Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 3 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 3

 

Dans le bus qui me conduisait au bureau ce lundi matin, je tirais un bilan globalement positif de ces deux mois de mission. Je n’avais jamais vraiment eu l’impression de travailler, j’avais vu du pays, rencontré des gens plutôt sympathiques. Le salaire était bon, excellent même, si l’on tenait compte du fait que le cabinet me défrayait intégralement.

Les secrétaires parurent sincèrement ravies de me revoir. Il était à peine 8 h 30 et tout le monde s’affairait déjà, comme si de nos études environnementales dépendait la survie de la planète. Je me souviens avoir pensé en poussant la porte de mon cagibi que j’avais fait le bon choix et que j’allais passer un bout de temps chez Baldur, Furuset & Thorberg.

Mon euphorie ne dura guère. Sur mon bureau m’attendait un exemplaire du rapport que nous avions remis au Parlement. Gunnar y avait glissé une carte avec ces mots : « J’espère que cette première mission vous laissera un bon souvenir. Ce rapport vous doit en tout cas beaucoup. » Il ne croyait pas si bien dire. Sous le bristol qui, j’en eus la certitude immédiate, avait été délibérément placé à cet endroit, s’étalait insolemment la première phrase du rapport : « Presque dix ans après la construction de la station de Nuuk (mise en service le 19 février 1982), le moment paraît venu pour le Groenland de se doter d’une deuxième station d’épuration. » Je ne saurai jamais ce qui me posséda à cet instant, mais je lançai une bordée de jurons qui durent s’entendre jusqu’à la réception.

Je crois que Gunnar Eriksson m’attendait. Il ne parut en tout cas pas surpris de me voir faire irruption dans son bureau, les traits rageurs et mon rapport à la main. Il avait déjà tombé la veste et m’accueillit de manière positivement cordiale.

« Vous avez passé un bon week-end, Sliv. Vous avez regardé le hockey hier ?

— Vous vous fichez de moi, Gunnar ! Qu’est-ce que tout cela signifie ?

— Du calme, mon garçon. De quoi parlez-vous ? Vous n’aimez pas le hockey ? »

Il se payait très ostensiblement ma tête. J’explosai :

« Vous savez très bien de quoi je parle ! De cette erreur dans la date d’inauguration de la station de Nuuk. J’ai pris la peine de la corriger trois fois : dans votre rapport intermédiaire, dans celui d’Olaf, et jeudi soir à l’hôtel. Elle n’y était plus dans le document que j’ai imprimé à minuit. Et voilà qu’elle réapparaît subitement dans le rapport définitif. Vous le faites exprès ou quoi ?

— Évidemment que je le fais exprès. Vous ne me croyez quand même pas assez stupide ou assez vicieux pour repasser derrière vous à trois reprises tout en sachant pertinemment que vous avez raison. »

J’en restai bouche bée : mon chef, l’une des personnes les plus importantes de cette agence, venait de m’avouer qu’il sapait consciencieusement mon travail.

« Sliv, reprit-il en me regardant droit dans les yeux, il faut que nous ayons une explication. Mais, avant tout, sachez que le rapport que vous avez entre les mains n’est pas celui que j’ai rendu au Parlement vendredi. C’est un exemplaire que j’ai retiré spécialement pour vous. Je sais que ce point est important à vos yeux, je connais votre conscience professionnelle.

— Elle est assurément plus grande que la vôtre, »

Je sus, sitôt que ces paroles eurent quitté mes lèvres, que j’étais allé trop loin. Eriksson ne pouvait accepter ce genre de remarques de la part d’un gamin de vingt-trois ans. Et pourtant, il ne montra aucun signe d’énervement, m’observant au contraire comme un prêtre miséricordieux le ferait d’un jeune voyou qui se serait rendu coupable de blasphème dans la maison du Seigneur. Il attrapa une boîte en argent dans la poche de sa chemise, en sortit une cigarette qu’il alluma sans se presser mais sans cesser non plus de me regarder. Puis il s’assit dans un de ses fauteuils chocolat et m’invita d’un geste à faire de même. Je m’exécutai machinalement, hypnotisé malgré moi par sa bonhomie.

« Le croyez-vous vraiment, Sliv ? Vous m’avez vu à l’œuvre pendant deux mois. Trouvez-vous réellement que j’ai fait du mauvais travail ? Pouvions-nous vraiment, au regard du temps et des moyens qui nous étaient impartis, produire une meilleure étude ? Honnêtement, je ne le pense pas.

— Elle aurait été encore meilleure sans ces erreurs que je vous ai signalées et que vous vous obstinez à y maintenir. »

Je fus coupé dans mon élan par le sifflement d’une bouilloire. Tranquillement, comme si j’avais quitté son bureau, Gunnar la débrancha, attrapa une tasse de fine porcelaine bleue et se prépara un thé aux mûres. Il goûta le breuvage du bout des lèvres et dut le trouver trop chaud, car il reposa la tasse devant lui.

« Honnêtement, Sliv, quelle importance que cette station ait été inaugurée le 19 février ou le 23 mars

— J’y vois quand même une différence.

— Et laquelle, s’il vous plaît ?

— Celle que je fais entre la vérité et le mensonge. » Je ne pus m’empêcher, en prononçant ces paroles, de les trouver pompeuses.

« Oh ! oh ! tout de suite les grands mots. Car vous détenez la vérité, n’est-ce pas ?

— Disons que je sais lire. La plaque dans le hall est formelle.

— Est-ce là votre seule preuve ? Une plaque comme celles que ces entrepreneurs funéraires vous gravent en soixante minutes ?

— Où voulez-vous en venir ? Vous contestez la date d’inauguration de la station ?

— Ah, fichez-moi la paix avec cette station ! » s’emporta-t-il en s’extirpant de son fauteuil, ce qui eut pour conséquence immédiate de révéler son nombril poilu. Une gorgée de thé l’aida à recouvrer son calme. Il reprit :

« Laissez-moi formuler les choses autrement. En admettant que la station d’épuration de Nuuk ait réellement été inaugurée le 19 février 1982 – je dis bien en admettant – et que vous deviez faire croire à quelqu’un qu’elle l’a été le 23 mars, comment vous y prendriez-vous ?

— Quelle question !

— Purement rhétorique, je l’avoue. N’importe, répondez.

— Eh bien, je commencerais évidemment par changer la plaque.

— De quelle façon ? Ne me dites pas que vous arriveriez à la réception avec la nouvelle plaque sous le bras en demandant à remplacer l’ancienne…

— Bien sûr que non. Je suppose que je trouverais un prétexte. Je prétendrais avoir été appelé par les services généraux pour vérifier la fixation de la plaque. Je la décrocherais du mur pour l’examiner et j’en profiterais pour la remplacer par celle que j’aurais apportée dans mon sac.

— Mais encore, continuez », m’encouragea Gunnar. Son thé devait avoir la bonne température à présent. Il le buvait à petites gorgées en m’observant par en dessous.

« Mais à quoi bon tout cela ?

— Ne songez pas au pourquoi. Pour l’instant, il s’agit du comment.

— On ne pourrait pas s’arrêter à la plaque. Les journaux locaux ont forcément relaté l’événement. Il faudrait retrouver l’édition du jour dans les archives de la bibliothèque municipale.

— Et voilà, c’est toujours ce que les gens citent en premier, les journaux ! s’emporta Gunnar. Comme s’il était difficile de subtiliser le journal de la bibliothèque de Nuuk. et de le remplacer par une édition presque identique… Mais c’est un jeu d’enfants ! Surtout au Groenland, dans un ,des seuls pays au monde qui ne comptent qu’une bibliothèque. Quoique. Ils envoient peut-être un exemplaire de leur torchon à Copenhague. Sûrement même. À vérifier. » Il était totalement perdu dans ses pensées. Finalement, il reprit : « Non, Sliv, la difficulté n’est pas là. Elle réside dans cette multitude de détails sur lesquels nous n’avons aucune prise : les souvenirs des riverains, la lettre dans laquelle le directeur de la station, bouffi d’orgueil, raconte à sa mère qu’il a serré la main du Premier ministre, le bulletin de salaire de février 1982 que le gardien de nuit garde précieusement pour faire valoir ses droits à la retraite, les factures téléphoniques détaillées que le chef de service a demandées pour confondre un employé indélicat. Croyez-moi, je ne me lancerais dans une telle opération qu’à condition d’avoir un budget de dix unités et le concours actif d’au moins trois centres.

— Mais de quoi parlez-vous ? » J’avais subitement l’impression d’avoir basculé dans un univers parallèle. Pourtant j’apercevais toujours par la fenêtre les yoles qui dansaient dans ce bon vieux port de Reykjavik.

« Tout ça pour dire, Sliv, que si j’avais voulu changer la date d’inauguration de cette maudite station, j’aurais pu le faire. Cela m’aurait pris du temps, coûté pas mal d’argent, mais j’y serais parvenu. Joli challenge, pas vrai ?

— Si l’on veut, concédai-je, sans savoir s’il parlait sérieusement. Gunnar, où voulez-vous en venir ? »

Il se resservit du thé et, cette fois, m’en proposa une tasse, que je refusai d’un geste.

« Ce que je veux dire, Sliv, c’est que nous pourrions nous amuser, vous et moi. Bien entendu, nous n’en resterions pas à de minables histoires de date d’inauguration. Vous vous souvenez de Skjoldungen ? Elle n’était pas mal vue, mon histoire de thorium. C’est un métal radioactif, qui peut être utilisé pour produire de l’énergie nucléaire. Je me suis renseigné, l’essentiel de la production mondiale provient d’Inde et d’Australie. Au prix où s’échange la tonne sur les marchés de matières premières, m’est avis que votre pêcheur de morue va rapidement troquer ses filets contre une pioche et un tamis. Ce n’est qu’une question d’années, de mois peut-être. Parfois nous ne faisons que devancer la réalité.

— Nous ? Vous êtes plusieurs à jouer ce petit jeu ?

— Ma foi oui, vous seriez surpris d’apprendre combien de vos collègues s’adonnent à ce passe-temps.

— Qui, par exemple

— Qui connaissez-vous ? Eh bien, pas plus loin qu’Elangir…

— Olaf Elangir ? Allons, Gunnar, vous blaguez ?

— Étonnant, n’est-ce pas ? dit Gunnar, songeur. Qui aurait cru qu’en l’espace de cinq ans ce garçon passerait maître dans l’art de la falsification ? C’est bien simple, avec lui, vous n’êtes jamais sûr de rien. Alors, Sliv, je peux vous compter parmi nous ? Je suis sûr que vous ferez une brillante recrue…» Je scrutais maintenant l’expression de Gunnar comme si ma vie en avait dépendu. Se pouvait-il qu’il soit sérieux ? Il avait dans l’œil cette étincelle qu’on retrouve chez les fous ou les prédicateurs.

« Mais je ne sais rien de ce que vous faites. Dites-m’en un peu plus. »

Je sus aussitôt que je venais de tomber dans le panneau et de prononcer les mots qu’il attendait, car il embraya instantanément :

« Ah ah, j’ai piqué votre curiosité, on dirait. Mais en voilà assez pour aujourd’hui. Rentrez chez vous, je n’ai rien d’intéressant pour vous cette semaine. Nous reparlerons de tout cela lundi prochain.

— Mais, protestai-je, je dois travailler, il y a des dossiers…

— Non, je n’ai rien à vous donner, vraiment. Et puis vous avez travaillé dur pendant ces deux mois, une semaine de vacances vous fera le plus grand bien. »

Eriksson s’était levé, l’entretien était terminé. Il était neuf heures moins le quart et je n’avais pas eu le temps d’enlever mon manteau. Gunnar me raccompagna jusque sur le palier et appuya sur le bouton de l’ascenseur, comme pour s’assurer que je décampais vraiment pour de bon. Tandis que les portes de l’ascenseur se refermaient sur moi, l’idée me traversa l’esprit que j’avais oublié mon journal sur mon bureau et que je n’avais pas lu les pages sportives.

Eriksson l’avait dit. J’avais une semaine pour réfléchir. Mais pour réfléchir à quoi ?

 

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