Les falsificateurs
Chapitre 6
Les centaines d’heures passées sur le dossier Stasi ne m’avaient pas trop pénalisé. J’occupais encore la troisième place du classement à l’entame de la dernière semaine d’examens.
L’ambiance à la résidence s’était notablement tendue. Les sorties s’espaçaient, le salon télé se vidait et il était de moins en moins rare de rencontrer un condisciple le nez dans l’Atlas de la CIA devant la cheminée du foyer à 2 heures du matin. Quinteros, en véritable virtuose des barèmes, n’avait rien laissé au hasard : il restait juste assez de points à attribuer pour que les moins bien lotis croient encore en leurs chances et que les mieux classés ne puissent tout à fait lever le pied.
Car si je ne doutais plus guère d’accrocher un grand corps, seule une place dans le trio de tête me garantirait de pouvoir choisir le Plan, sur lequel j’avais définitivement jeté mon dévolu depuis qu’Angoua Djibo était venu nous rendre visite pendant l’hiver.
Je comprenais désormais mieux la fonction du Plan. Les jeunes agents ne connaissent généralement ce corps que par ses instructions au phrasé administratif auxquelles leurs officiers traitants les obligent à se conformer scrupuleusement. Au fil des ans, j’en étais venu à considérer les directives de Toronto comme un garde-fou intellectuel qu’un peu d’astuce suffisait généralement à contourner. J’échafaudais d’ailleurs mes dossiers sans jamais me référer au Plan, en sachant que je trouverais bien un moyen, le moment venu, de les rattacher à une quelconque directive. C’est ainsi que le Bettlerkönig était devenu une réflexion sur le thème de la propriété foncière et le dossier Stasi une condamnation implacable de l’État policier, deux combats qui m’indifféraient a priori mais que j’avais feint d’embrasser pour obtenir un coup de tampon. Un garçon comme Youssef procédait de manière inverse. Il s’absorbait dans la lecture du Plan jusqu’à le connaître pratiquement par cœur, choisissait ensuite la directive qui correspondait le plus à ses convictions personnelles pour s’atteler enfin à l’écriture d’un scénario sans grande imagination qu’il s’étonnait d’entendre qualifié de scolaire.
J’en avais un peu vite conclu que je ne m’épanouirais jamais au Plan, qui devait au demeurant chercher des profils plus appliqués et moins fantaisistes que le mien.
Les six conférences que nous donna Djibo entre janvier et février 1997 m’amenèrent à reconsidérer intégralement ma position. Car il devenait clair, en écoutant le patron du Plan, que les directives découlaient logiquement, sans jamais la précéder, de la réflexion du CFR sur le sens de l’Histoire. Si le dernier plan triennal jugeait par exemple nécessaire de souligner les dangers du totalitarisme, c’est qu’une poignée d’hommes et de femmes dont je ferais peut-être demain partie avaient estimé que quelques dossiers judicieusement conçus pouvaient insensiblement – mais bien réellement – modifier l’équilibre du monde et empêcher celui-ci de retomber dans les ténèbres dont il venait à peine de s’arracher.
Pour tout dire, je trouvais en soi déjà admirable que des individus d’horizons et de cultures si différents parvinssent à se mettre d’accord sur tous ces sujets qui déchiraient la planète. Le Comité directeur du Plan, au sein duquel étaient représentées toutes les ethnies et religions principales, n’avait aucun équivalent dans le monde, pas même les Nations unies, dont les délégués ne représentent jamais que le pays qui les a nommés Les sages de Toronto, comme on les surnommait au sein du CFR, prêtaient le jour de leur nomination le serment de servir le genre humain en faisant abstraction des préjugés et croyances qui avaient de tout temps divisé les peuples. Ils s’appuyaient sur les travaux des meilleurs historiens du monde, sans chercher à déterminer lequel avait raison ou tort, mais en s’efforçant au contraire d’en faire la synthèse, pénétrés qu’ils étaient de l’intime conviction que le progrès de l’humanité passe par l’assimilation et jamais par le rejet. Comme nous tous, ils constataient à la fois l’essor des néo-conservateurs à Washington, la laborieuse construction de l’Union européenne, l’émergence d’un islamisme radical en Afghanistan ou la répression des droits de l’homme en Chine. Mais contrairement à la plupart d’entre nous, ils se gardaient de la tentation de décerner des bons et des mauvais points. Ils voulaient comprendre plus que juger et partaient du principe que tous les hommes étant égaux, une partie de l’humanité n’avait jamais totalement raison ou tort. Si la Chine tardait à se libéraliser, c’était sans doute qu’on ne pouvait pas diriger – au moins en cette fin de xx° siècle – un pays de plus d’un milliard d’habitants comme on dirigeait le Danemark ou Singapour. Si les néo-conservateurs gagnaient en influence, c’est sans doute qu’ils n’avaient pas tout à fait tort d’affirmer que les États-Unis assuraient désormais seuls la sécurité de la planète, mission dont semblait s’être graduellement dessaisie une Europe dont la protection sociale absorbait une part grandissante de la richesse. Toronto, nous dit Djibo, ressemblait à une salle de réunion dans laquelle un Américain, un Iranien, un Chinois et un Français auraient accepté d’entrer en faisant vœu de se mettre d’accord sur le plus grand nombre de sujets possible sans avoir à répondre des gesticulations de leurs dirigeants politiques ou leaders religieux.
« Nous sommes extraordinairement confiants sur l’avenir de l’humanité, avait déclaré Djibo, en conclusion de sa dernière conférence. Tous les indicateurs que nous utilisons – et que nous avons pour certains reconstitués sur plusieurs siècles – sont au vert : mortalité infantile, espérance de vie, alphabétisation, nombre de victimes des guerres de religion ou des épidémies évoluent tous dans le bon sens. L’économie de la planète connaît une expansion sans précédent, nourrie par le développement du commerce international et l’innovation technologique. Cela ne signifie évidemment pas que chacun profite également de la mondialisation. Le Japon, certaines nations européennes qui ont à la fois perdu le goût du travail et celui de faire des enfants ont du souci à se faire. Les Français qui n’ont que le mot de redistribution à la bouche n’arrivent pas à se résoudre à partager leur richesse avec des Indiens ou des Chinois. Et pourtant, pour un emploi qui disparaît à l’Ouest, ce sont dix familles qui sortent de la pauvreté en Chine ou en Inde. Quel dommage que tant de penseurs et de journalistes restent hermétiques aux chiffres qui seuls peuvent donner la mesure de la révolution qui est en marche. Ils vous expliqueront que le sida est la malédiction de notre époque, en feignant d’oublier – l’ont-ils jamais su d’ailleurs ? – que la peste fit sur la seule année 1348 plus de victimes en Europe que le sida n’en a fait dans le monde depuis vingt ans. Ou qu’il fallut ensuite attendre plus de cinq siècles pour éradiquer la peste, alors que personne n’oserait prédire que le sida tuera encore dans cinquante ans. Nous vous apprendrons, si vous rejoignez le Plan, à écarter ces œillères et à considérer le genre humain comme un corps indivisible qui prend chaque jour un peu plus confiance dans sa capacité à façonner son destin. »
Je ne saurais expliquer pourquoi ce discours m’impressionna autant. Sans doute exprimait-il mieux que je n’aurais su le faire cette sensation que j’éprouvais confusément d’assister à l’apparition d’une civilisation mondiale, civilisation à qui il restait encore à trouver son mode de gouvernance, mais qui semblait plus unie que jamais autour de quelques principes clés comme la liberté, la science et l’abondance matérielle. Pendant longtemps, les hommes avaient pu s’ignorer. Égyptiens et Chinois avaient chacun cru dominer le monde sans jamais se rencontrer ; catholiques et musulmans campaient sur leurs positions depuis les Croisades ; le Nord avait oublié le Sud. Tout cela n’était désormais plus possible. Les mass-media, le transport aérien, l’éducation avaient aboli les distances et confronté chacun d’entre nous à tous les autres styles de vie, suscitant fatalement l’envie, la rancœur ou l’indignation. Pêle-mêle, les citoyens d’Europe de l’Est s’étaient mis à rêver de voitures et de lave-linge ; les nations à héritage chrétien avaient découvert le sort inique fait aux femmes dans tant de sociétés ; et de nombreux musulmans s’étaient senti insultés par la dépravation des mœurs occidentales. Dans certains cas, le choc avait été trop brutal et avait engendré des conséquences inattendues : des peuples avaient renversé leurs tyrans, les imams avaient décrété des fatwas à la chaîne. Mais, dans le même temps, les instances de dialogue s’étaient multipliées – Nations unies, G8, OPEP, Club de Paris — et les débats avançaient bon train. Plus personne ne doutait qu’il allait falloir apprendre à vivre ensemble. Comme le disait Chris Marker, « au xixe siècle, l’humanité avait réglé ses comptes avec l’espace ; l’enjeu du xxe siècle était la cohabitation des temps ».
Même si j’avais l’impression de reconnaître mieux que la plupart de mes condisciples la mélodie enfouie dans la cacophonie de l’histoire, je n’avais jamais imaginé pouvoir contribuer à en écrire la partition. C’était pourtant ce que nous proposait Djibo quand il développa devant nous le concept du porte-à-faux historique. De temps à autre, une idéologie s’éloignait à ce point de sa mission initiale qu’elle se mettait à ressembler à ces personnages de dessins animés qui courent au-dessus d’un précipice mais tombent dès qu’ils réalisent qu’ils sont en train de défier les lois de la gravité universelle. Les analystes du Plan tâchaient de prédire plusieurs années à l’avance le moment où ces régimes qu’on avait crus indestructibles s’écrouleraient brutalement sous le poids de leur incohérence. Les directives qu’ils rédigeaient ensuite ne visaient à rien de moins que précipiter l’histoire, au sens où un agent chimique force des particules en suspension à se déposer au fond d’un verre. Devant notre incrédulité, Djibo avait rappelé l’histoire d’Ilie, cet agent de Craiova qui, avec la complicité involontaire de CNN, avait accéléré la débâcle de Ceausescu. Les Roumains savaient depuis longtemps que le communisme avait échoué, mais ils n’avaient jamais trouvé la force de chasser son représentant. Et pourtant, à la minute où ils découvrirent les images des charniers de Timisoara, ils sortirent de leur torpeur et se soulevèrent en masse. Trois jours plus tard, Ceausescu était mort. Comme le dit Djibo, « le régime roumain était un taureau blessé, il suffisait d’une banderille bien placée pour en venir à bout ». Ce que sa modestie lui interdisait de dire, c’est que le plan triennal 1989-1991 encourageait les agents du CFR à « mettre en scène les injustices et les actes de cruauté perpétrés au nom du communisme ».
Les paroles de Djibo m’avaient procuré un certain apaisement. Quand Amanda Postlewaite lui avait demandé s’il fallait voir dans son humanisme historique une indication de la finalité du CFR, le Camerounais avait esquissé un sourire et répondu énigmatiquement : « En partie mais pas seulement. » Le simple fait que Djibo n’ait pas totalement éludé la question avait suffi à électriser l’assistance. Pour la première fois, un membre du Comité exécutif consentait à lever légèrement le voile sur la raison d’être de notre organisation. Je n’accéderais pas d’ici longtemps à la révélation suprême – si j’y accédais un jour –, mais il me semblait désormais que je m’accommoderais plus facilement de mon ignorance.
Les présentations des deux autres corps m’avaient paru bien ternes en comparaison. Malgré tous les efforts de Claas Verplanck, le patron néerlandais de l’Inspection générale, je n’arrivais pas à m’imaginer sous les traits d’un super-contrôleur débarquant inopinément dans une antenne pour évaluer la sécurité de ses protocoles de transmission ou son respect de la dernière directive des Ressources humaines sur le harcèlement sexuel. Je n’ignore évidemment pas que toute organisation a besoin d’auditeurs et j’ai toujours admiré le dévouement des serviteurs de l’ordre, mais je ne me voyais tout simplement pas dans ce rôle.
Restaient les Opérations spéciales. L’ignoble Khoyoulfaz n’avait pas daigné se déplacer (il était soi-disant en mission) et avait envoyé son adjoint japonais, un dénommé Ito, qui s’était borné à nous répéter avec son accent déplorable ce que nous savions déjà : les Opérations spéciales intervenaient chaque fois que le CFR était menacé ; elles comptaient moins d’une centaine de membres que leur connaissance des secrets honteux de l’organisation obligeait à un devoir de réserve draconien. Le prestige de son corps dispensait au demeurant Ito d’être brillant, tous mes condisciples rêvaient de rejoindre les Opérations spéciales. Stéphane Brioncet assimila même devant moi, le soir où nous célébrâmes la fin des tests, les « OS boys » aux agents « 00 » du MI6 britannique, ces espions d’élite que leur matricule autorise à tuer en mission. Je me gardai de lui faire remarquer que Khoyoulfaz avait la détente encore plus facile que James Bond. Il ne m’aurait pas cru.
Le grand jour arriva enfin. Il régnait ce matin-là à la résidence une étrange ambiance, où l’excitation à l’idée de partir en vacances (nous avions royalement droit à deux mois de congés) le disputait à l’angoisse de finir dans la deuxième moitié du classement. Exceptionnellement nous petit-déjeunâmes ensemble, dans une sorte de naïve tentative d’affirmation de notre solidarité face à l’administration qui s’apprêtait à nous diviser. À nous voir tous attablés devant des mets différents – des filets de hareng avec du riz pour Ichiro, un bol de céréales pour Matt, une omelette pour Amanda, un observateur n’aurait jamais cru que nous formions une seule équipe. Pourtant ce matin, la camaraderie était palpable. Même Lena, qui s’était imperceptiblement maquillée en prévision des honneurs qui l’attendaient, se montrait enjouée et riait aux plaisanteries de Stéphane.
Soudain, Luis Carildo, le Mexicain, réclama l’attention en choquant un couteau contre son verre. Il voulait nous souhaiter de bonnes vacances et nous remercier pour « une année formidable ». Ce n’est qu’en entendant mes voisins s’esclaffer que je réalisai qu’il était en train d’imiter Alfredo Quinteros : le même ton ampoulé, les mêmes adjectifs vides de sens, la même enflure bureaucratique quand il expliqua qu’au vu de la situation géopolitique actuelle, il venait de recommander au Comité directeur de l’Académie l’installation de caméras de surveillance dans les toilettes et les douches de la résidence. Les gloussements se transformèrent en hurlements de rire quand Luis commença à se tamponner le front avec une serviette de table, qu’il bourra ensuite dans sa manche droite en la remontant péniblement jusqu’au biceps (Quinteros se vantait de faire deux cents pompes tous les matins ; on ne l’aurait jamais cru à voir sa silhouette rondouillarde). Puis il sortit une liste de sa poche et nous donna lecture d’un « palmarès spécial » dans lequel il décernait à chacun un prix unique reflétant sa contribution à la vie de la communauté. Les intitulés ne manquaient ni d’humour ni de justesse. Stéphane et Lena étaient distingués dans la catégorie « Humeur la plus égale », sous-catégorie « Bonne » pour Stéphane et « Mauvaise » pour Lena, Vitaly hérita du titre de « Meilleur interprète masculin » (il chantait Boris Godounov en costume dans le foyer) et la Chinoise Ling Yi de celui de « Meilleure source de référence » (elle pouvait réciter sans effort des centaines de statistiques économiques ou démographiques sur n’importe quel pays du monde).
Quand arriva mon tour, Luis m’affubla du sobriquet de « lonesome cow-boy » en référence à mes interminables sorties en forêt. J’ouvris la bouche pour protester, mais réalisai aux éclats de rire de l’assemblée que le Mexicain avait mis dans le mille Et soudain, je compris de manière fulgurante que j’avais raté mon année. Oh, bien sûr, je sortirais dans le haut du panier et mon dossier Stasi resterait dans les annales du CFR. Mais j’avais échoué sur l’essentiel en ne comprenant pas ce que l’Académie avait à m’offrir. Alors que j’étais entouré de dix-neuf des plus singuliers esprits de la planète, j’avais passé mon année cloîtré dans ma piaule, à découper des languettes de papier et à visionner en boucle les courts-métrages d’un documentariste français. J’avais été incapable de renouer le contact avec Youssef et Magawati. Et enfin, moi qui me targuais de mon ouverture, je n’étais sorti qu’une fois de Krasnoïarsk pour aller jouer les agents secrets dans une zone industrielle de la banlieue de Nuremberg. C’était pathétique et les larmes me montèrent aux yeux.
On applaudissait Luis, puis tout le monde se leva autour de moi. Il était l’heure. Je sentais bien que Stéphane touchait mon épaule, mais j’entendais à peine sa voix. J’avais l’impression d’avoir du coton dans les oreilles. Les implications de ma découverte se bousculaient dans mon cerveau. Cette année avait coulé entre mes doigts comme de l’eau… Une chance pareille ne se représenterait jamais… Un million de dollars parti en fumée… J’avais volé la place de quelqu’un d’autre… Cette fascination morbide pour la taïga sibérienne… Et ces paroles de Djibo à Honolulu… « Vous avez tant à apprendre les uns des autres… Une diversité sans équivalent au monde… Chacun de vous est unique… Ne laissez pas votre richesse s’éteindre avec vous…»
Je suivis Stéphane comme un automate. Je ne pouvais plus continuer ainsi, à tromper mon monde et à me tromper moi-même. Je devais choisir entre le présent et le passé, entre le monde des vivants et celui des spectres.
Je ne garde qu’un souvenir approximatif du reste de la matinée. Quinteros arborait un costume blanc fraîchement repassé. Il me semble qu’il compara dans son discours le CFR à une armée dont il lui appartenait maintenant de désigner les commandants. De toute façon, j’étais trop groggy pour le suivre dans ses métaphores militaires. Et puis je confonds peut-être avec un autre jour, il pérorait si volontiers. Quelqu’un avait dû pousser les radiateurs à fond, on suait à grosses gouttes. Ou était-ce moi seulement ? Pour une fois, Lena s’était assise au dernier rang. Elle savourerait davantage son succès en nous voyant nous retourner. Elle n’avait pas l’air de souffrir de la chaleur.
Enfin, Quinteros sortit une enveloppe de sa poche en nous expliquant pour la énième fois le protocole de la cérémonie qui allait suivre. Chacun d’entre nous devrait, à l’annonce de son nom, indiquer le corps qu’il souhaitait rejoindre dans la limite des places disponibles. Les moins bien classés seraient reversés dans les directions centrales. Tiens, il avait oublié de cirer ses chaussures. Il transpirait lui aussi, mais moins profusément que moi. Il se tamponna le front avec son mouchoir, le fameux mouchoir qui dormait dans sa manche.
Lena fut appelée la première. Rien à dire. Elle était de nous tous la plus forte, la plus ambitieuse, la plus travailleuse aussi. Elle sourit quand nous nous retournâmes comme un seul homme et je sus que je ne m’étais pas trompé. Elle choisissait les Opérations spéciales. Pas une once d’hésitation dans sa voix. Moi seul savais ce qu’il devait lui en coûter d’entrer sous les ordres de Yakoub Khoyoulfaz, mais l’attrait du prestige s’était révélé irrésistible. Si tous les majors de l’Académie intégraient les Opérations spéciales, Lena Thorsen ne pouvait tout simplement pas aller ailleurs. Drôle de façon de mener sa vie, encore que je ne me sentais guère fondé à lui donner des leçons ces temps-ci.
Somme toute, l’option prise par Lena accroissait mes chances de rejoindre le Plan. Je pouffai nerveusement à l’idée qu’elle venait de me rendre service.
« Tu te sens bien, vieux frère ? murmura Stéphane. Tu transpires comme un bœuf.
— J’appelle à présent Sliv Dartunghuver », annonça Quinteros sans me laisser le temps de répondre à Stéphane.
Je me levai mécaniquement. La gaffe. Nous n’étions pas censés nous lever. Lena ne s’était pas levée. Quinteros était debout mais ce n’était pas pareil. Lena avait choisi les Opérations spéciales. Elle me regardait. Tout le monde me regardait. Bon sang, qu’il faisait chaud. Une année perdue. Maintenant que j’étais debout, je ne pouvais plus me rasseoir. Que me voulaient tous ces gens ? Pourquoi attendait-on toujours autant de moi ?
« Je choisis les Opérations spéciales », dis-je d’une voix qui ne m’appartenait pas.
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