Les falsificateurs
Chapitre 7
Je commençai le même jour mes deux nouvelles missions : l’étude sur les travaux d’aménagement du barrage en Savoie et mes recherches préliminaires en vue de la rédaction de mon premier dossier pour le CFR.
Mon ralliement au CFR ne me dispensait pas de prendre ma part du travail du cabinet, bien au contraire. En recoupant certaines confidences d’Eriksson, j’avais déduit que de Baldur, Furuset et Thorberg, un seul des trois associés appartenait au CFR. Les deux autres ignoraient jusqu’à l’existence de l’organisation et ne voyaient en moi qu’un banal chef de projet. Ses fonctions de directeur des Opérations permettaient à Gunnar de réduire autant que possible ma charge de travail au cabinet, de façon à me dégager du temps pour mon second emploi. Pendant l’année et demie que je passai à Reykjavik, je participai à six missions, chaque fois sous les ordres de Gunnar Eriksson, qui s’arrangeait pour répartir les différents travaux à mon avantage, en veillant soigneusement à ce que mes collègues ne pussent s’en apercevoir. Au total, mes journées étaient bien remplies. C’est que l’on trime dur au CFR, pour toutes sortes de raisons : les agents mènent presque tous une double vie (sauf dans les services centraux, puis à partir d’un certain niveau hiérarchique), le travail est passionnant et la compétition particulièrement féroce, comme j’aurai l’occasion de l’expliquer plus tard.
Gunnar avait attiré mon attention sur l’importance que revêtait la première mission dans la carrière d’un agent. Selon lui, la personnalité d’une nouvelle recrue tenait généralement tout entière dans son premier dossier, où se devinaient à la fois ses promesses et ses limites. Chaque fois que nous évoquions le cas d’un agent, d’un chef d’antenne ou même d’un directeur de centre, Gunnar retraçait les grandes lignes de son premier dossier et s’employait, le plus souvent avec bonheur, à y chercher les clés de son comportement actuel. Dans les premiers temps, je vis dans cet innocent passe-temps l’une des marottes d’Eriksson. Quand, plus tard, je commençai à gravir les échelons du CFR, je compris, à entendre tous mes interlocuteurs me féliciter pour les diamants du Kalahari, qu’il s’agissait d’une pratique extrêmement répandue.
Je m’étais donné quinze jours pour arrêter le sujet de mon premier dossier. Bien décidé à frapper un grand coup, j’ambitionnais d’éclipser la production de cette Lena Thorsen dont on me rebattait les oreilles. Gunnar Eriksson, que j’interrogeai sans relâche, m’avait confié qu’on reconnaissait les grands dossiers à une demi-douzaine de caractéristiques bien précises. Il avait accepté de les détailler pour moi.
L’ambition – ce que Gunnar appelait aussi une certaine prétention à l’universalité – constituait, à l’entendre, la plus importante de toutes. À qualité technique égale, mieux valait créer l’histoire de l’Atlantide qu’une énième variété d’orchidées. La première entrerait dans l’imaginaire collectif et influencerait des milliers de poètes et d’utopistes alors que la seconde ne ravirait qu’une poignée de botanistes, sans entraîner aucune conséquence sérieuse. « Voyez grand ! me serinait Eriksson. Vous pouvez faire mieux qu’un trou paumé au Nebraska. »
Gunnar rapprochait volontiers cette ambition d’un concept voisin et qu’il avait baptisé la « capacité de mise en mouvement ». Certains dossiers, pour brillants et ambitieux qu’ils fussent, restaient désespérément sans lendemain. Un agent roumain avait créé dix ans plus tôt un peintre majeur de la Renaissance. Tous les historiens de l’art s’en étaient aussitôt emparés, consacrant études et colloques à l’artiste jusqu’alors inconnu. Le Metropolitan de New York et le Louvre s’étaient déchirés lors d’une vente aux enchères à Londres pour acquérir une grande huile représentant l’adoration des Mages. Cette agitation avait naturellement ravi tous ceux qui avaient de près ou de loin travaillé à l’apparition du peintre mais, sur le fond, celle-ci avait eu un impact quasiment nul. « Il aurait pu en aller autrement, m’expliqua Gunnar, si cet artiste s’était rendu célèbre par une technique particulière de préparation de ses couleurs qui aurait pu inspirer ses successeurs. Mais, sans rien qui le distinguât vraiment de dizaines d’autres maîtres, notre peintre était voué à ne laisser aucune trace. » Les grands dossiers, d’après Gunnar, étaient comme des pavés dans une mare. En éclaboussant partout autour d’eux, ils forçaient les experts, et parfois même le grand public, à reconsidérer leur opinion. Surtout ils engendraient des actes, et pas seulement des mots. Il me donna en exemple le dossier d’un Mexicain, une histoire de gisement de pétrole prétendument découvert par des paysans du Chiapas. L’agent avait tellement bien ficelé son affaire qu’un an après Texaco creusait des trous partout. D’après ce qu’on racontait, ils avaient englouti 250 millions de dollars dans l’aventure et fait vivre une communauté de mille cinq cents personnes pendant deux ans.
Les bons dossiers réutilisaient aussi des personnages et des situations précédemment créés par le CFR.. Gunnar comparait parfois le CFR à un écosystème ou à une économie autarcique. « Si vous avez besoin d’invoquer l’avis d’un critique littéraire du XIX° siècle, évitez Sainte-Beuve sur qui nous n’avons aucune prise et citez Simonet, dont nous ressortons périodiquement des carnets prétendument disparus. Si votre scénario a un vague rapport avec le Midwest américain, efforcez-vous de citer Skitos, Nebraska. Car vous faites coup double : vous renforcez votre dossier tout en accréditant encore davantage celui de Thorsen. Je n’exagère pas quand je vous dis que certains dossiers font plusieurs centaines de références aux productions maison. À l’inverse, pensez à ceux qui vous succéderont. Créez des légendes, des experts, des catalogues, des bibliographies, des palmarès dans lesquels ils pourront puiser à loisir. Ne soyez pas avare de sources nouvelles. »
Le rapport au temps était un autre critère important. Le CFR privilégiait les scénarios à maturation longue, ceux qui trouvaient leur origine dans un lointain passé tout en s’étendant sur plusieurs années, voire plusieurs siècles. En cela, le dossier de Lena Thorsen présentait un réel intérêt. Soixante ans s’étaient écoulés entre l’exil de Spyros Tadelitis et sa mort, ce qui avait donné à Thorsen l’occasion d’évoquer et le cas échéant de falsifier d’innombrables faits et épisodes : l’émigration grecque, la conquête de l’Ouest, la construction des chemins de fer, l’industrialisation de l’élevage porcin, etc. En plus, et par construction même, le scénario de Thorsen avait des répercussions sur la ville de Skitos aujourd’hui, que ce soit dans ses restaurants, dans ses traditions ou dans le type de touristes qu’elle attirait. « Laissez-moi prendre un autre exemple, m’expliqua Gunnar. Admettons qu’il vous prenne l’idée d’écrire un dossier sur John Fitzgerald Kennedy. Personnellement, je ne vous le conseillerais pas, tant d’agents ont revisité sa vie qu’elle n’est déjà pratiquement plus qu’une légende. Mais si vous y tenez absolument, choisissez un angle qui vous permette de balayer l’ensemble de sa carrière. Inventez-lui un trouble nerveux qui expliquerait à la fois sa pusillanimité lors du débarquement de la baie des Cochons et son sentiment d’impunité quand il s’attaqua à la mafia ; ou décrivez comment son rapport compulsif au sexe trouve ses origines dans la façon dont sa mère lui donnait le bain. Surtout ne vous limitez pas à un seul épisode, à un seul jour, à une seule année, votre dossier survivrait à peine plus longtemps. ».
Gunnar insista également pour que je fabrique moi-même la majorité de mes sources. « De plus en plus de jeunes agents, déplora-t-il, pensent qu’il leur suffit de modifier un nom ou un chiffre dans des bases de données pour accréditer leur scénario. Ils commettent là une profonde erreur. L’altération, pour nécessaire qu’elle soit parfois, ne saurait se substituer à une bonne source ad hoc. C’est ce qu’a compris Lena Thorsen quand elle a créé cette Association pour la culture thessalique et décidé d’en rédiger les minutes sur vingt ans. Quelle meilleure façon de camper des personnages, d’installer une chronologie ? Un bon agent contrôle ses sources, voilà ce que nos jeunes recrues, sans doute effrayées par le travail considérable que représentent ces créations ex nihilo, oublient trop souvent. »
Enfin, tout dossier était jugé à l’aune de son couple risque-rentabilité. À entendre Gunnar, écrire un scénario spectaculaire était à la portée du premier journaliste venu, lui donner vie sans mettre en péril le CFR exigeait de bien plus rares qualités. « N’oubliez jamais, me dit Gunnar d’un ton un tantinet solennel, que vous n’êtes qu’un maillon de la chaîne. Si le CFR a pu survivre si longtemps, il le doit aux efforts constants d’hommes et de femmes qui ont toujours fait passer la sécurité de l’organisation avant leur gratification personnelle. Vous découvrirez du reste que nos responsables ont une tolérance au risque infiniment plus faible que la vôtre. Là où vous raisonnez en termes probabilistiques, eux savent qu’il suffit d’une seule erreur pour mettre toute l’organisation en danger. »
Gunnar aurait pu ajouter une dernière contrainte : le respect des consignes du Plan. J’appris toutefois que les agents réalisant leur premier dossier étaient opportunément dispensés de s’y conformer et pouvaient donner libre cours à leur créativité. « Profitez-en, me conseilla Gunnar, c’est la première et la dernière fois que cela vous arrivera. »
Au cours des quinze jours qui suivirent, je dus bien échafauder une centaine de scénarios. Les idées me venaient sans crier gare, pendant que je courais, sous ma douche, ou lors de mes interminables réunions avec le conseil général de Savoie. Je les examinais toutes, sans idées préconçues, mais les rejetais généralement presque aussitôt. Je planchai trois jours sur cette histoire de thorium que m’avait soufflée Gunnar. Il s’avéra malheureusement que la profondeur de la couche permanente de glace dans le nord du Groenland ne permettrait de toute façon pas d’extraire le précieux minerai dans des conditions économiques satisfaisantes. Mon dossier n’aurait eu aucune capacité de mise en mouvement, pour reprendre l’expression de Gunnar.
Au bout d’une semaine, je crus vraiment avoir trouvé mon sujet. J’expliquai à Gunnar que j’allais créer de toutes pièces un écrivain minimaliste français du nom de Zu. Les romans de Zu présenteraient cette caractéristique étonnante de ne compter qu’un millier de mots ; chacun serait plus court que le précédent. Gunnar ne tenta pas de me dissuader mais m’engagea à aller rendre visite à l’archiviste du bureau de Grenoble (Littérature française, 1821 à nos jours), un certain Nestor Bimard. « Vous verrez,me dit Eriksson en rigolant, il essaiera de vous convaincre de transformer Zu en poète romantique. C’est son genre de prédilection et il a beaucoup de mal à parler de quoi que ce soit d’autre. »
Ainsi prévenu, je pris le train le lendemain matin pour Grenoble, muni d’une accréditation signée Per Baldur. En me remettant la petite feuille bleue, Gunnar m’avait expliqué que je venais de passer du statut de candide à celui de bizuth. Dans la terminologie du CFR, est qualifié de candide celui qui n’a pas encore été affranchi par son recruteur. À dater de ce jour, il devient bizuth ; il le restera jusqu’au feu vert du Comité des dossiers à son premier projet qui lui conférera le grade d’agent de classe 1. Les bizuths et les agents de classe 1 n’ont pas accès aux archives sans l’autorisation de leur chef d’antenne. C’est ainsi que j’appris que c’était Baldur qui dirigeait l’antenne de Reykjavik. Baldur, le seul des trois associés que je n’avais encore jamais rencontré…
Le bureau de Grenoble est installé dans les locaux d’une administration régionale dont Bimard était commodément le responsable du service de documentation. Il vint me chercher à la réception et m’escorta jusqu’à son bureau. C’était un petit homme rondouillard, aux sourcils exagérément broussailleux, qui ressemblait presque trait pour trait à mon professeur de droit international à l’université. Il me fit asseoir, examina attentivement mon accréditation et prit des nouvelles de Baldur, avec qui il avait coopéré quinze ans plus tôt sur la création d’un grand cru de la famille des chassagne-montrachet.
« Si étrange que cela puisse paraître, bafouillai-je, je ne connais pas Per Baldur. »
Le visage de Bimard s’illumina.
« Nouveau, c’est cela ? Bienvenue au CFR, mon garçon. Vous avez déjà publié quelque chose ?
— Non, je travaille justement sur mon premier dossier.
— Et vous avez choisi la littérature française ? Félicitations, une décision très judicieuse. Vous connaissez déjà l’auteur, la période peut-être ?
— L’auteur et la période, le xx° siècle. Mais c’est à peu près tout.
— Comment s’appelle l’auteur ?
— Maximilien Zu. » J’ajoutai, presque en m’excusant : « Ce ne sera pas forcément un romantique.
— Non, naturellement. Maximilien Zu, c’est très intéressant. C’est une biographie que vous écrivez ? »
En moins d’une minute, les formules de politesse avaient cédé le pas à un réel intérêt professionnel. S’agirait-il d’une biographie ? Très bonne question.
« Euh, je ne suis pas encore fixé. Quel est l’usage en la matière ? »
Je compris immédiatement à l’air pénétré que prit Bimard que nous abordions là son sujet favori. Il se renversa dans son fauteuil en joignant l’extrémité de ses dix doigts.
« La biographie est évidemment le genre majeur. Rien qu’en littérature française, le CFR a donné naissance à plus d’une vingtaine d’auteurs. Vous en connaissez peut-être certains : Louis-René Circulaire, Paul Dussard, Alain Fagot…
— Alain Fagot, murmurai-je, l’exégète de Mallarmé et de Blanchot ?
— Celui-là même, l’auteur du célèbre Qui parle quand je me tais ? Ça vous en bouche un coin, pas vrai. J’ai entendu dire que l’Université de Dijon envisageait de lui consacrer un électif, vous vous rendez compte ? »
Il me laissa quelques secondes pour digérer la nouvelle puis repartit de plus belle :
« La valeur d’une biographie se mesure à deux critères : l’importance de l’auteur et la profondeur documentaire. Si vous voulez vous faire la main, Je vous recommande de commencer par quelque romantique, un obscur compagnon de route de Lamartine ou un ami d’enfance de Charles Nodier. Les risques ne sont pas considérables, d’autant que vous pourrez compter sur le concours des Cahiers du romantisme. Important, ça, de pouvoir s’appuyer sur une publication alliée. Ça permet de corriger ses erreurs. Je sais, vous n’avez pas l’intention d’en commettre, c’est ce qu’ils disent tous. Mais, croyez-en mon expérience, votre premier dossier contiendra au moins trois pataquès, de niveau 1 et quand Hong Kong commencera à vous chercher des poux dans la tête, vous serez bien content de nous trouver. Un erratum, un article sur la publication d"’une thèse qui rétablit enfin la vérité sur Zu ", et tout rentrera dans l’ordre.
— Quant à créer un auteur à succès ?
— N’y songez pas, malheureux ! Ce serait suicidaire. Ah, bien sûr, qui n’a pas. rêvé d’inventer un Nobel ? Sans être aussi ambitieux, je donnerais facilement dix ans de ma vie pour un Goncourt. Un prix ex aequo surgi de nulle part… Mais tout cela relève du fantasme. Vous imaginez le travail de fourmi qu’il faudrait pour accréditer un Goncourt. Car, vous l’avez compris, plus l’envergure de l’auteur est grande et plus il convient de soigner les sources. Je déconseille formellement à un débutant de s’y essayer.
— Et en dehors de la biographie ? demandai-je, un peu déconfit.
— Vous avez l’œuvre, un genre qui à lui seul comporte un nombre infini de variantes. Cela va du roman inédit de Benjamin Constant que l’on retrouve dans un tiroir secret de son cabinet de travail jusqu’à la traduction inédite d’un auteur allemand évidemment imaginaire, en passant par la substitution à un grand classique d’un texte remanié par nos soins. »
J’en apprenais tous les jours.
« Par exemple ?
— Eh bien, j’ai personnellement supervisé l’écriture de six pages des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas.
— Comment est-ce possible ?
— Nous nous sommes appuyés sur une lettre de Dumas à une de ses maîtresses, dans laquelle le grand homme se plaint que son éditeur n’a pas tenu compte de certaines corrections qu’il lui a adressées après la sortie du roman en feuilleton. Quand j’ai appris l’existence de cette lettre acquise par un collectionneur lors d’une vente à Drouot en 1967, je me suis aussitôt mis à la tâche. J’ai produit mon manuscrit six mois plus tard et il a été authentifié par la Société des amis d’Alexandre Dumas. Savez-vous pourquoi ?
— Parce que le faux était d’excellente facture ?
— D’une part, mais aussi et surtout parce que notre version était supérieure à celle du vieil Alexandre ! Je vous invite à les comparer à l’occasion, c’est au début de la captivité de Milady. Notre dialoguiste a fait des merveilles. Nous avions le projet, lui et moi, de récrire complètement la saga des mousquetaires. Hélas, il est mort avant que nous ne nous y soyons mis sérieusement. »
Ce qui, de la disparition de son complice ou de l’abandon de son projet, avait le plus affecté Bimard, j’aurais été bien en peine de le dire. Il poursuivit :
« Biographies, œuvres.. À cela, il faut ajouter quelques genres mineurs : faux appareils critiques, courants littéraires, écoles de pensée, etc. Tous ont connu de grandes heures mais tous attendent encore leur chef-d’œuvre. Alors, vous y voyez plus clair ?
— C’est encore la biographie qui a ma préférence.
— Parfait. Une question toutefois me turlupine. Vous parlez un français très correct mais que vaut votre français écrit ?
— Du même acabit, je suppose. Bon, sans être exceptionnel.
— C’est bien ce que je pensais. Voyez-vous, mon garçon, je crains que votre niveau linguistique ne soit un peu juste pour mener à bien un projet de biographie.
— — J’avais pensé faire de Zu un auteur minimaliste, bredouillai-je. Ses livres seraient très courts, quelques pages tout au plus.
— C’est une idée merveilleuse, vraiment. Mais ces romans, tout courts qu’ils soient, il faudra les écrire. Pensiez-vous sous-traiter cet aspect de votre travail ? Je ne connais pas beaucoup d’agents qui accepteraient de tenir la plume d’un bizuth sans l’espoir d’en tirer un profit substantiel.
— Je pensais que vous pourriez m’aider…, tentai-je, bien conscient d’être en train de tirer ma dernière cartouche.
— Et je le ferais avec plaisir, répondit Bimard avec un grand sourire qui laissait voir ses dents du bas et accentuait encore la ressemblance avec mon professeur de droit international. Bien sûr, il faudrait que je trouve un certain intérêt intellectuel à votre projet. Ce Maximilien Zu, ne lui doit-on pas quelques sonnets sur la souffrance d’aimer sans l’être en retour ? Je crois vous avoir entendu dire qu’il partagea une maîtresse avec Musset…»
Le marché était clair : Nestor Bimard m’aiderait à condition que je fasse de Zu un auteur romantique. Je compris à cet instant que Gunnar n’aimait pas mon projet, mais qu’il avait préféré le faire démolir par un autre. Je battis en retraite :
C’était extrêmement aimable à vous de me recevoir, mais je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse. Vous m’avez ouvert des horizons. Je vais réfléchir à tout cela et je vous recontacterai prochainement. »
Sans même laisser à Bimard le temps de répondre, je me levai et rassemblai mes notes. Heureusement, mon hôte accepta sa défaite avec élégance.
« Comme vous voulez, Sliv, dit-il en se levant à son tour. Mais ne tardez pas à vous décider, je sors le mois prochain un numéro spécial des Cahiers du romantisme intitulé : Ils ont vécu dans l’ombre de nos génies. Je n’imagine pas de meilleur tremplin pour Maximilien Zu.
— Moi non plus », opinai-je en prenant congé.
Ce que j’omis d’ajouter, c’est que ledit tremplin devait propulser ma carrière à moi, et non celle d’un obscur rimailleur exalté.
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