Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 8 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 8

 

Après s’être abondamment gaussé de la relation de mon entrevue avec Bimard, Gunnar Eriksson me confirma ce que j’avais pressenti : il n’aimait pas Maximilien Zu.

« Gratuit et coquet, décréta-t-il. Franchement, Sliv, vous pensiez vraiment donner un coup de pied dans la fourmilière avec ce prosateur constipé ?

— L’idée m’amusait. Et puis je pensais que le minimalisme pourrait trouver des déclinaisons dans d’autres disciplines.

— Que les choses soient bien claires : vous n’êtes pas là pour vous amuser. Et de quoi aurais-je eu l’air, moi, en parrainant votre canular ? demanda Gunnar en levant les yeux au ciel.

— Franchement, je n’apprécie pas beaucoup vos remontrances. Je ne suis peut-être pas là que pour m’amuser, mais je suis aussi là pour ça. Et si je vous expose mes idées, c’est pour que vous me donniez votre avis, pas pour que vous fassiez faire vos commissions par le Bureau de Grenoble. »

Gunnar me regarda longuement. Il cherchait visiblement ses mots. J’avais parfois l’impression qu’il me fallait le rembarrer pour qu’il me prenne au sérieux.

« Vous avez raison, Sliv, reprit-il enfin. Et toutes mes excuses si vous avez eu l’impression de perdre votre temps. Mais votre virée à Grenoble remplissait à mes yeux une fonction pédagogique. Je voulais que vous rencontriez quelqu’un comme Bimard. Le ciel m’est témoin que j’adore Nestor, mais il est le prototype de l’agent de classe 3 qui a totalement perdu contact avec la réalité. Il se complaît dans la production de dossiers techniquement impeccables, mais qui ne servent plus nos desseins depuis longtemps. Et quand il reçoit un jeune agent, au lieu de lui ouvrir l’esprit, il tente de l’intéresser à son dada, dont nous n’avons que faire.

— Mais je croyais que le Plan contraignait les agents à travailler sur des thèmes précis.

— Le mot "contraindre" est malheureusement un peu fort. Le Plan publie chaque année ses priorités et, croyez-moi, les romantiques français n’en font plus partie depuis un moment. Mais Bimard n’en a cure. Il trouve toujours à justifier ses travaux : tantôt il s’agit de prolonger un ancien dossier, tantôt il prétend consolider une source fragile…

— Que risque-t-il ?

— Pas grand-chose, c’est bien là le problème. Les Ressources humaines l’ont déjà convoqué plusieurs fois, mais faute de pouvoir lui infliger de véritables sanctions, leurs avertissements sonnent creux. Bimard sait pertinemment que le CFR ne prendra jamais le risque de le renvoyer dans le civil. Ce serait pourtant la seule menace susceptible de le toucher.

— Et on ne peut pas réduire son salaire ?

— Le geler tout au plus. La convention collective interdit les baisses de traitement.

— La convention collective ? répétai-je, ahuri.

— Mais oui, Sliv, gloussa Gunnar. C’est ce que j’essaie de vous faire comprendre : le CFR est une grosse organisation, il ne peut s’affranchir totalement des usages.

— Mais alors, Bimard est intouchable ?

— Quasiment, oui. Heureusement, il aura bientôt cinquante-cinq ans et les Ressources humaines le pousseront gentiment en préretraite. Il touchera 70 % de son traitement pendant quelques années avant d’atteindre officiellement l’âge de la retraite. Maintenant, que cela ne vous abatte pas. Nous aurons toujours besoin d’agents jeunes et brillants. »

Malgré les encouragements de Gunnar, cette conversation me laissa un goût amer. Je venais à peine de rejoindre le CFR que déjà j’en apercevais les lourdeurs. Même si une voix en moi me soufflait que de tels débordements étaient inévitables dans une structure de cette taille, j’en conçus un certain chagrin : le CFR n’était pas et ne pourrait jamais être l’employeur idéal.

Je me remis à chercher un sujet, alors même que le temps commençait à être compté. Ma visite à Grenoble m’avait fait prendre du retard sur le projet du barrage et mes collègues du cabinet me firent savoir que j’allais désormais devoir assumer une plus grande part du travail.

L’inspiration me vint un matin alors que je prenais mon petit déjeuner dans le restaurant de l’hôtel en lisant Le Figaro. Un article en page 12 signalait le décès à soixante-dix-sept ans du célèbre ethnologue Gaston Chemineau, membre de l’Académie des sciences, professeur au Collège de France et auteur de plusieurs ouvrages sur les peuplades ’africaines et aborigènes. Chemineau, disait l’article, était rentré trois mois plus tôt d’un voyage de deux ans en Afrique, au cours duquel il avait séjourné chez plusieurs tribus du bassin du Zambèze. Il était mort d’une crise cardiaque dans sa maison de Ville-d’Avray, où il vivait seul et travaillait à la préparation de son nouveau livre. Le Figaro saluait la disparition d’un des derniers géants des sciences humaines et d’un humaniste mondialement apprécié.

Je vis aussitôt dans ce décès une bénédiction. L’idée m’était venue instantanément : pour peu que Chemineau n’ait pas encore envoyé un manuscrit à son éditeur, il était encore temps de modifier son texte et, qui sait, d’y ajouter la relation de son passage dans une tribu fictive.

Par une heureuse coïncidence, je possédais quelques notions sur la démographie africaine, un sujet qui figurait au programme de ma maîtrise de géographie. Je me rappelais même avoir étudié en séance de travaux dirigés une monographie de Chemineau sur l’habitat des Kikuyu, une peuplade bantoue du Kenya. Ce matin-là, en sirotant mon café, je tentai de rassembler mes souvenirs. La démographie de l’Afrique australe était dominée par les Bantous, un ensemble de milliers de tribus parlant quelque quatre cents langues différentes. Les Bantous étaient agriculteurs et sédentaires. Ils maîtrisaient le fer, ce qui leur avait permis de prendre progressivement le pas sur deux groupes pourtant historiquement plus anciens qu’eux : les Bochimans et les Khoïkhoï (un nom qui avait constitué un grand sujet d’amusement pour les potaches que nous étions). Bochimans et Khoïkhoï étaient les derniers peuples à parler les langues khoisan, qui se caractérisaient par leur utilisation intensive de consonnes particulières appelées « clics ». C’était à peu près tout ce dont je me souvenais à ce stade. Mon imagination pouvait-elle maintenant prendre le relais ?

Malheureusement, une matinée chargée m’attendait. J’avais rendez-vous une heure plus, tard en aval du barrage avec deux géologues qui venaient de Lyon et devaient donc déjà avoir pris la route. Comprenant qu’il était trop tard pour me décommander, j’appelai Gunnar à Reykjavik, où il passait la semaine. Par chance, il était déjà à son bureau. Je lui exposai brièvement la situation, ainsi que mon idée de créer une nouvelle tribu. Il réfléchit quelques secondes, pendant lesquelles j’entendis chuinter sa théière.

« C’est une sacrée bonne idée, jugea-t-il enfin. Meilleure en tout cas que la précédente. Pourquoi m’appelez-vous ?

— Parce que j’ai l’intuition que nous allons avoir très peu de temps. Il est peut-être déjà trop tard. Mon projet n’a de sens que si j’arrive à insérer un chapitre dans le texte de Chemineau. Vous m’avez assez répété qu’un dossier avait besoin d’une source ad hoc de référence.

— Et quelle meilleure source que l’ouvrage posthume d’un des plus illustres ethnologues du monde ? compléta Gunnar. J’appelle immédiatement Paris pour leur demander de se renseigner sur Chemineau.

— Et sur son éditeur, si c’est possible, ajoutai-je.

— C’est comme si c’était fait. Que vous faut-il d’autre ?

— Je vais rentrer demain. Le travail sur le terrain est pratiquement terminé et je dirai à Mika que vous avez besoin de moi sur une autre mission. Dans l’intervalle, pourriez-vous rassembler de la documentation ? Tout ce que vous trouvez sur la démographie de l’Afrique australe, les Bantous, les Khoïkhoï, les Bochimans, leurs rites, leurs langues, etc.

— Ainsi que toutes les publications de Chemineau. Si vous devez écrire un chapitre de son livre, autant que vous connaissiez son style. C’est noté.

— Gunnar, demandai-je, vous croyez que je tiens quelque chose ? »

Plusieurs secondes se passèrent avant qu’il ne me réponde. La théière sifflait maintenant à tue-tête.

« Sincèrement, je le crois. Mais ne vous emballez pas. D’abord Paris va peut-être nous apprendre que le livre est déjà sous presse. Et ensuite…

— Oui, ensuite ? demandai-je fébrilement.

— Ensuite, vous n’avez encore qu’une idée. Ou pour être exact une idée et une chance de contrôler la source de référence. Mais il vous manque le scénario et, sans scénario, pas de dossier.

— Je le trouverai, dis-je en m’efforçant de paraître sûr de moi. Merci, Gunnar, je vous verrai demain. » Avant de prendre l’avion pour Reykjavik le lendemain matin, je trouvai le temps de faire un tour à la bibliothèque municipale d’Annecy. Comme je m’y étais attendu, le rayon consacré à la démographie africaine n’était guère fourni, mais je recueillis tout de même quelques précieuses informations. La plupart des sociétés bantoues sont matriarcales et fonctionnent sur un mode clanique, marqué par un respect total envers les anciens. Les Bantous aiment également à se définir, au-delà de leur famille ou de leur clan, par leur appartenance à des confréries de diverses natures : chasse, danse… ou même rire. En tournant les pages des encyclopédies et en prenant des notes, je me sentis gagné par une excitation grandissante, tant il paraissait évident que le milieu africain se prêtait spontanément à la falsification : il véhiculait un imaginaire riche et mystérieux au sein duquel on s’attendait à voir naturellement éclore les histoires les plus fabuleuses. Chacun se représentait l’Afrique et personne ne la connaissait vraiment. À une époque où les caméras de télévision avaient révélé chaque recoin de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, l’Afrique restait essentiellement vierge et inconnue. C’était une terre pour démiurges, même en devenir.

Un article me passionna plus que tous les autres il exposait la situation des Bochimans, ce peuple nomade parmi les plus anciens du monde, chassé de ses terres tour à tour par les Bantous puis par les colonisateurs hollandais et britanniques et qui semblait condamné à l’errance perpétuelle. Les Bochimans (Bushmen en anglais, ou « hommes de la savane ») étaient un peuple en voie de disparition, impossible à recenser mais qui ne comptait probablement pas plus de cent mille membres. Regroupés en grappes de quelques familles, les Bochimans habitaient dans des huttes de branchages et vivaient de la cueillette et de la chasse. Leur développement semblait s’être arrêté quelques milliers d’années plus tôt : ils ne maîtrisaient ni le fer ni aucun procédé chimique ; ils ne savaient évidemment ni lire ni écrire. Quand un ancien devenait incapable de participer aux travaux du groupe, les Bochimans lui construisaient une cabane, la remplissaient de nourriture et abandonnaient leur aïeul à une mort certaine. Les adieux se faisaient sans effusion particulière.

Les premiers anthropologues qui avaient rencontré les Bochimans avaient d’abord pris leur langue si particulière pour des caquètements de poule. Les linguistes avaient ensuite établi qu’ils parlaient un dialecte khoisan. Caractéristique croustillante, les Bochimans n’avaient pas de mots pour désigner les différentes couleurs ou les nombres supérieurs à trois. Six se disait « deux et deux et deux ».

J’aurais pu lire des heures sur les Bochimans, mais je ne voulais pas manquer mon avion. Je fis quelques photocopies en pensant une fois de plus que je connaissais bien mal notre monde. Qui eût cru qu’en 1991 des hommes et des femmes vivaient encore comme il y a dix mille ans ?

Dans le vol qui m’emmenait de Genève à Paris, puis de Paris à Reykjavik, je laissai vagabonder mon esprit. Que faire des Bochimans ? Leur inventer de nouveaux rites, revisiter leur mythologie ? Réhabiliter un peuple dont le droit à la différence avait été bafoué par les Bantous et par les colons européens ? Tout cela était nécessaire, mais pas suffisant. Une question surtout me taraudait : comment donner à l’histoire des Bochimans une perspective universelle ?

L’avion se posa peu avant 18 heures mais je résolus de passer tout de même au cabinet, en espérant que Gunnar aurait laissé de la documentation sur mon bureau. Je ne fus pas déçu, car il m’accueillit en personne. Il me fit asseoir dans mon fauteuil préféré et ferma la porte de son bureau. Sa chemise s’échappait de sa ceinture, il avait relevé ses manches sur ses avant-bras et je remarquai qu’il avait la braguette ouverte. Je ne l’avais jamais vu aussi excité.

« Mon garçon, commença-t-il sans préambule, on dirait que les dieux sont avec vous. Nos collègues parisiens ont fait de l’excellent travail et la situation se présente bien. Commençons par Chemineau. Sa femme est morte en 1985, renversée par une voiture à Paris. Il en a conclu qu’il courait moins de risques au Zimbabwe qu’en France et il s’est rendu plusieurs fois seul en Afrique à soixante-dix ans bien sonnés. Il laisse une fille, qui est violoncelliste dans l’Orchestre philharmonique de Berlin. Elle était en tournée en Asie quand elle a appris la mort de son père. D’après Paris, elle va rentrer pour les obsèques et repartir aussitôt.

— Des frères et sœurs ?

— Tous morts. La seule qui pourrait nous poser des problèmes, c’est la femme de ménage. Elle travaillait pour Chemineau depuis vingt-cinq ans. Elle vient trois fois par semaine, même quand il est en Afrique. Passons à l’éditeur. Notre agent de Paris l’a appelé en se faisant passer pour un journaliste. Pour être honnête, il a un peu outrepassé les consignes, mais je ne pense pas que vous lui en voudrez quand vous saurez ce qu’il a appris.

— L’éditeur n’a pas vu le manuscrit ? demandai-je anxieusement.

— Non seulement il ne l’a pas vu, mais il l’attendait dans trois semaines ! rugit triomphalement Gunnar.

— Et c’est une bonne nouvelle, ça ? »

Gunnar parut étonné par ma question.

« C’est une excellente nouvelle, expliqua-t-il. Cela signifie que le vieux bonhomme avait quasiment fini son texte. Imaginez qu’il n’ait pas commencé, vous auriez dû écrire tout le livre, au lieu de quoi vous n’aurez qu’à intercaler un chapitre.

— Tout de même, trois semaines, c’est court. »

Cette fois, Gunnar parut totalement désemparé.

« Vous le faites exprès, Sliv ? Chemineau avait promis son texte dans trois semaines, mais il n’est plus là pour l’écrire. À l’heure qu’il est, son éditeur doit déjà se préoccuper du manuscrit. Il va vouloir sortir le livre très rapidement, avant que le corps ne refroidisse.

— Mais alors je dispose de très peu de temps, bredouillai-je.

— À vue de nez, une semaine, dix jours maximum. »

Devant mon air catastrophé, Gunnar ajouta :

« Bien sûr, cela peut paraître court, mais en réalité vous disposerez de plus de temps pour bâtir le reste du dossier. Même en mettant les bouchées doubles, l’éditeur ne pourra pas sortir le bouquin avant un mois ou deux : il devra réviser le texte, corriger les épreuves, imprimer. Nous mettrons ces quelques semaines à profit pour travailler les autres sources. Même si Chemineau fait référence, il ne peut quand même pas être le seul à parler de cette tribu.

— Dix jours, répétai-je abasourdi, dix jours pour écrire en français et dans le style d’un ethnologue de renommée mondiale une monographie sur une tribu africaine qui n’existe pas ?

— Du nerf, mon garçon : présentée ainsi, la tâche paraît impressionnante, mais nous en viendrons à bout. J’ai déjà redistribué tous vos dossiers au Cabinet et j’ai prévenu les associés que vous et moi devions rendre demain un rapport intermédiaire sur ce maudit barrage. Personne ne s’étonnera de nous voir travailler toute la nuit. Vous verrez, j’ai rassemblé un peu de littérature. Je vais faire du café, cela nous éclaircira les idées. Les vôtres surtout, vous en aurez besoin si vous devez nous pondre un scénario pour demain.

— Pour demain, pas de problème, dis-je, encore sous le choc. Merci pour le café.

— Pas de quoi, vraiment. Retrouvons-nous ici dans deux heures, je vais passer quelques coups de fil, essayer de savoir si la Maison a des avis sur les tribus bantoues.

— Pas bantoues, corrigeai-je machinalement en ouvrant la porte, bochimanes. »

 

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