de pays. L’implantation de Reykjavik a le rang d’antenne. Au-dessus des antennes se trouvent les bureaux, qui eux-mêmes rapportent aux centres. Dites, ce n’est pas l’eau de mon thé que j’entends siffler ? »

Je courus arrêter le feu sous la bouilloire. Elle devait siffler depuis un bon moment, car je me brûlai en saisissant le manche. Je nous préparai à chacun une tasse et regagnai rapidement ma place.

« Quelle est l’activité du CFR ? demandai-je.

— Les agents du CFR, répondit-il en faisant infuser son sachet de thé, échafaudent des scénarios parfaitement plausibles, auxquels ils donnent ensuite corps en altérant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. Autrement dit, ils modifient la réalité. Vous n’auriez pas du miel par hasard ? Dans le thé, c’est souverain contre le mal de gorge.

— Non, Gunnar, je n’ai pas de miel, répondis-je sans cacher mon énervement, et je me fiche pas mal de votre gorge. Donnez-moi un exemple de modification de la réalité.

— C’est regrettable, cela risque de dégénérer en extinction de voix », commenta Gunnar, comme si cette perspective était susceptible de me rappeler où je stockais mes réserves de miel. « Disons qu’une mission aurait pu consister à falsifier la date d’inauguration de la station d’épuration de Nuuk. Comme je vous le disais hier, c’est une mission qui n’aurait présenté aucune difficulté : une plaque à changer, quelques éditions du canard local à réimprimer et le tour était joué.

— Mais quel intérêt ?

— Dans ce cas précis, aucun. Ce n’est qu’un exemple destiné à vous montrer comment nous travaillons. Jamais le Plan n’autoriserait une mission aussi futile.

— Le Plan ? Quel Plan ?

— Le Plan est l’organe du CFR qui arrête les grandes orientations stratégiques de notre action. Ses priorités évoluent dans le temps. Cette année, il encourage la création de nouvelles écoles picturales, l’année dernière il nous demandait d’adoucir les mythologies primitives africaines. Parfois, le rapport avec l’actualité est plus évident. À la fin des années cinquante par exemple, nos prédécesseurs ont travaillé sur la conquête spatiale : comment inciter les grandes puissances à dépenser plus sur un sujet dont personne ne se souciait encore dix ans plus tôt ?

— Pardon, le coupai-je, vous voulez dire que si Armstrong a marché sur la Lune en 1969, c’est au CFR qu’on le doit ?

— Non, bien sûr, les choses ne sont jamais aussi simples. L’idée était déjà dans l’air et les Américains auraient fini par y arriver un jour ou l’autre. Mais si nous allons plus loin, vous et moi, je vous prouverai, documents à l’appui, que grâce à quelques agents exceptionnels, ce qui aurait dû prendre vingt ans a été accompli en dix.

— Ce Plan dont vous parlez, quels sont ses objectifs ? Entre les mythologies africaines et la conquête de l’espace, j’avoue que j’ai du mal à voir la ligne directrice.

— Au risque de vous décevoir, Sliv, vous n’avez pas accès à ce niveau d’information.

— Attendez, Gunnar, vous essayez de me recruter au sein d’une organisation dont vous refusez de m’expliquer la finalité ?

— C’est exactement ce que j’essaie de faire, oui. Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas autorisé à vous en révéler bien davantage aujourd’hui. Je ne vous dirai pas par exemple qui dirige le CFR ni quand celui-ci a été créé.

— Que signifie le sigle CFR ? Vous pouvez au moins me dire ça ?

— L’explication communément admise est qu’il signifie "Consortium de Falsification du Réel", mais à vrai dire personne n’en est certain.

— C’est donc une organisation française ?

— Ou belge, ou suisse, ou canadienne ou africaine. Honnêtement, je n’en sais rien.

— Mais, Gunnar, comment acceptez-vous de travailler pour un employeur dont vous savez si peu de choses ?

— C’est une question valable et j’ai eu l’occasion d’y réfléchir plus d’une fois. Mais demandez-vous à votre tour ce que vous connaissiez de Baldur, Furuset. & Thorberg quand vous avez accepté mon offre d’emploi. Le nom des associés ? La plaquette commerciale ? Sûrement guère davantage. Et pourtant vous avez jugé au vu de ces maigres éléments que vous ne preniez pas un grand risque à nous rejoindre et que vous aviez de bonnes chances de vous épanouir en notre sein. Il en va de même pour moi et pour la majorité des éléments du CFR. Je ne sais pas tout du CFR, en tout cas sûrement moins que vous ne finiriez par en apprendre sur Baldur, Furuset & Thorberg. Pourtant je m’y sens bien, j’aime mon travail au quotidien, j’apprécie mes collègues et je partage la plupart des valeurs de l’organisation, au point qu’aujourd’hui je n’imaginerais travailler nulle part ailleurs.

— Permettez-moi tout de même d’insister. Ce travail quotidien dont vous parlez, à quoi sert-il ? Pour reprendre mon propre exemple, je sais pourquoi et pour qui je travaille. Je trime pour vous et pour trois vieux messieurs, en espérant que vous me remarquerez, que vous me confierez des responsabilités de plus en plus importantes jusqu’au jour où vous m’élèverez au rang d’associé. Je sais aussi que la philanthropie ne régit pas le monde et que si les actionnaires du cabinet me paient, c’est parce qu’ils refacturent mon temps et empochent un profit au passage. Accessoirement, je travaille pour apprendre des choses, pour satisfaire ma curiosité, et pour acquérir des compétences qui me seront utiles un jour, dans cet emploi ou dans un autre.

— Vos arguments pourraient tout aussi bien s’appliquer au CFR, à l’exception du passage sur le profit. À ma connaissance, le CFR ne poursuit pas le profit économique, de même qu’il ne cherche pas à prendre le pouvoir ou à faire accéder l’humanité à la sérénité cosmique. Les motifs du CFR, si motifs il y a, sont d’une tout autre nature.

— Si motifs il y a ? rebondis-je, un peu interloqué. Rassurez-moi, Gunnar, vous connaissez la finalité du CFR ? À votre âge, vous savez au moins si vous travaillez pour des mercenaires, des truands ou des illuminés ?

— Peu importe ce que je sais ou ce que je crois. Nous ne parlons pas de mon recrutement mais du vôtre. » Il dut sentir ce que sa dernière remarque avait d’un peu sec, car il ajouta en souriant : « Et s’il vous plaît, n’évoquez plus mon âge.

— Combien d’agents recrutez-vous chaque année ?

— Vous voulez dire au total ? Plusieurs centaines, un millier peut-être.

— Non, vous, Gunnar, précisai-je, bien décidé à lui soustraire autant d’informations que possible.

— Vous seriez le douzième en dix-neuf ans.

— Ce n’est pas beaucoup, murmurai-je.

— Contrairement à certains de mes collègues qui s’accommodent d’un taux de déchet élevé, je n’aime pas prendre de risques. Je tire une certaine fierté de n’avoir encore jamais connu l’échec à ce jour.

— Pourquoi moi ? Vous me connaissez à peine.

— Plus que vous ne croyez. J’ai constitué un dossier relativement complet sur vous. La seule analyse psychologique m’a coûté 1500 dollars.

— Alors ces fichus tests de recrutement que vous m’avez fait passer vous servaient à établir mon profil psychologique ? » demandai-je en m’efforçant de paraître scandalisé alors que je mourais d’envie d’avoir ce document entre les mains. « Et puis-je savoir ce qu’ils ont révélé ?

— Que vous possédez de grandes qualités d’imagination, alliées à un solide sens des réalités. La psychologue pense que vous avez hérité votre pragmatisme de vos origines campagnardes. Une telle combinaison est plutôt rare et produit généralement d’excellents agents. Vous parlez également quatre langues, dont trois parfaitement, ce n’est pas à dédaigner. »

Il se leva, fit quelques pas et regarda par la fenêtre pendant presque une minute. Je cherchais en vain de nouvelles questions à lui poser quand il se retourna et reprit :

« Les rapports peuvent se tromper, mais mon intuition ne m’a jamais trahi. Je vous ai attentivement observé pendant notre mission au Groenland et je vous prédis un grand avenir, quelle que soit la voie que vous choisirez. Vous pouvez persévérer dans les études environnementales : Baldur, Furuset & Thorberg est une vraie société, qui saura offrir de bonnes perspectives à un chef de projet motivé et compétent comme vous l’êtes.

— Pardonnez-moi, Gunnar, mais si je décline votre proposition de recrutement, je me vois mal rester chez Baldur, Furuset & Thorberg. Vous m’imaginez pendant les réunions internes, à dévisager mes collègues un à un en me demandant s’ils font partie de votre petite confrérie ?

— Ou vous pouvez rejoindre le CFR, continua Gunnar comme s’il n’avait pas entendu ma remarque. L’option de la clandestinité. À beaucoup d’égards, le CFR ressemble aux autres entreprises. Si vous faites vos preuves, vous monterez dans la hiérarchie : on vous confiera des missions de plus en plus intéressantes et vous serez régulièrement augmenté.

— Pour information, quel est le salaire d’un agent en fin de carrière ? demandai-je lourdement.

— Épargnez-moi vos sarcasmes, Sliv. Le CFR traite très correctement ses serviteurs. Du reste, nous savons vous et moi que l’argent ne vous intéresse pas, alors n’essayez pas de me faire croire que vous allez baser votre décision sur les indemnités kilométriques et les Tickets-Restaurants. Dans les deux cas, reprit-il, vous vous engagez à maintenir le secret sur les activités du CFR. La première infraction à cette règle entrainerait automatiquement votre exclusion du cabinet et de l’organisation. Nous sommes intransigeants sur ce point.

— Je m’en serais douté. Quand attendez-vous ma réponse ?

— Quand vous serez prêt. Vous devez répondre à deux questions importantes. Que voulez-vous faire de votre existence ? Et saurez-vous vivre avec le poids du secret ? Prenez le temps de réfléchir ; je ne vous attends pas au bureau avant lundi prochain. »

Il enfila son manteau et chercha ses gants qu’il avait laissés sur la console de l’entrée. Puis, comme s’il se souvenait brusquement de quelque chose, il ouvrit sa sacoche en cuir et en sortit une pochette verte fermée par deux élastiques.

« Je vous invite à lire ce dossier. Il a été monté il y a trois ans par une jeune recrue dont c’était la première affaire. Il est loin d’être parfait mais il vous donnera un bon aperçu de notre travail au quotidien. Traditionnellement, l’auteur expose son scénario dans la première partie : que s’agit-il de faire croire ? Dans la deuxième partie, il dresse la liste des mesures à prendre pour crédibiliser le scénario.

« Un conseil : si cette lecture ne suscite chez vous aucune forme de jubilation intellectuelle, arrêtez les frais immédiatement. Si, dès le deuxième paragraphe, vous vous prenez à vous demander s’il était possible de faire mieux et comment vous auriez procédé à la place de l’auteur, c’est que vous êtes ferré. »

Il enfila ses gants, ouvrit la porte et reprit son parapluie, désormais bien sec. Il me tendit la main, puis s’éclaircit la gorge avant d’ajouter :

« Bien entendu, cette pochette ne sort pas de votre appartement.

— Cela va sans dire. Désolé pour le miel », dis-je. Il leva la main comme pour m’absoudre d’un péché honteux. C’est en le regardant s’éloigner vers l’ascenseur que je m’aperçus que ses deux lacets étaient défaits. Gunnar Eriksson ne ressemblait décidément pas à l’idée que je me faisais d’un maître espion.

 

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