Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 21 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 7

 

Les semaines défilaient à une vitesse folle. J’avais remanié le dossier de Francesca Baldini. Celle-ci fut peu après mutée au bureau de Washington DC (Santé et Médecine). Mes relations avec Lena Thorsen avaient pris un tour plus pacifique, tout en restant exclusivement professionnelles. Je voyais désormais mieux ce qu’elle avait à m’apprendre et, de son côté, elle semblait décidée à me donner une chance de faire mes preuves. Je n’en demandais pas davantage.

La charge de travail demeurait lourde, mais, à mesure que j’acquérais des automatismes, j’organisais mieux mon emploi du temps et réussissais à me ménager environ trois soirées par semaine Je jouais au foot le mardi soir et, le jeudi, je prenais des cours de tango avec Manolita, une employée du back office qui m’avait ensorcelé avec ses grands yeux noirs. Pendant l’hiver 1994, nous fîmes même un peu plus que danser le tango, mais nous n’étions prêts ni l’un ni l’autre à approfondir cette relation et nous y mîmes d’un commun accord un terme au printemps. L’année d’après, Manolita se fiança avec un agent d’assurances, un vrai.

Je n’avais pas perdu tout contact avec l’Islande. Tous les mois, Gunnar m’appelait à mon domicile. J’appréciais plus que tout ces coups de fil à mi-chemin entre le privé et le professionnel où Gunnar m’entretenait tour à tour de la dernière mission décrochée par Baldur, Furuset & Thorberg, de la rénovation de la patinoire de Reykjavik et du recrutement – réussi comme de juste – de mon remplaçant. J’étais bien seul à Córdoba, loin de mes amis, de ma mère et de ma sœur. Je ne connaissais pas encore l’existence du courrier électronique et la minute de communication entre l’Argentine et l’Europe coûtait plus de deux dollars. Le fidèle Gunnar devint peu à peu, malgré la différence d’âge, malgré le lien hiérarchique qui avait existé entre nous, mon meilleur ami et mon confident. Il gardait une tendresse particulière pour Lena Thorsen, comme je suppose pour les onze autres agents qu’il avait formés, même si la garce ne lui avait plus donné signe de vie depuis qu’elle avait quitté l’Islande. Il me demandait aussi régulièrement des nouvelles de son ami Diaz, car il était trop pudique pour s’en enquérir directement auprès de ce dernier. Mais nous parlions surtout de mes dossiers, de ceux que j’avais écrits et de ceux que j’écrirais un jour quand je sortirais du purgatoire ( le surnom que j’avais donné à Córdoba).

Il m’appela un soir d’octobre 1994 où je regardais un match de foot des Boca Juniors à la télévision, une bière Quilmes à la main. Je devinai aussitôt à son ton encore plus enjoué que d’habitude qu’il m’apportait de bonnes nouvelles.

« Salutations distinguées de Reykjavik ensevelie sous la neige, commença-t-il.

— Salutations distinguées de Córdoba infestée de moustiques, répondis-je du tac au tac.

— Bonne semaine, mon garçon ?

— Ma foi, la routine habituelle : Lena a fait pleurer sa secrétaire en lui demandant de retaper un mémo de trente pages hier soir ; une formation à ce nouveau machin, l’Internet ; un coup de collier sur le référendum d’adhésion de la Norvège à l’Union européenne…

— Tiens, vous aussi ? J’ai supervisé la production d’un rapport sur l’aménagement du Trondelag pour Moscou le mois dernier. Me demande bien ce qu’ils vont en faire. Enfin, passons. J’ai des choses plus importantes à vous dire.

— Je suis tout ouïe.

— Nos contacts à l’ONU nous signalent que Boutros-Ghali s’apprête à inviter John Hardbattle à venir s’exprimer devant l’Assemblée générale des Nations unies.

— Pas possible ! » m’exclamai-je.

Hardbattle, le fils d’un fermier bochiman, avait créé en 1992 l’association First People of the Kalahari en exploitant la vague d’indignation internationale suscitée par la publication du témoignage de Gaston Chemineau relatant les exactions du gouvernement botswanais. Hardbattle, qui était efficacement soutenu par l’association britannique Survival International, menait fort adroitement sa barque et, en moins de deux ans, il avait réussi à freiner – mais pas à stopper – le programme d’expropriation. Dans la foulée, les grands pays occidentaux s’étaient découvert une sympathie universelle pour les faibles et les opprimés, au point qu’en décembre 1993 l’ONU promulgua la période 1995-2004 « Décennie internationale des populations autochtones ». Ce jour-là, mon ami Youssef m’avait appelé du Caire pour me rappeler la conversation que nous avions eue dix-huit mois plus tôt à Honolulu : mon dossier était vraiment en train de changer la face du monde.

« Bien sûr, le Botswana agite ses réseaux pour empêcher l’invitation, reprit Gunnar, mais le vieux Boutros-Ghali est têtu comme une mule et il aura vraisemblablement gain de cause.

— C’est… Je ne sais pas quoi dire…

— Alors ne dites rien et contentez-vous de savourer. Votre dossier est arrivé pile au bon moment, il a cristallisé ce que tout le monde savait mais que personne n’avait le courage de dire à voix haute. Vous pouvez être fier de vous, mon garçon. »

Plus encore que la médiatisation de John Hardbattle, c’était la sensation que mon œuvre m’avait échappé et vivait désormais sa propre vie qui me grisait. Très peu de gens peuvent en dire autant.

« Mais je ne vous appelle pas uniquement pour vous tresser des lauriers. Un jeune agent de Hambourg, Jürgen Dorfmeister, m’a contacté la semaine dernière. Il souhaite écrire une suite à votre dossier.

— Une suite ? répétai-je au comble de l’excitation. Mais alors, les Bochimans deviendraient…

— Une saga, oui. Pas mal pour un gamin de vingt-six ans. »

Dans le jargon du CFR, une saga est une histoire que l’on entretient et prolonge par des dossiers réguliers. Les circonstances de la mort du pape Jean-Paul II et les extra-terrestres de Roswell sont des exemples de sagas que les scénaristes du CFR font périodiquement rebondir. Certaines s’étendent sur des périodes si longues que ceux qui les ont lancées forment eux-mêmes leurs remplaçants. L’inventeur de Roswell, un Canadien de plus de soixante-dix ans, aurait ainsi déjà consigné les épisodes des vingt prochaines années dans une lettre tenue enfermée dans le coffre-fort du Plan à Toronto. Je ne connaissais pas un jeune agent qui n’ait rêvé de créer une saga. Jusqu’ici, j’avais plutôt placé mes espoirs sur le Bettlerkönig. Je pouvais à présent rêver du record du Hongrois Bebeth, père de trois sagas à l’âge de trente-quatre ans.

« Je connais bien l’officier traitant de Jürgen, reprit Gunnar, et il a insisté pour que Dorfmeister me soumette son projet de scénario J’aimerais avoir votre avis.

— Allez-y. Je suis curieux d’entendre ce qu’il a en tête.

— Il veut s’intéresser au trésor de Maraqo. Vous vous rappelez sûrement que la tribu des Morafe avait découvert un gisement de diamants énormes et extrêmement purs. Leur chef Maraqo en avait remis quelques-uns à Nigel Maertens afin qu’il les vende et finance sa campagne de relations publiques internationale. Après la disparition de Maertens, Maraqo est devenu paranoïaque, mais il a tout de même montré quelques pierres à Chemineau qui les a photographiées.

— Je m’en souviens aussi bien que vous, Gunnar. Nous avons écrit ce dossier ensemble.

— Bon, toujours est-il qu’on peut se demander ce que sont devenus ces diamants. Jürgen voudrait fabriquer une nouvelle source qui corroborerait le récit de Chemineau et viendrait titiller les chasseurs de trésors et autres aventuriers. Il dit qu’il existe des sociétés américaines spécialisées dans la récupération de trésors et d’épaves. Le gouvernement botswanais ne serait sûrement pas ravi de les voir débarquer dans le Kalahari. Peut-être même proposera-t-il d’associer les Bochimans à l’exploitation diamantifère en espérant que les tribus lui révéleront l’emplacement de gisements secrets.

— Nous pourrions d’ailleurs souffler cette idée de co-exploitation à Survival International, dis-je, pensif. L’angle anthropologique ne suffit pas, je crois que nous avons intérêt à porter le débat sur le terrain économique.

— C’est exactement ce que suggère Jürgen, dit Gunnar. Le seul mot de trésor rappellera à la communauté internationale que l’expulsion des Bochimans n’est qu’une affaire de gros sous.

— Eh bien, je crois qu’il tient quelque chose. Dites-lui que je trouve son idée excellente, si tant est qu’il ait besoin de mon approbation.

— Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas qu’un autre agent s’invite dans votre dossier ? demanda Gunnar. Certains scénaristes sont plutôt susceptibles sur le sujet.

— Au contraire, je le prends comme une reconnaissance de la valeur de mon travail. Du reste, qu’il n’hésite pas à m’appeler s’il sèche, dis-je en espérant qu’il me prenne au mot.

— Je ne manquerai pas de le lui dire. Prenez soin de vous, mon garçon. »

Vers la fin de l’année 1994, je commençai à préparer mon voyage en Patagonie. Lena Thorsen avait anéanti mes espoirs de prendre un mois entier de congé en m’accordant royalement quinze jours « pendant la période creuse » (elle était bien la seule à s’être penchée sur la saisonnalité du business de la falsification). Il était convenu que Youssef et Maga me rejoindraient à Córdoba, puis que nous nous envolerions pour Ushuaia, où nous attendrait un guide. J’aurais pu me contenter de choisir une randonnée « clé en main », au lieu de quoi je m’absorbai dans l’étude des atlas et récits de voyage pour nous concocter un itinéraire sur mesure, dont j’envoyai une copie à mes deux amis. Youssef me téléphona peu après de l’antenne de Hô Chi Minh-Ville (Matières premières) où il venait de prendre de nouvelles fonctions pour la Banque mondiale. Il lui fallut quelques minutes pour en venir au véritable motif de son appel.

« J’ai reçu ma feuille de route. Tu as vraiment travaillé comme un chef, on dirait.

— J’espère que tu es en forme, dis-je, ça va être sportif.

— Si je comprends bien, nous commençons par passer deux jours à Córdoba. Où logerons-nous ?

— Mais ici, bien sûr ! Tu ne voudrais quand même pas aller à l’hôtel ?

— Je croyais que tu n’avais qu’un studio. On ne va pas tous dormir dans la même pièce ? » dit Youssef, très embarrassé.

C’était donc ça : il ne voulait pas dormir à côté d’une femme, fût-elle sa meilleure amie.

« Mais non, le rassurai-je, j’ai deux chambres. Tu prendras la mienne et Maga la chambre d’amis. Je dormirai sur le canapé du salon. »

Je l’entendis se détendre à l’autre bout du fil.

« Tu garderas ta chambre et j’irai dans le salon. Si, si, j’insiste. Tu sais, je demandais juste comme ça. Inutile d’en parler à Maga.

— Tu me connais, dis-je en souriant malgré moi, je suis diplomate comme un porte-parole de la Banque mondiale. Au fait, comment se passe ton installation ? »

Je le sentis se crisper à nouveau.

« Bien, bien. Mon poste à la Banque me laisse beaucoup de temps et Hô Chi Minh-Ville est… passionnante, faute d’un meilleur terme.

— Tu travailles sur un dossier en ce moment ? » demandai-je, pressentant que son malaise n’était lié ni à ses fonctions officielles ni à son installation domestique.

Youssef hésita quelques secondes avant de répondre.

« Non. Enfin si. Pas un dossier à proprement parler. Ils appellent ça une initiative. »

Une initiative ? Gunnar avait évoqué une fois devant moi ces dossiers collectifs de grande envergure, dont la durée se mesurait en années, voire en décennies. Youssef était la première personne que je connaissais à participer à une initiative. J’en ressentis une pointe de jalousie.

« Vraiment ? dis-je. Et de quoi s’agit-il ?

— Du pétrole. Surtout garde ça pour toi : nous allons essayer de faire monter durablement le cours du brut.

— Quoi ? m’écriai-je. Mais c’est insensé ! As-tu une idée des centaines de milliards de dollars que brasse l’industrie pétrolière chaque année ? Vous avez à peu près autant de chances de réussir qu’une flottille de canards de détourner un paquebot.

— Eh bien, c’est ce que je croyais d’abord, mais je n’en suis plus aussi certain. Observe l’évolution du cours du baril depuis trente ans et tu comprendras que le prix du brut ne réagit pas uniquement aux variations de l’activité économique.

— Tout le monde sait cela, dis-je, il reflète aussi la situation géopolitique.

— Entre autres. Par exemple, quand l’OPEP a quadruplé le prix du baril unilatéralement en 1973, elle n’a fait que traduire un nouveau rapport de forces entre les pays producteurs et les grandes puissances occidentales. Idem en 1990, quand Saddam Hussein a annexé le Koweït : les investisseurs, qui redoutaient un ralentissement de la production, ont fait repartir les cours à la hausse. C’est justement ce que j’essaie de te dire : les phénomènes psychologiques jouent un rôle essentiel dans la constitution des prix du pétrole, et je suppose qu’on pourrait dire la même chose des autres matières premières.

— Et qui manipule mieux l’inconscient collectif que le CFR ? dis-je. Tu as raison, c’est peut-être faisable après tout. Mais pourquoi diable s’attaquer au pétrole ? Et pourquoi le faire monter ?

— C’est bien mon problème. J’ai posé la question, mais on m’a répondu que je n’avais pas besoin de savoir ça pour faire mon travail.

— Le need to know, encore et toujours…», dis-je en faisant allusion à la règle cardinale qu’imposent les services secrets du monde entier à leurs agents, censément pour leur propre protection. Si l’un d’eux est arrêté, même la torture ne lui fera pas avouer ce qu’il ne sait pas.

« Qu’ils appellent ça comme ils veulent, vitupéra Youssef, mais je ne vais pas consacrer deux ans de ma vie à un projet dont je ne suis pas sûr d’approuver la finalité.

— Ça, mon vieux, tu aurais dû y réfléchir avant de t’enrôler, dis-je. D’ailleurs, où est le problème ? Tout le monde sait que les réserves pétrolières ne sont pas infinies. A priori, si les cours montent, les pays industriels vont davantage surveiller leur consommation. Ce serait plutôt positif, non ?

— Ce n’est pas aussi simple, gémit Youssef. Crois-moi, j’ai retourné le problème dans tous les sens et je me garderais bien de conclure. Prends un pays comme l’Inde, par exemple, qui importe environ les deux tiers de l’énergie qu’il consomme : chaque hausse d’un dollar du prix du baril compromet ses chances de développer son industrie. Est-ce que c’est ça qu’on veut : empêcher un milliard d’Indiens d’accéder au progrès ? Et tout ça pour quoi ? Pour que le sultan du Brunei puisse refaire les quatre-vingts salles de bains de son palais et s’offrir le dernier avion chasseur de chez McDonnell Douglas ?

« Tu me connais, Sliv, poursuivit Youssef, je n’ai pas la prétention de tout savoir. J’ai rencontré le coordinateur de l’initiative. C’est un Russe à peine plus âgé que moi, qui a vraiment oublié d’être bête. Il a sûrement d’excellentes raisons de vouloir faire grimper le prix du pétrole. Si seulement il voulait bien les partager avec moi…»

J’aurais pu céder à la tentation d’un bon mot et lui rétorquer qu’il était justement, de tous mes amis, celui qui avait le plus de certitudes. Mais Youssef avait besoin de mon soutien, pas de mes sarcasmes.

« On en reparlera en Patagonie, dis-je. Je vais en toucher deux mots à Gunnar, il aura peut-être entendu quelque chose. En attendant, tiens bon. Je vais creuser le sujet de mon côté. S’ils ont trouvé un motif, nous devrions pouvoir le découvrir nous aussi. Nous faisons partie de la même organisation, non ? »

Mais, comme aurait pu le dire Youssef, les choses n’étaient pas aussi simples.

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