Les falsificateurs
Chapitre 12
J’envoyais chaque année à Noël un peu d’argent à l’association Survival International, qui soutient la cause des derniers peuples tribaux éparpillés à travers le monde. Je recevais à ce titre des nouvelles régulières des Bochimans. Elles n’étaient guère fameuses. À en croire les correspondants de Survival International, le Botswana avait récemment redoublé ses efforts pour expulser les Bochimans de leur Kalahari ancestral. La communauté internationale, un temps sensibilisée à leur cause, avait progressivement détourné son regard, laissant au président Masire le champ libre pour déplacer les tribus qui contrariaient ses desseins diamantaires.
En janvier 1998, je lus dans la gazette de l’association que l’administration botswanaise avait accepté d’ouvrir des discussions avec les Bochimans. Cela ne présageait rien de bon à mes yeux. Les juristes du gouvernement, formés dans les meilleures universités américaines, n’allaient faire qu’une bouchée des émissaires bochimans, probablement analphabètes. Masire confirmait sa réputation d’habile manœuvrier : en amenant les Bochimans à la table des négociations, il privait d’arguments ceux qui dénonçaient sa gestion unilatérale du conflit, même si je restais persuadé qu’au fond de lui il était bien décidé à ne rien céder d’essentiel. Bref, les malheureuses tribus du Kalahari s’apprêtaient à tomber dans un piège.
À moins que. J’appelai ce jour-là le standard de Survival International pour offrir mes services dans le cadre des prochaines négociations. Je me présentai comme un spécialiste des études environnementales (ce n’était qu’un demi-mensonge) prêt à travailler bénévolement pendant quelques semaines au printemps (l’année scolaire se terminait mi-février et ne reprenait que début avril). Ma candidature fut chaleureusement accueillie. « Nous ne décourageons jamais les bonnes volontés », dit le responsable du programme Afrique australe au téléphone, avant d’ajouter : « Particulièrement quand nous n’avons pas à les payer. » Après tout ce que les Bochimans avaient fait pour moi, pensai-je, c’était bien le minimum.
J’avais déjà beaucoup voyagé à l’époque, y compris dans des pays pauvres comme l’Inde ou le Vietnam, mais je ne m’étais rendu qu’une fois en Afrique, pour une mission éclair au Congo. Je commençai sur une bonne impression : Gaborone, la capitale du Botswana où je me reposai quarante-huit heures de mon épuisant périple aérien, est une ville à la fois pittoresque et moderne. Lyle Owen, le délégué – botswanais – de Survival International, m’en fit fort aimablement les honneurs, sans toutefois me cacher que je risquais d’être secoué par mon séjour dans le désert. Sur le moment, je ne le pris pas entièrement au sérieux. Encore un type qui sous prétexte que j’étais islandais se figurait que je n’avais jamais vu la misère en face, pensai-je en embarquant à l’arrière de sa Jeep.
Et pourtant Lyle avait raison : rien n’aurait pu me préparer à ce que je découvris quand il s’arrêta en fin d’après-midi au bord d’un campement tribal dans la région de Ghanzi. Car ce n’est pas la pauvreté qui frappe chez les Bochimans, mais cette impression d’être brutalement plongés plusieurs centaines, que dis-je, plusieurs milliers d’années en arrière, à l’aube de l’humanité. Les mendiants de Calcutta vivent dans la rue, au milieu des automobiles et des affiches publicitaires, immergés malgré tout dans la modernité ; les Bochimans, eux, vivent en grappes dans des huttes de branchages sans voisins à des centaines de kilomètres à la ronde. Les Indiens n’ont pas le téléphone ; les Bochimans ne savent même pas qu’il existe.
Je discutai une bonne partie de la nuit avec Lyle, qui parlait un peu le khoisan, autour d’un feu qu’entretenaient à grand-peine nos hôtes (dès le soleil couché, il faisait à peine plus chaud qu’à Krasnoïarsk). Je tombais de haut. J’avais imaginé un peuple beau, fier et empli de spiritualité ; je ne croisais que des regards brisés où se lisaient la soumission et une irrépressible lassitude. Les Bochimans, jadis réputés pour leurs fresques rupestres, ne peignaient plus depuis des décennies. Ils n’en avaient plus le temps, trop occupés qu’ils étaient à pomper la rosée du matin avec des pailles et à reverser le précieux liquide dans les œufs d’autruches qui leur servaient de jarres. En fait de spiritualité, ils fumaient du chanvre pour tromper l’ennui du quotidien. Parfois – rarement –, ils se décoraient le visage et dansaient.
Les semaines suivantes, que je passai entre différentes tribus, me confirmèrent mon impression initiale : les Bochimans n’avaient aucune chance de s’en sortir. Si encore les Huguenots ne les avaient pas chassés des terres giboyeuses qu’ils occupaient il y a encore trois siècles, ils auraient pu se développer harmonieusement, croître démographiquement, enrichir une culture, un folklore déjà respectables tout en assimilant graduellement les avancées en matière de santé ou d’éducation que la civilisation pouvait leur offrir. Au lieu de quoi, ils semblaient promis à un déclin inexorable. Je les avais cru cent mille, ils n’étaient déjà plus que quelques milliers. En l’espace de quelques générations, ils avaient désappris à travailler la pierre. Ils ne possédaient véritablement plus que deux outils : leur arc et le kwé, sorte de pieu terminé par une corne animale qui rendait autant de services qu’un couteau suisse. Ils imitaient à la perfection le cri des oiseaux mais en étaient réduits à suivre dans le ciel la trajectoire des vautours en espérant qu’elle leur indiquerait l’emplacement de quelque carcasse d’hyène ou de singe.
Je me gardai bien de l’avouer à Lyle, mais j’en venais presque à comprendre l’attitude du gouvernement. A l’heure où le Botswana s’arrachait enfin à la pauvreté et se targuait de posséder l’économie la plus dynamique du continent, les Bochimans faisaient sérieusement tache, non pas parce qu’ils se développaient moins rapidement ou qu’ils avaient choisi une autre voie, mais tout simplement parce qu’ils régressaient et se nécrosaient à vue d’œil. Quand j’entendais Lyle fustiger la réthorique officielle qui prétendait vouloir déplacer les habitants du Kalahari pour leur propre bien, je trouvais de plus en plus difficile de faire semblant de l’approuver. Au fond, les Bochimans ne seraient-ils pas plus heureux dans des contrées moins arides ? Et en admettant qu’ils aspirent un jour à se mêler au reste de la société, leur statut actuel d’attraction touristique et d’objet d’étude pour ethnologue à barbe blanche leur laissait-il la moindre chance d’y parvenir ? Lyle soulignait le droit imprescriptible de tout peuple à rester sur ses terres, mais oubliait que c’étaient les Bantous, puis les colonisateurs européens qui avaient poussé les Bochimans vers le Kalahari. Jamais les Bochimans, un peuple de chasseurs et de cueilleurs, n’auraient d’eux-mêmes élu domicile en ce lieu inhospitalier où il y avait si peu à chasser et quasiment rien à cueillir. Pourquoi s’acharner alors, si ce n’est par principe ?
Je gardai mes doutes pour moi. Survival International faisait par bien des aspects un travail admirable. Les cadres de First People of the Kalahari – le seul mouvement que le gouvernement botswanais tenait pour interlocuteur valable – reconnaissaient bien volontiers leur dette à l’égard de l’association britannique et avaient du mal à cacher leur excitation à propos des négociations à venir. Ils connaissaient ma position sur le sujet – Masire feindrait de les écouter mais ne leur accorderait rien de concret –, mais ne pouvaient se départir entièrement de leur optimisme. On pouvait croire aux miracles. Eux en tout cas y croyaient.
Les derniers jours précédant l’ouverture des discussions se chargèrent de tempérer l’enthousiasme de notre camp. Les parties se rencontreraient à Gaborone et non dans le Kalahari. À ce revers indiscutable (l’avantage du terrain nous était dénié) s’ajouta celui du désistement de Ketumile Masire au profit de son vice-président, Festus Mogae. Que Masire, qui dirigeait le pays depuis dix-huit ans, choisisse cette semaine entre toutes pour se retirer en disait long sur l’importance que le gouvernement attachait à notre sommet Du reste, le futur retraité nous porta le coup de grâce en annonçant qu’il présiderait quand même les négociations, soit, autrement dit, qu’il laissait à son successeur toute latitude pour le désavouer ultérieurement. Les débats n’étaient pas encore ouverts qu’ils étaient déjà clos.
Et de fait, le jour venu, Masire nous balada avec élégance. Le sujet était complexe, nous exposa-t-il en substance. C’est parce qu’il se souciait du sort des Basarwa (le nom officiel des Bochimans, que ceux-ci récusaient pourtant) qu’il cherchait depuis plusieurs années à leur venir en aide. Le Kalahari n’était pas un environnement adapté à leur mode de vie et ne leur laissait aucune chance de se développer (sur ce point, je lui donnais raison). Le fait que le sous-sol du Kalahari contienne peut-être des diamants (le « peut-être » était charmant quand on songeait qu’Orapa était récemment devenue la première mine du monde avec une production annuelle supérieure à dix millions de carats) n’influençait en rien son jugement.
Alors pourquoi ne pas rechercher ensemble un site plus approprié à la culture des Basarwa ?
Notre délégation lui expliqua en détail pourquoi. Masire écouta tous nos arguments comme s’il les entendait pour la première fois, le regard pénétrant, le buste penché en avant et les extrémités des doigts jointes. J’essayai de deviner ses pensées. « Surtout ne pas les interrompre. Leur serrer longuement la main sur le perron du palais présidentiel en souriant à la caméra de Botswana TV. Leur donner rendez-vous dans six mois quand mon successeur aura eu le temps de s’installer. » Il croisa mon regard et sembla se demander ce que je fichais là. Je n’avais pas ouvert la bouche de toute la réunion, pour la bonne raison que je ne savais pas quoi dire.
Je rentrai à Krasnoïarsk en proie à une colère sourde, ne sachant que penser de cette expérience, partagé entre tant de souvenirs inoubliables (la danse du sang, la fameuse « Mokama », cette femme grosse qui était allée accoucher en solitaire dans la brousse et était revenue sans nourrisson, car elle n’avait pas les moyens d’élever un autre enfant) et l’intuition qu’à vouloir sanctuariser les Bochimans on risquait fort de précipiter leur déchéance.
J’eus la surprise en arrivant à la résidence la veille de la rentrée de tomber sur des visages familiers. Youssef et Magawati m’attendaient dans le foyer. Je ne les avais pas vus depuis un an et je les serrai dans mes bras en réalisant brusquement à quel point ils m’avaient manqué.
« Ne me dites pas que vous prenez vos quartiers ici, dis-je, incrédule.
— Mais si, mon vieux, répondit gaiement Youssef. Tu as devant toi les académiciens Donogurai et Khrafedine.
— Tous les deux ? » m’écriai-je. Cette troisième année prenait soudainement une tout autre tournure.
« Ça n’a pas été sans peine, dit Maga, me laissant imaginer des tractations compliquées.
— Vous auriez pu me prévenir quand même.
— Figure-toi qu’on a essayé, dit Youssef.
— Depuis quand n’as-tu pas allumé ton portable ? demanda Maga.
— Disons que j’ai été peu joignable ces derniers temps », concédai-je. Ils le savaient pertinemment, du reste. Je les avais appelés avant de partir au Botswana.
« Si on allait dans ta chambre ? suggéra Maga. Je suis sûre que les agents des Opérations spéciales sont infiniment mieux logés que les bizubizuths…
— À peine, si tu savais. »
J’aurais pu ajouter que j’avais passé moins de temps dans ma chambre l’année précédente que dans le salon de certaines compagnies aériennes.
« Et puis, poursuivit Maga, nous avons quelque chose à te dire. »
À ces mots, une Chinoise qui était assise a proximité et n’avait pas perdu un mot de notre conversation plongea vivement le nez dans son magazine.
« Tu as raison. Suivez-moi. »
Quand j’eus proposé de préparer un thé et que Maga eut fini de s’extasier sur la décoration de ma chambre (« Avoue que tu t’es inspiré de Chambre froide, le magazine des professionnels de la réfrigération »), Youssef s’éclaircit la gorge :
« Nous voulions que tu sois le premier à le savoir. Nous nous sommes fiancés la semaine dernière à Khartoum.
— Quelle bonne nouvelle ! m’exclamai-je. Encore que je ne puisse pas dire que ce soit vraiment une surprise. Quand comptez-vous vous marier ?
— Dans trois ans, répondit Maga. À la sortie de l’Académie.
— Nous habiterons séparément jusque-là, précisa Youssef dans une tentative de clarification parfaitement inutile.
— Nous aimerions que tu sois témoin à notre mariage, dit Maga.
— On avait dit qu’on lui en parlerait plus tard, bougonna Youssef.
— Je n’ai rien entendu, dis-je, conciliant. Mais j’accepte, évidemment.
— Parce que tu t’imagines que tu avais le choix ? plaisanta Maga. Tu seras bon pour un voyage en Indonésie. Au fait, si tu nous racontais tes vacances en Afrique ?
— Ce n’étaient pas des vacances », soupirai-je.
Je leur décrivis par le menu les conditions de vie des Bochimans, l’attitude intraitable du gouvernement botswanais et le malaise que j’avais senti monter au fil des semaines. J’avais cru que l’éloignement m’aiderait à prendre du recul, mais même à dix mille kilomètres de distance, ma voix tremblait de rage contenue.
« Tu ne crois pas que tu prends tout cela trop à cœur ? demanda Youssef.
— Mais tu ne comprends pas, dis-je, excédé contre moi-même plus que contre lui. Je leur ai consacré mon premier dossier ; là-dessus un as du marketing à Londres a décrété que le sujet était suffisamment porteur pour en faire une saga, mais personne ne s’est préoccupé de ce que vivent réellement les Bochimans au quotidien !
— Mais tu les as aidés, Sliv, intervint Magawati. Ton dossier a fait davantage pour eux que n’importe quelle association.
— Non, dis-je. C’est bien là le problème. Crois-moi, j’ai eu l’occasion d’y réfléchir sous la hutte. Les citations dans la presse internationale, la décennie des peuples indigènes, tout cela, c’est de la poudre aux yeux. Je ne dis pas que ça n’a pas flatté mon ego pendant un moment, mais au fond, qu’est-ce que cela a apporté aux Bochimans ? Rien. J’ai sensibilisé les grandes puissances au sort du plus vieux peuple de l’humanité ? La belle affaire ! Et cette façon de raisonner par superlatifs, quelle arrogance ! Comme si les gamins que j’ai vus là-bas se souciaient de leurs origines millénaires…
— Tu ne peux pas dire ça, intervint Youssef. Les Bochimans sont un symbole.
— Pour toi ou moi, oui. Pour le CFR, à la limite Mais eux ne le conçoivent pas ainsi. Tout ce qu’ils veulent, c’est une terre avec du gibier et de l’eau en abondance, et on ne peut vraiment pas dire qu’ils se rapprochent de leur objectif. D’ailleurs, je me posais une seule question avant de partir : le sort des Bochimans s’est-il amélioré depuis cinq ans ? Eh bien, je peux vous donner la réponse : c’est non. Au contraire, il n’a cessé de se détériorer depuis que j’écris sur eux, au point qu’il est permis de se demander si l’on peut encore les sauver.
— C’est vraiment ce que tu penses ? demanda Magawati.
— Je ne sais pas, répondis-je honnêtement. Mais je déteste me dire que les Bochimans ont fait pour moi bien plus que je n’ai fait pour eux.
— Tu peux sûrement rétablir l’équilibre, dit Youssef.
— Comment ? demanda Maga. En offrant tes bras ?
— J’y ai pensé, dis-je, mais ce serait dérisoire. Et pour faire quoi ? Creuser des puits ? Apprendre à lire aux enfants ? Je ne serais même pas certain de rendre service aux Bochimans.
— Cela me paraît pourtant difficilement contestable, rétorqua Youssef.
— Tu dis cela parce que tu ne les as pas rencontrés, répondis-je. Je refuse de partir du principe qu’ils aspirent à nous ressembler. S’ils avaient voulu nous imiter, ils l’auraient fait depuis longtemps. Si nous entendons réellement respecter leur identité, nous devons les aider à devenir ce qu’ils sont ou ce qu’ils seraient devenus si l’histoire ne les avait pas ballottés comme des fétus de paille depuis des siècles.
— Et que sont-ils d’après toi ? demanda Youssef.
— Je déteste parler en leur nom, mais je dirais en substance : un peuple de chasseurs-cueilleurs pacifiques qui aiment peindre et danser.
— Je vais peut-être te choquer, dit Maga, mais tu crois qu’en l’an 2000 un peuple répondant à cette description a encore sa place sur cette terre ?
— Tu ne me choques pas, répondis-je, songeur. C’est évidemment la vraie question. Si l’on adopte une lecture darwiniste de l’histoire, force est de reconnaître que les Bochimans n’ont pas trouvé leur place dans la chaîne alimentaire…
— Je ne suis pas certain de pouvoir te suivre, m’interrompit Youssef. Depuis quand les peuples doivent-ils apporter la preuve qu’ils peuvent assurer leur survie ? »
Magawati répondit à ma place :
« Depuis la nuit des temps, mon chéri. L’histoire balaie impitoyablement les groupes ethniques ou religieux qui sont incapables de démontrer leur contribution commerciale, politique ou artistique. Quand on dit de deux peuples qu’ils vivent en bonne intelligence, cela signifie seulement qu’ils auraient plus à perdre à se combattre qu’à coopérer.
— Exactement, dis-je. Or les Bochimans n’ont jamais voulu jouer à ce jeu et, pour être honnête, je les en crois incapables. Toutefois, ils disposent aujourd’hui d’une carte maîtresse : la terre sur laquelle ils habitent regorge de diamants. À condition de jouer habilement leur atout, ils ont peut-être une chance de s’en sortir.
— Tu veux les assister dans leurs négociations avec le gouvernement ? demanda Youssef.
— Pas dans leurs formes actuelles en tout cas, dis-je en secouant la tête, car elles n’aboutiront à rien. Les deux parties veulent la même chose, mais pour des raisons différentes : le Botswana désire accéder au sous-sol du Kalahari, tandis que les associations affirment le droit des Bochimans à demeurer sur les terres qu’ils habitent depuis trois siècles. Il n’y a pas de discussion possible dans ces conditions.
— Que suggères-tu ? dit Maga.
— De reformuler les termes du problème. Les associations se trompent de combat. Les Bochimans n’ont pas besoin du Kalahari et de ses diamants, ils ont besoin de contrées giboyeuses au climat plus clément, capables de les nourrir puis, dans un deuxième temps, de soutenir leur développement démographique. Quelque chose me dit que Masire ou son successeur accepterait de se départir de quelques milliers de kilomètres carrés en échange de la libre exploitation du Kalahari. Leur pays est grand comme la Thaïlande et cinquante fois moins peuplé. Le sacrifice ne devrait pas leur paraître insurmontable.
— Un échange de terres ? C’est astucieux, commenta Youssef. Mais, dans vingt ans, on découvrira de la bauxite ou du palladium sous les pieds des Bochimans et ils devront encore déménager.
— Pas s’ils forment un État souverain, dis-je.
— Tu sous-entends qu’ils auraient obtenu leur indépendance, remarqua Magawati.
— Ce n’est pas si absurde que ça en a l’air. Qui s’y opposerait ? Sûrement pas le Botswana si leur appui au nouvel État fait partie des conditions d’un accord. Encore moins les Nations unies, qui y verront le couronnement de leur fameuse décennie des peuples indigènes.
— Les Bochimans eux-mêmes ? hasarda Youssef.
— Ils seront sans doute les plus durs à convaincre, mais je suis prêt à prendre le risque. Tout deviendrait tellement plus simple : ils seraient enfin libres de s’organiser comme ils l’entendent, d’accepter ou de refuser l’aide que ne manqueraient pas de leur proposer les diverses agences des Nations unies…
— Tu réalises ce que tu dis ? m’interrompit Maga. Vu leur stade de développement, je doute que les Bochimans soient capables d’écrire une constitution ou de quémander des subventions agricoles.
— Naturellement, dis-je. Mais les bonnes volontés ne manqueront pas. Et puis, c’est leur seule chance. Si nous ne faisons rien, les Bochimans auront disparu d’ici à vingt ans.
— Sliv a raison, jugea Youssef. Mais tu sous-estimes l’ampleur de la tâche. Obtenir l’indépendance de la nation bochimane tout seul depuis Krasnoïarsk ? As-tu seulement idée des critères constitutifs d’un État ?
— Non », dis-je dans un grand sourire, heureux de voir que mes amis ne me prenaient pas totalement pour un fou. « Mais je suis pressé de me mettre au travail. »
Je ne débutai cependant pas mes recherches aussi tôt que je l’aurais souhaité. Deux longues missions à Pékin puis Seattle mobilisèrent toute mon énergie pendant un trimestre. Ce n’est qu’en juillet 1998 que je trouvai quelques jours pour explorer les arcanes du droit international.
Je me familiarisai d’abord avec les notions de pays, d’État et de nation que j’avais eu jusqu’alors tendance à utiliser indistinctement.
Une nation est une communauté humaine unie par une langue, une religion ou une culture communes, qui prend généralement ses racines dans un mythe fondateur (Romulus et Remus, Moïse conduisant le peuple juif) ou dans des événements historiques (les colons du Mayflower puis, plus tard, la révolte contre les Anglais avaient contribué à la définition de la nation américaine). Les Bochimans pouvaient sans contestation possible prétendre au titre de nation.
Un État est une nation (ou un groupe de nations) organisée à l’intérieur d’un territoire précis, soumise à un gouvernement et à des lois communes. La plupart des États recouvrent une seule nation (le Japon, la France, etc.) ; on parle alors d’États-nations. La Belgique est un exemple d’État qui abrite deux nations : la nation flamande et la nation wallonne.
Le terme de pays, qui est souvent confondu avec celui d’État, est en fait moins restrictif que ce dernier. Un pays n’est pas nécessairement souverain. Le Groenland et le Danemark sont deux pays, mais seul le Danemark est un État. Le Kalahari n’était pas un pays et encore moins un État.
J’appris ensuite qu’il existe deux grandes catégories d’États : ceux qui sont reconnus par les Nations unies et ceux qui ne le sont pas. La taille n’a rien à voir à l’affaire : la Suisse avec ses sept millions d’habitants ne siégeait toujours pas à l’ONU en 1998 ; les îles Marshall, cent fois moins peuplées, y avaient adhéré en 1991. Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’un État ne siège pas à l’ONU : il ne le souhaite pas (c’était le cas de la Suisse alors) ; il n’en a pas les moyens financiers ou diplomatiques ; ou il sait qu’on ne prendra pas sa candidature au sérieux (chaque année, des milliardaires illuminés achètent des îles dans le Pacifique, s’en proclament les monarques et se livrent à toutes les activités qui en découlent : choix d’un drapeau et d’un hymne, promulgation d’une constitution, etc.). Cela dit, rien n’empêche un État non reconnu par l’ONU d’entretenir des relations diplomatiques bilatérales avec d’autres États.
Dans le cas d’espèce, il me paraissait évident que l’État bochiman devrait rechercher la reconnaissance internationale. Le capital de sympathie que le CFR et d’autres avaient réussi à susciter pour la cause bochimane constituerait un atout précieux au cours des négociations avec le Botswana, conférant à notre camp l’aura de crédibilité qui lui faisait défaut aujourd’hui.
J’en arrivai enfin aux critères communément utilisés pour évaluer la légitimité d’un pays prétendant au statut d’État. Ils étaient au nombre de huit.
1. Ses frontières doivent être reconnues par la communauté internationale.
2. Il doit être absolument souverain sur son territoire.
3. Il doit être reconnu par d’autres États souverains.
4. Il doit battre monnaie et être le siège d’une véritable activité économique.
5. Des habitants doivent y résider de manière permanente.
6. Il doit posséder un réseau de communication et de transport.
7. Il doit assurer un certain nombre de services publics, tels que la justice ou le maintien de l’ordre.
8. Il doit garantir les droits civiques de ses résidents et créer les conditions de systèmes de santé et d’éducation.
La lecture de cette liste me plongea dans un profond abattement. Les Bochimans semblaient si loin du compte que c’en était presque comique. Ils ne répondaient pour l’instant qu’au cinquième critère (avoir des résidents permanents). Quant à des mots comme « souverain » ou « réseau de transport », ils n’existaient probablement même pas dans la langue khoisan.
Mais je ne baissai pas les bras pour autant. À y regarder de plus près, on pouvait en effet classer les sept autres critères en deux catégories.
La première recouvrait les critères dont l’atteinte dépendait presque exclusivement de l’issue des négociations avec le Botswana. Si celui-ci acceptait d’échanger le Kalahari contre un nouveau territoire, il reconnaîtrait contractuellement les frontières de l’État bochiman (critère n° 1) et renoncerait à y exercer sa souveraineté (critère n° 2). Et dès lors que le Botswana aurait reconnu le nouvel État, on pouvait imaginer que d’autres pays africains lui emboîteraient le pas (critère n° 3). Le Botswana contrôlait donc à lui seul trois des sept critères manquants. J’avais pu observer Masire en action, je ne doutais pas trop d’obtenir son accord.
Les critères réunis au sein de la deuxième catégorie – se doter d’une police, d’une monnaie, d’un système de santé, etc. – ne dépendaient à première vue que des Bochimans eux-mêmes. Toutefois, j’étais lucide : un peuple ne sachant ni lire ni compter n’avait pas l’ombre d’une chance d’atteindre ces objectifs. Du reste, toute tentative de dissimuler les faiblesses structurelles de leur candidature n’aurait fait qu’exposer les Bochimans au ridicule international. Mieux valait selon moi jouer cartes sur table et chercher d’emblée le soutien de l’ONU, dont les agences spécialisées telles que l’Organisation mondiale de la santé ou le Programme pour le développement ont justement pour vocation de venir en aide aux pays démunis ou insuffisamment organisés. Si les Nations unies prenaient la décision politique de soutenir l’avènement d’un État bochiman – une hypothèse qui demandait naturellement à être validée –, elles mettraient à sa disposition des juristes, des ingénieurs et des économistes et feraient en sorte que les critères soient remplis. Cette analyse me confortait dans ma conviction qu’il fallait associer l’ONU le plus en amont possible dans les négociations.
Au total, la partie s’annonçait délicate. Il faudrait d’abord convaincre les Bochimans et les associations qui gravitaient autour d’eux, puis vendre l’idée d’un échange de territoires au gouvernement botswanais, et enfin obtenir la bénédiction de la communauté internationale. Je n’y parviendrais jamais seul.
Comme chaque fois que j’ignore vers qui me tourner, j’appelai Gunnar pour lui exposer mon projet. Il m’écouta attentivement puis me livra son verdict :
« Je comprends pourquoi tu ressens le besoin d’aider les Bochimans, dit-il, mais nous ne sommes pas une association humanitaire. Je ne pourrai pas transmettre ton dossier au Comité exécutif s’il apparaît comme une sorte de tentative de rédemption personnelle. Rends-toi service : évite les envolées lyriques et montre plutôt en quoi un État bochiman servirait les intérêts du CFR. Au bout du compte, c’est la seule chose qui les convaincrait ».
Je me mis au travail le soir même.
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