Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 2 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 2

 

Autant le dire tout de suite, les compagnies aériennes ne se bousculent pas pour desservir le Groenland. À l’époque, seuls trois aérodromes (Kangerlussuaq, Thulé et Narsarsuaq) disposaient de pistes assez longues pour accueillir des avions à réaction. Cela ne pose toutefois qu’un problème relatif, vu la rareté encore plus nette d’une autre ressource : les passagers désirant se rendre au Groenland.

Nous étions convenus que Hans-Peter Wolfensohn, le paysagiste allemand, nous rejoindrait à Reykjavik. De là, nous embarquâmes à bord d’un fragile bimoteur affrété par le Parlement du Groenland et qui devait nous conduire jusqu’à Sisimiut. Durant les trois heures et quelque de vol, j’eus l’occasion de faire la connaissance de Wolfensohn. C’était un solide gaillard, à la panse rebondie et à l’épaisse barbe blonde, qui se montra plein de bienveillance quand il apprit que je commençais à peine dans la profession.

« Un débutant ! s’exclama-t-il. Merveilleux ! Vous commencez par une mission facile, c’est une chance.

 – Qu’est-ce qui vous fait dire que ce sera facile

— Réfléchissez deux minutes. Nous devons nous assurer que la nouvelle station n’entraînera aucune conséquence négative sur l’environnement. Par environnement, on entend traditionnellement la faune, la flore et la population. La faune d’abord. Vous croyez vraiment que Sisimiut est connue pour son extraordinaire biodiversité ? À part quelques ours et des rennes, nous ne devrions pas déranger grand monde. La flore ? M’est avis que rien de très vert ne pousse sur la banquise. Quant à la population…

— On pourrait construire une usine par habitant et avoir encore de la place, complétai-je.

— Voilà, vous avez compris. Non, vraiment, je ne m’inquiète pas pour vous. » Sur ce, il attrapa une bouteille de whisky dont il inspecta longuement l’étiquette. Il dut y trouver ce qu’il cherchait, car il remplit son verre aux trois quarts, laissant juste assez de place pour ajouter deux énormes glaçons. Il esquissa le geste du trinqueur.

« Vous devriez faire comme moi et boire pendant qu’il en est encore temps. Qui sait si les Lapons connaissent l’existence de l’eau-de-vie ? »

J’acceptai son offre, en gardant pour moi le fait que les Lapons vivent au nord de la Scandinavie et n’ont jamais mis les pieds au Groenland. Inutile de m’aliéner la sympathie de l’individu avec qui j’allais passer douze heures sur vingt-quatre pendant les deux prochains mois. Wolfensohn devait d’ailleurs se révéler un excellent compagnon de voyage. Il passa le reste du vol à me raconter ses missions les plus pittoresques. À l’arrivée, je m’étais déjà forgé deux convictions : premièrement, Gunnar m’avait placé en de bonnes mains, et deuxièmement l’argent menait le monde des études environnementales comme à peu près tous les autres d’ailleurs.

Il n’y a pas grand-chose à dire de Sisimiut. Si le pilote n’avait pas annoncé que notre destination était proche, je n’aurais probablement pas imaginé que ces quelques baraques dispersées sur la banquise constituaient la deuxième ville du Groenland. À ma grande surprise, il ne faisait pas froid (0 °C un 10 septembre), et le pilote nous confirma qu’il neigeait rarement avant le 15 septembre. « Après, dit-il en rigolant, c’est un autre problème. Il s’arrête rarement de neiger avant le 15 juin. » Nous eûmes droit à un accueil quasi officiel. Après nous avoir gravement serré la main, le maire de Sisimiut nous fit monter dans sa vieille Volvo garée au bord de la piste d’atterrissage. Quatre minutes plus tard, nous prenions possession de notre chambre d’hôtel (accueillante dans le genre dépouillé) ; une demi-heure à peine après nous être posés, nous entrions en réunion avec le conseil municipal. Les affaires au Groenland se mènent tambour battant.

À tel point d’ailleurs qu’à l’issue de notre réunion nous savions déjà à quoi nous en tenir. Personne n’attendait nos conclusions. Le site était choisi depuis belle lurette. Hans-Peter, un peu amer devant la bière que nous prîmes ce soir-là en ville (car l’eau-de-vie était bien arrivée jusqu’au Groenland), alla jusqu’à dire que la décision avait probablement précédé le vote du Parlement. De fait, nous apprîmes un peu plus tard que le terrain en question appartenait au fils du maire. Qu’il soit situé en plein cœur de Sisimiut alors que l’usine aurait pu se fondre à merveille dans le décor de la zone industrielle de Novgatir laissait totalement indifférents nos interlocuteurs, qui préféraient spéculer sur le montant de l’indemnité d’expropriation. Le premier adjoint nous fit d’ailleurs comprendre à demi-mot tout l’enjeu de notre rapport : plus celui-ci vanterait les mérites de l’emplacement intra-muros, moins le Parlement aurait de scrupules à débloquer des fonds importants.

Je peux bien avouer que, sur le moment, j’accusai le coup. Même en ce temps-là, je n’étais pas complètement idiot, et Gunnar avait bien pris soin de souligner que nos interventions avaient des implications financières qu’il ne nous appartenait pas de juger. Mais, même sans juger, la franchise balourde des édiles de Sisimiut avait un côté choquant qui me restait en travers de la gorge. En outre, la perspective de ces deux mois en terre esquimaude me paraissait soudain surhumaine. Heureusement, Wolfensohn, qui en avait vu beaucoup d’autres, s’employa à me remonter le moral avec beaucoup de drôlerie. Il commença par relever l’ironie de la notion même d’une prime d’expropriation dans un pays grand comme les deux tiers de l’Inde et abritant à peine 50 000 habitants, puis ajouta : « Personne ne lira notre rapport, et nous serons quand même payés. Profitons-en pour prendre un peu de bon temps. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de sillonner le Groenland aux frais de la princesse. »

Et pour sillonner le pays, nous le sillonnâmes. En moins d’une semaine, nous avions confirmé ce que pressentait Hans-Peter, à savoir que l’implantation choisie pour la construction de la nouvelle station, sans être optimale, ne présentait aucun danger pour l’environnement. Si impact négatif il y avait, il serait réservé aux contribuables danois (le Groenland est officiellement une province administrative du Danemark), qui n’étaient pas nos clients comme me le fit remarquer Gunnar au téléphone quand je l’appelai pour lui faire part de nos conclusions. Cette phase importante de notre mission terminée (avec cinq semaines d’avance sur le programme), nous justifiâmes notre envie de faire un peu de tourisme par la nécessité d’évaluer d’autres emplacements. Le maire, paniqué à l’idée que nous pourrions découvrir un site présentant des vertus supérieures au centre-ville de Sisimiut, tenta de nous dissuader, mais Hans-Peter le fit taire en le menaçant, en des termes à peine voilés, de solliciter l’arbitrage du président du Parlement. L’édile battit alors prudemment en retraite et proposa même d’organiser notre périple.

Nous remontâmes le long de la côte ouest, ce littoral qui a pour caractéristique d’enfler l’hiver quand la mer de Baffin est prise dans les glaces et de se rétrécir au printemps quand des bouts entiers de banquise se détachent et dérivent vers les côtes canadiennes. Aasiaat, Ilulissat, Uummannaq, Upernavik, autant de noms que je retenais sans effort, mais que HansPeter n’arriva jamais à mémoriser et encore moins à orthographier. Nous visitâmes plusieurs conserveries, dont une qui avait un accord commercial avec l’entreprise de Siglufjördhur où j’avais failli atterrir. Encore aujourd’hui, il m’arrive de méditer sur le tour qu’eût pu prendre ma vie si j’avais rejoint l’industrie du poisson en boîte.

Partout où nous passions, nous étions fêtés comme des rois. Rares sont les non-Inuits au-delà du cercle arctique, encore plus rares sont ceux qui acceptent de partager l’existence des indigènes pendant quelques jours (ou plutôt quelques nuits, car déjà à cette période de l’année le soleil ne se montrait jamais plus de trois ou quatre heures d’affilée). Je constatai avec une légère déception que les Inuits n’habitaient plus dans des igloos, qui n’étaient plus guère utilisés que comme des logements provisoires pendant les longues équipées cynégétiques. Ils vivaient désormais dans des petites maisons en bois construites par le gouvernement. Les hommes d’un village situé sur le cercle arctique nous invitèrent à les suivre dans une chasse au phoque qui dura trois jours. Je dois confesser que je m’attendais naïvement à courir après les phoques sur la banquise. J’appris au contraire qu’on pêchait le morse plus qu’on ne le pourchassait, en plaçant des filets sous la banquise, même si les puristes, eux, continuaient à harponner à travers un trou circulaire les mammifères qui nageaient sous la glace.

Je connaissais le Nord, je découvrais le Grand Nord. Moi qui me croyais rompu aux rigueurs de l’hiver, je voyais des femmes rigolardes affronter le blizzard par – 25 °C et leurs enfants, les mains et les oreilles à l’air, guider les troupeaux de rennes sur l’indlandsis.

La population se raréfiait à mesure que nous montions vers le nord. La moitié septentrionale de l’île est pour ainsi dire déserte, à l’exception notable de la base aérienne de Thulé bâtie dans les années cinquante et qui compte trois mille résidents militaires américains, soit tout de même 6 % de la population du Groenland. À entendre le commandant vanter la contribution de sa base à la science climatologique mondiale, on en oublierait presque que Thulé abrite les systèmes de détection anti-missiles les plus sophistiqués du monde et que les chasseurs qui en décollent peuvent atteindre la Russie en moins de deux heures. Inutile de dire qu’on nous refusa de visiter la base. Nous nous consolâmes en faisant une randonnée en traîneau dans le parc national du Nord-Est, où la couche de glace dépasse les deux kilomètres et où l’on trouve les derniers villages authentiquement inuits.

Même les meilleures choses ont une fin. Au bout de trois semaines, il nous fallut regagner Nuuk, où nous attendait Gunnar Eriksson pour la deuxième partie, la plus officielle, de la mission. Nous le retrouvâmes au Hans Egede Hotel, le meilleur (le seul ?) hôtel de la ville, où il s’était fait octroyer la plus belle chambre. En nous découvrant, le cheveu gras, la barbe en bataille et le paletot crasseux, il parut horrifié et nous envoya séance tenante prendre une douche et un sauna (les Islandais surpassent presque les Finlandais dans leur amour du sauna). Je ne me définirais pas comme un garçon matérialiste, mais je dois avouer que je goûtai ce soir-là ma douche chaude.

Nuuk compte un peu plus de 13 000 habitants. Cela en fait assurément une mégalopole selon les standards du Groenland, mais je n’aurais jamais cru pour ma part découvrir un jour une capitale huit fois plus petite que celle de mon pays. Nuuk est surtout une cité administrative, qui abrite tous les bâtiments officiels de l’île. Gunnar m’autorisa à l’accompagner dans tous ses déplacements, pendant que Hans-Peter restait à l’hôtel et rédigeait son rapport. À ce stade, nos rendez-vous n’avaient plus que deux buts : verrouiller le choix de l’emplacement de la station d’épuration et positionner Baldur, Furuset & Thorberg pour de futures et lucratives missions – ce que Gunnar avait naguère appelé devant moi « en remettre une couche ». En l’espace d’une semaine, nous visitâmes la station d’épuration de Nuuk, celle-là même qui en tombant en panne un an plus tôt se trouvait à l’origine de notre présence ; nous rencontrâmes le dignitaire le plus important de l’île, Lars Emil Johansen, qui m’interrogea longuement sur mon voyage en pays inuit ; enfin, le haut-commissaire nommé par le Danemark nous confia au détour d’une conversation que le comté danois de Bornholm pourrait prochainement recourir à nos services pour arrêter le tracé d’une autoroute. Gunnar prit note de l’information et appela le bureau à Reykjavik pour la transmettre au responsable commercial. « Une étude à 300 000 dollars, l’entendis-je dire au téléphone, ou je ne m’y connais pas. »

C’est ce même jour que se produisirent les premiers incidents d’une longue série qui devait bouleverser le cours de mon existence. Je relisais, allongé sur mon lit, le rapport intermédiaire que Gunnar m’avait passé pour information et qu’il s’apprêtait à remettre au Parlement. Je parcourais rapidement les premières pages qui portaient sur l’environnement général du projet quand mon regard s’arrêta sur un paragraphe. Gunnar y écrivait que les habitants de Skjoldungen avaient récemment abandonné la pêche à la morue pour se concentrer sur l’extraction du minerai de thorium, une activité autrement lucrative. Skjoldungen est un village du sud-est du pays, un peu au-dessous du fjord de Gyldenloves. J’y avais passé une nuit lors de ma randonnée en traîneau. Et je me souvenais pertinemment y avoir mangé de la morue séchée, que mon hôte s’était vanté d’avoir pêchée l’été précédent. J’avais en outre longuement discuté avec son fils, qui parlait bien anglais ; celui-ci n’avait à aucun moment évoqué le thorium. J’appelai Gunnar sur la ligne intérieure de l’hôtel et je lui en fis la remarque. Il me répondit qu’on lui avait sûrement fourni des informations erronées et ajouta que sur des missions aussi courtes, on n’avait pas toujours le temps de vérifier ses sources. Il me promit de corriger l’erreur et m’invita à poursuivre ma lecture et à lui signaler d’éventuelles autres anomalies. Quelques pages plus loin, je relevai une autre inexactitude : la station de Nuuk avait été inaugurée le 23 mars 1982 et non le 19 février de cette même année. J’avais noté la date sur la plaque de commémoration posée à l’entrée du bâtiment, car c’était l’anniversaire de ma sœur, Mathilde. Gunnar prit note de cette deuxième correction et nous en restâmes là. Évidemment, sur le moment, je ne prêtai pas plus d’attention que cela à ces menues erreurs.

Huit jours plus tard, Olaf Elangir échangea sa copie avec la mienne. Bien que ne nourrissant depuis longtemps plus aucune illusion sur l’influence de notre rapport, j’avais mis un point d’honneur à nuancer les conclusions de Wolfensohn. Ce cher HansPeter, en bon expert à qui ne viendrait jamais l’idée de mordre la main qui le nourrit, avait développé sur trente pages les raisons qui le poussaient à préconiser l’installation de la station dans le centre-ville de Sisimiut. En repassant derrière lui, je n’avais pu m’empêcher de pointer les inconvénients d’une telle solution : quiconque ferait l’effort de lire un peu attentivement mon rapport comprendrait que nos conclusions étaient dictées par des considérations qui n’avaient rien à voir avec l’écologie. Ma conscience trouvait à cette pensée une modeste consolation.

Le rapport hydrologique d’Olaf était moins polémique. Il est vrai que, sur un plan purement technique, construire la station à Sisimiut ou Novgatir ne présentait aucune différence notable. Les coûts de construction étaient de toute façon si élevés au Groenland que toute tentative de lésiner sur la qualité technique du projet aurait eu quelque chose de dérisoire. La nouvelle station incorporerait toutes les avancées récentes en matière d’aération et de traitement des boues. La seule véritable difficulté tenait à la glace qui empêchait plusieurs mois par an le rejet des eaux traitées dans des conditions traditionnelles. Les concepteurs du projet avaient eu l’idée de faire ressortir les tuyaux assez loin au large, vingt mètres sous le niveau de la mer. Olaf et son hydrologue d’expert avaient validé ce montage.

Un détail pourtant dans le rapport retint mon attention. Olaf écrivait que l’on fêterait les dix ans de la mise en service de l’usine de Nuuk le 19 février prochain. Comme je lui demandais sur quelle source il se basait, il me répondit qu’il avait pioché ce renseignement dans les éléments de contexte général préparés par Gunnar Eriksson. Je crus sur le moment m’être trompé. Sans doute ma mémoire me jouait-elle un tour et Gunnar, à la suite de notre conversation, avait-il vérifié la date en question. Pourtant, le lendemain, en retournant à la station de Nuuk, j’eus l’occasion de constater que mes sens ne m’avaient pas trahi. La plaque était là, accrochée au-dessus du comptoir d’accueil, et l’on pouvait y lire cette phrase : « Le 23 mars de l’année 1982, le maire de Godthaab [le nom danois de Nuuk], Poul Effelman, a inauguré cette station d’épuration en présence du Premier ministre danois, M. Anker Jorgensen. » Je signalai son erreur à Olaf, qui me répondit qu’il en prenait bonne note. Notre mission touchait à sa fin. Tout ça n’avait déjà plus beaucoup d’importance.

Nous passâmes notre dernière soirée dans la suite de Gunnar (le bougre avait réussi à faire déménager ses affaires dans la seule suite de l’hôtel dès que celle-ci s’était libérée) à peaufiner notre rapport en grignotant les sandwiches montés par le service d’étage. En ma qualité de benjamin de l’équipe, j’étais assis devant l’ordinateur – un antique IBM Thinkpad —sur lequel je rentrais les dernières modifications que me dictaient Gunnar et Olaf. Tombant sur le passage qui portait sur la station de Nuuk, je pris sur moi de modifier l’erreur de date, sans même le faire remarquer à mes collègues. Vers minuit, j’imprimai le rapport définitif et nous allâmes tous nous coucher, Gunnar dans son lit d’empereur romain, Olaf et moi dans nos couches plus spartiates.

La présentation se déroula sans encombre. Tout le monde fit mine de découvrir notre rapport et de boire nos paroles. Le président du Parlement nous félicita pour la pertinence de notre travail et nous souhaita un bon retour. Les travaux commenceraient l’été prochain, quand la compagnie de travaux publics chargée d’appliquer notre cahier des charges aurait été désignée. Le même bimoteur qu’à l’aller nous ramena à Reykjavik le soir même. Hans-Peter Wolfensohn repartit pour Bonn, en me faisant promettre que nous resterions en contact. Je le vis glisser une flasque de whisky dans sa sacoche, sans doute par peur de découvrir que l’Allemagne avait interdit l’importation d’eau-de-vie pendant son absence.

 

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