Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 17 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 3

 

 

Le surlendemain, Ramirez glissa la tête dans mon bureau pour m’avertir qu’Alonso Diaz était dans les locaux et souhaitait me rencontrer. Comme j’étais plongé depuis deux heures dans des tables de sinistralité maritime, j’accueillis cette diversion avec joie. J’avais largement sous-estimé la composante mathématique de mon nouveau poste et je redoutais le moment où Ramirez s’apercevrait que je ne comprenais pas la première ligne des équations qui encombraient tous ses mémos.

Dans l’ascenseur qui me menait au huitième étage, je me pris à rêver que Diaz m’annoncerait que ma couverture de réassureur était désormais suffisamment établie et que je pouvais maintenant me consacrer exclusivement aux affaires du CFR. Je savais malheureusement que mes vœux avaient peu de chances d’être exaucés. Tous les agents de classe 1 et 2 mènent une double vie. Seuls les agents de classe 3 et, bien sûr, les dirigeants du CFR organisent leur emploi du temps à leur guise.

Je m’attendais à découvrir un Diaz en petite forme, pas à converser avec un mort-vivant. Diaz flottait dans ses vêtements. Il avait perdu ses cheveux mais, par bravade ou coquetterie, ne portait pas de perruque. Le sang semblait s’être retiré de son visage, qui atteignait un niveau de rigidité minérale. Il m’attira contre lui dans une étreinte maladroite, mais je restai inconsciemment en retrait de peur de lui passer au travers.

« Cher Sliv, Gunnar m’a tellement parlé de vous que j’ai l’impression d’avoir un vieil ami en face de moi, dit-il en anglais.

— Pareillement », mentis-je en m’efforçant de masquer le trouble que m’inspirait son allure spectrale. Mais pourquoi diable Gunnar m’avait-il caché l’état de Diaz s’il en était averti ? Se doutait-il que je n’aurais pas été transporté à l’idée de travailler pour Lena Thorsen ?

« Je regrette de n’avoir pu vous accueillir moi-même le premier jour. Vous savez peut-être que je connais en ce moment quelques ennuis de santé…, dit Diaz en observant ma réaction.

— Je l’ai entendu dire, en effet », répondis-je comme si je mettais cette information sur le même plan que les horaires d’ouverture du restaurant d’entreprise.

Diaz me regarda longuement et je lus dans ses yeux comme il dut lire dans les miens que nous n’avions envie ni l’un ni l’autre de nous étendre sur le sujet de sa maladie. Il en parut soulagé et sa voix prit une note plus enjouée.

« Voulez-vous boire quelque chose ? Un soda ? Un jus de fruit ?

— Juste un verre d’eau, s’il vous plaît. » Si je devais ingérer mille calories de steak par jour, mieux valait commencer à faire des efforts sur tout le reste.

« Je vous fais préparer ça, asseyez-vous, mon garçon », dit Diaz en décrochant le téléphone pour appeler sa secrétaire.

Je tirai à moi une chaise en bois spartiate en repensant aux fauteuils en cuir de Gunnar Les deux hommes se disaient amis mais leurs styles n’auraient pu être plus différents. Gunnar avait ameublé son bureau confortablement, voire luxueusement, en choisissant avec soin éclairages et matières, là où Diaz, uniquement préoccupé de fonctionnalité, semblait s’être évertué à faire passer le sien pour un commissariat de police est-allemand. Avantage très net à Gunnar sur ce point, pensai-je en tentant – vainement – de trouver une position agréable sur ma chaise.

Lena Thorsen entra alors dans la pièce en portant un plateau. Elle rougit en comprenant que la carafe d’eau m’était destinée et que rien de ce qu’elle dirait ne pourrait me faire oublier l’avoir surprise un jour dans cette situation ancillaire.

« Ah, merci, Lena, l’accueillit Diaz. Posez ça là. Vous connaissez Sliv, je crois.

— Nous nous sommes rencontrés, en effet, confirma Thorsen en hochant la tête dans ma direction.

— Tant mieux, tant mieux, dit Diaz en me servant un verre d’eau. Vous allez beaucoup travailler ensemble. Lena, vous pourriez peut-être faire à Sliv les honneurs de la ville ce week-end, qu’en pensez-vous ?

— Avec plaisir, dit Thorsen en se servant un verre a son tour pour cacher à quel point elle prenait sur elle. Mais Sliv a peut-être d’autres choses plus urgentes à faire ?

— Absolument, dis-je en venant à sa rescousse. Mais je retiens l’invitation, ajoutai-je en regardant Thorsen dans les yeux.

— Asseyez-vous, Lena, reprit Diaz, vous tombez à point. Alors, Sliv, comment se passent vos premiers jours à la Compania Argentina del Reaseguro

— Bien, dis-je. Quoique pour tout dire, je ne m’attendais pas à ce que mon supérieur direct soit un civil.

— Oui, je sais, dit Diaz, ce n’est pas idéal. Nous avons fait une série de mauvais recrutements et nous sommes chroniquement en sous-effectif. Mais Ramirez est inoffensif. Tout ce qu’il demande, c’est qu’on le laisse aligner ses équations dans son coin. Il pense avoir découvert un modèle prédictif infaillible.

— Basé sur les fonctions riemanniennes, complétai-je. Oui, il m’a expliqué.

— Vous vous en sortirez très bien, asséna Diaz, réduisant ainsi à néant mes derniers espoirs d’échapper à la grisaille actuarielle. Plus sérieusement, je suppose que Gunnar vous a expliqué en quoi consiste le rôle du centre de Córdoba.

— Il a été à vrai dire assez peu explicite. Je sais juste que Córdoba est l’une des quatre entités chargées des questions de falsification. »

Diaz but une gorgée d’eau et acquiesça. Il était si pâle que je crus un instant qu’il allait s’évanouir.

« Pour avoir vous-même produit quelques dossiers, vous savez que votre officier traitant a pour mission de contrôler vos sources et de s’assurer que vous avez engagé suffisamment d’efforts pour authentifier votre scénario.

— Naturellement », dis-je. Comment aurais-je pu oublier les deux réunions quotidiennes au cours desquelles Gunnar épluchait le dossier Bochimans ?

« Si votre officier traitant éprouve le moindre doute, continua Diaz, il envoie le dossier à Hong Kong, qui l’étudie sur place ou le fait suivre vers l’un des trois centres secondaires de Córdoba, Malmö ou Vancouver. Là, nous disséquons le dossier au scalpel, nous confirmons les sources, nous recoupons les données, nous faisons valider les principales hypothèses par nos experts en interne.

— Pouvez-vous me donner un exemple ? demandai-je. Je ne vois pas bien quelle modification vous pouvez apporter sans avoir été associé préalablement à l’élaboration du scénario.

— Eh bien, dit malicieusement Diaz, prenons votre troisième dossier : Der Bettlerkönig.

— Comment ? m’écriai-je. Vous avez lu Der Bettlerkönig ?

— Si je l’ai lu ? demanda Diaz. Je l’ai dévoré. Gunnar me l’a envoyé en février dernier en insistant pour que je m’en occupe personnellement. Il me sait cinéphile…

— Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ? intervin Thorsen. Bettlerkönig, le roi des gueux ?

— Mmm Oui, c’est une bonne traduction estima Diaz. Sliv, racontez-lui votre scénario.

— Par où commencer ? En 1937, un jeune aristocrate allemand du nom de von C. soumet un projet de film, Der Bettlerkönig, à plusieurs producteurs. Tous le refusent en invoquant des prétextes variés. Klaus Hoffmann, de la société UFA (Universum Film AG), écrit ainsi à von C. : "Der Bettlerkönig manque des qualités morales que réclame le peuple allemand d’une production moderne."

— Façon polie de dire que le sujet n’était pas politiquement correct », traduisit Diaz qui reprenait des couleurs. Je décidai de lui faire plaisir en allongeant mon récit.

« Der Bettlerkônig raconte en effet l’histoire d’un petit duché bavarois au XIV° siècle. Le duc Friedrich se remet difficilement de la mort de sa femme, la duchesse Hilde. Sentant sa fin prochaine, il aimerait marier sa fille unique, Gudrun, qui est amoureuse du chevalier Harald, l’un des hommes les plus droits et les plus respectés à des lieues à la ronde. Harald s’est battu pour l’empereur Louis IV de Wittelsbach, il est sincèrement épris de Gudrun et le duc Friedrich voit en lui le successeur idéal.

« Mais des missives anonymes commencent à arriver au château. Elles révèlent au duc un aspect inattendu de la personnalité de son futur gendre. Nous apprenons que Harald encourage les serfs du duché à cesser de payer l’impôt en nature. "La terre appartient à ceux qui la travaillent, leur dit-il. Vos parents la cultivaient avant vous et, avant eux, les parents de ms parents. Pourquoi en donneriez-vous les fruits à ceux qui sont trop paresseux pour semer et labourer ?" Friedrich est abasourdi. Il convoque Harald au château et le confronte. Harald reste fidèle à ses convictions, même quand Friedrich le menace de l’exil. "J’aime Gudrun plus que ma vie, répond Harald, mais ma place est auprès des gueux."

Très émouvant, dit Thorsen, un rien narquoise.

— Attendez, dit Diaz qui s’amusait comme un petit fou, le meilleur est à venir.

— Friedrich fait mander Gudrun, en espérant qu’elle saura faire entendre raison à Harald. Mais Gudrun prend le parti de son prétendant. Elle explique à son père qu’il incarne un âge révolu et que la propriété foncière a vécu. Soudain, on entend la longue plainte d’une trompe de chasse. Friedrich se précipite à la fenêtre, pour découvrir une meute de gueux emmenée par Harald massée aux portes du château. Gudrun avertit son père que ses hommes prennent désormais leurs ordres auprès d’elle. Son ton, inflexible, ne supporte aucune contestation. Elle descend abaisser elle-même le pont-levis. À son père qui regarde, médusé, les gueux envahir pacifiquement le château, elle déclare : "Nous ne te ferons pas de mal."

— C’est tout ? demanda Thorsen.

— Ce n’est que le sujet du film ! s’exclama Diaz. Pas étonnant que la UFA ait rechigné à en faire une superproduction !

— Il faut dire, expliquai-je à destination de Thorsen, que l’idéal collectiviste n’est pas précisément en odeur de sainteté dans l’Allemagne nazie. Quatre ans plus tôt, Hitler a mis l’incendie du Reichstag sur le dos des communistes, arrêté quatre mille militants puis purement et simplement fait interdire le KPD, le Kommunistische Partei Deutschlands.

— L’époque serait plutôt à tourner Les Dieux du stade, renchérit Diaz.

— Mais von C. n’en a cure. Il est jeune, riche, idéaliste et inconscient. Personne ne veut produire son scénario ? Qu’à cela ne tienne, il financera le tournage lui-même. En juin 1937, il loue les studios de Babelsberg en utilisant un prête-nom, Günther Niemals. La Gestapo fait une descente à Babelsberg quinze jours plus tard. Von C. réussit à s’échapper, mais pas Niemals ni plusieurs comédiens, qui sont condamnés à cinq ans de prison.

— Je suppose que tout cela est documenté, dit Thorsen, d’un ton qui ne laissait guère de doute sur son opinion.

— Nous y viendrons, répondit Diaz. Mais oui, dans l’ensemble, Sliv a fait du bon travail. Niemals a existé, il est bien allé en prison ; mais pour une sordide affaire de pédophilie. Je doute que ses héritiers viennent contester notre version. Quant aux quinze jours en studio, ils figurent en bonne et due forme au plan de tournage conservé aux archives de Babelsberg.

— Il en faut plus pour arrêter von C., qui réalise à peine que son inconséquence vient de coûter la liberté à plusieurs de ses collaborateurs. Il se met en quête d’un château médiéval dans lequel reprendre le tournage et continue à payer acteurs et techniciens pendant la recherche. Un rabatteur lui signale le château d’Unterweikertshofen, dans le nord de la Bavière, près de la petite ville d’Erdweg. Il s’y rend séance tenante et abuse de la confiance du propriétaire, le comte von Hund, en lui faisant lire un scénario moins connoté politiquement. Le tournage commence dans une atmosphère irréelle. Les acteurs craignent pour leur sécurité : certains demandent à jouer masqués ou grimés, tous renoncent à apparaître au générique du film. Von C. tourne quantité de scènes inutiles dans le seul dessein de tranquilliser von Hund. Il enrôle les paysans du coin pour les plans de foule. L’actrice qui tient le rôle de Gudrun se blesse et von C. la remplace par sa propre sœur, Maria. En sept semaines, le film est dans la boîte. Von C. le monte seul, sur du matériel de seconde main. Il remet l’unique copie du film à Maria et contacte plusieurs distributeurs indépendants. L’un d’entre eux le dénonce à la Gestapo, qui vient l’arrêter le jour même. Von C. est condamné à dix ans d’emprisonnement. Il sera déporté à Dachau en 1940, à quelques kilomètres à peine d’Unterweikertshofen, et succombera à une épidémie de typhus en janvier 1945.

— C’est tout ? demanda Thorsen, déconcertée par cette accumulation de détails.

— Un peu de patience, voyons, ça ne fait que commencer ! plaisantai-je. Au début des années soixante, Maria, la sœur de von C., se met subitement en tête de faire jouer Der Bettlerkönig. Elle a conservé les bobines du film toutes ces années, sans jamais en révéler l’existence à qui que ce soit. Lisant un jour un article sur le Manifeste d’Oberhausen dans lequel vingt-six jeunes cinéastes allemands proclament la mort du cinéma de papa, elle contacte les signataires un par un et tente de les intéresser à son histoire. L’un d’eux, Franz-Josef Spieker, réagit favorablement. Il accepte de visionner le film et comprend immédiatement qu’il se trouve en présence d’un chef-d’œuvre. Il explique à Maria que le contexte politique allemand de l’époque lui laisse peu d’espoir de trouver un distributeur mais propose de montrer le film à son ami français, Georges Sadoul, grand critique de cinéma, auteur d’une monumentale histoire du septième art et surtout fervent militant communiste. Maria y consent, Sadoul tombe lui aussi sous le charme du Bettlerkönig et agite aussitôt ses contacts pour organiser une projection spéciale à la Cinémathèque française.

— Notre ami n’a peur de rien, commenta Diaz, mais Der Bettlerkönig apparaît bien au programme de la Cinémathèque le 12 novembre 1963.

— La salle de la Cinémathèque, alors sise rue d’ Ulm, compte deux cent cinquante places environ, mais les travées sont presque vides. Sadoul, qui a péché par précipitation, n’a pas eu le temps de rameuter l’intelligentsia. Truffaut est là cependant, ainsi que Daney et Doniol-Valcroze. Chris Marker arrive en retard. Sadoul introduit le film en quelques phrases et invite ses amis à découvrir une "œuvre impressionniste majeure, plus puissante encore que M. le Maudit".

— Rien que ça », persifla Thorsen, qui selon toute vraisemblance n’avait jamais vu M. le Maudit et tenait probablement Fritz Lang pour un designer berlinois.

« De cette soirée mémorable nous sont parvenus plusieurs témoignages. Daney écrit : "Un géant est né et mort hier soir." Truffaut confie à son journal que les gueules des serfs bavarois l’ont ému aux larmes et que l’intransigeance dogmatique de Gudrun l’a glacé jusqu’au sang. Marker est bouleversé de constater que von C. maîtrisait déjà en 1937 la technique de montage d’images fixes commentées en voix off qui a fait le succès de La jetée un an plus tôt. Malgré tous ces comptes rendus, un étrange mystère entoure encore certaines circonstances de la projection. Pour certains, le film est muet et la progression du récit rythmée par des bancs-titres. Selon Doniol-Valcroze, les acteurs s’expriment en allemand et Sadoul a engagé ce soir-là deux interprètes chargés de traduire à la volée les longs monologues de Harald et Gudrun.

« Mais Der Bettlerkönig entre véritablement dans la légende la semaine suivante, quand les bobines du film brûlent dans l’incendie du studio munichois de Maria. Catastrophé, Sadoul, le seul à avoir vu le film deux fois, consigne les grandes lignes du scénario par écrit en formant le vœu qu’un jour un réalisateur aussi inspiré que von C. fera revivre ses personnages à l’écran.

— Et j’imagine que par une sorte de malédiction, supputa Thorsen, tous les protagonistes de cette belle histoire disparaissent dans les années suivantes en vous laissant la voie libre pour parler et écrire à leur place.

— Ma foi, oui, dis-je tranquillement. Et pour construire le mythe du Bettlerkönig qui, moins d’un an après sa création, a déjà trouvé sa place dans le patrimoine du cinéma d’avant-guerre.

— La semaine dernière, précisa Diaz, Godard a confié à un journaliste de la télévision suisse romande qu’il ne se pardonnerait jamais d’avoir manqué la séance de la Cinémathèque le 12 novembre 63. Vous vous rendez compte ?

— Godard ? dit Thorsen. Connais pas.

— Enfin, Lena, protesta Diaz, Jean-Luc Godard : À bout de souffle, Le mépris…

— Jamais entendu parler, marmonna Thorsen, vexée par le ton paternaliste de Diaz.

— Ce n’est pas grave, dis-je pour calmer le jeu. Disons que c’est un grand réalisateur et qu’avec une telle réponse il met Der Bettlerkönig à l’abri des fouineurs. » Voyant que Diaz n’était pas rassasié, j’ajoutai : « Mais pas autant que cet autre réalisateur français, Claude Chabrol, qui a comparé récemment la détresse du duc Friedrich à celle de Claude Rains, à la fin des Enchaînés de Hitchcock.

— Non, il a dit ça ? demanda Diaz, incrédule. Mais alors…

— Eh oui, complétai-je, pas mécontent de mon petit effet, il prétend avoir assisté à la projection de 1963. Ce n’est pas moi qui vais le contredire…» Je surveillais Thorsen du coin de l’œil. Elle n’avait pu retenir un mouvement de surprise en entendant corroboration si pure.

« Incroyable…, commenta Diaz. Mais dites-moi, Sliv, comment vous est venue l’idée de ce scénario.

— Eh bien, je m’intéresse depuis longtemps au thème des œuvres disparues. Savez-vous que huit des quarante toiles attestées de Léonard de Vinci n’ont jamais été retrouvées ? Que Le peintre sur la route de Tarascon de Van Gogh se trouve quelque part dans la nature ?

— Il paraît, intervint Thorsen qui avait recouvré ses moyens depuis que nous ne parlions plus cinéma, que le CFR a produit un faux roman d’Alexandre Dumas.

— Absolument, confirma Diaz. Le chevalier de Saint-Hermine. Mais nous avons beau le leur avoir mis sous les yeux, les Français ne l’ont toujours pas retrouvé. Idem en musique classique : un de nos agents compose en ce moment une aria de Bach.

— Justement, dis-je, j’ai remarqué que le CFR avait traité de tous les arts, sauf du cinéma. En même temps, j’ai dû adapter le scénario de von C. pour le faire entrer dans la directive du Plan sur la propriété foncière. »

Le thème « La terre à ceux qui la cultivent » figurait au rang des priorités du Plan triennal 1992-1994. Même si Toronto m’avait fait remarquer qu’ils auraient préféré un scénario contemporain sud-américain à ma chronique bavaroise médiévale, ils avaient approuvé le dossier en raison de son potentiel futur.

J’en revins au début de la conversation :

« Au fait, Alonso – vous permettez que je vous appelle Alonso ? qu’avez-vous corrigé à mon dossier ?

— Ah, nous y voilà, rebondit Diaz. Beaucoup de choses en fait. J’aurais dû vous renvoyer mes corrections, mais, sachant que vous arriviez prochainement, j’ai préféré attendre et vous les communiquer de vive voix.

« D’abord, vous commettez quelques erreurs factuelles. Par exemple, les séances de la Cinémathèque commençaient à l’époque à 20 h 30, pas à 20 heures…

Ensuite, von C. n’aurait jamais envoyé son scénario à la UFA en 1937, l’année même où l’État nazi a pris 72 % de son capital. J’ai vérifié, la nouvelle a fait les gros titres de la presse. Von C. était peut-être audacieux, mais pas stupide.

— J’en conviens, dis-je, beau joueur.

— Plus embêtant, reprit Diaz, François Truffaut ne pouvait assister à la projection le 12 novembre 1963. Ce jour-là, il était à Lisbonne, où il finissait le tournage de La peau douce.

— Oh…, lâcha Thorsen en s’efforçant de paraître , consternée.

— C’est typiquement le genre d’erreurs stupides qui peuvent vous coûter très cher. Nous avons repoussé la projection au 3 décembre, date à laquelle toutes les sommités que vous citez se trouvaient à Paris. Mais vous prenez également des risques, certains volontaires, d’autres pas. Vous ne jugez par exemple pas nécessaire de falsifier les archives de la Gestapo, qui a pourtant arrêté von C.

— J’ai honte de l’avouer, mais j’ignorais leur existence, reconnus-je.

— Oh…, dit encore Thorsen.

— Les Alliés les ont presque toutes retrouvées en 1945. Les plus importantes sont conservées à Arolsen-Waldeck en Allemagne. Nous avons fait le nécessaire. Je dois dire que vous m’inquiétez davantage quand vous citez le château d’Unterweikertshofen et ses propriétaires depuis deux siècles, la respectable famille von Hund. Pensez-vous vraiment qu’un tournage de sept semaines ait pu passer inaperçu, tant des paysans du coin que des héritiers du comte von Hund, qui étaient des enfants à l’époque et habitaient probablement au château ?

— C’est peu probable, en effet, concédai-je.

— À tout le moins, insista Diaz. Surtout, vous prenez un risque pour rien. Nous ne connaissons l’histoire du tournage qu’au travers du récit de Sadoul, qui l’a entendu de Spieker qui lui-même le tenait de Maria. Contentez-vous de dire que le film a été tourné en Bavière, région qui abrite des centaines de châteaux, et que von C. a berné les propriétaires.

« Autre risque, peut-être plus calculé celui-ci : vous n’ignorez pas que Chris Marker est bien vivant. »

Non, je ne l’ignorais pas, mais cette fois je pensais avoir des arguments.

« Il n’apparaît jamais en public et n’a pas donné une interview depuis dix ans. Je le vois mal sortir de sa réserve pour démasquer une supercherie.

— Moi aussi, estima Diaz. Les personnages de votre dossier ne peuvent quand même pas tous être morts. Disons que si l’un d’entre eux doit avoir survécu, j’aime autant que ce soit Marker.

« Venons-en maintenant aux améliorations, poursuivit Diaz. D’abord, j’ai changé Hilde en Hildegard. Il est communément admis que le diminutif Hilde n’apparaît qu’au XIX° siècle. Ensuite, j’ai travaillé sur les techniciens du film. Vous avez retouché les biographies de plusieurs acteurs du film, mais curieusement vous avez oublié les techniciens. Désormais, le preneur de son évoque le tournage du Bettlerkönig dans ses Mémoires et le photographe raconte dans plusieurs interviews comment von C. l’obligea à employer des focales courtes dans la confrontation entre Friedrich et Gudrun. J’ai également développé l’appareil critique. Saviez-vous par exemple qu’avant d’adhérer au Parti communiste, en 1932, Sadoul avait appartenu à la mouvance surréaliste, où ses amis s’appelaient André Breton et Louis Aragon ? Par son dédain de l’autorité, par son audace formelle et sa construction elliptique, Der Bettlerkönig a forcément déclenché en lui des réminiscences surréalistes, qu’il a décrites dans une lettre adressée à son ami Aragon et dont je vous communiquerai une copie si cela vous intéresse.

— J’aimerais bien la voir, en effet, dis-je.

— Mais surtout, reprit Diaz, nous avons élargi le retentissement du Bettlerkönig au-delà de la seule sphère cinématographique. Votre dossier révèle une version cloisonnée de la création alors que de nos jours – et probablement de tout temps d’ailleurs —les grandes œuvres irriguent les autres arts et engendrent une descendance réellement transdisciplinaire.

— C’est évident », insista lourdement Thorsen. Je faillis lui demander d’élaborer sur les propos de Diaz. Heureusement pour elle, celui-ci poursuivit son exposé :

« L’expressionnisme, dont vous parliez tout à l’heure, était un mouvement pictural avant de trouver une déclinaison au cinéma. Pensez à Schiele, Munch, Kokoschka… D’ailleurs l’expressionnisme ne s’arrête pas aux arts visuels. Il a influencé Schoenberg en musique, Kafka en littérature, Mendelsohn, à la limite, en architecture.

— L’histoire de l’art est la marotte d’Alonso, précisa Thorsen dans ce qui constitua sa seule contribution utile à la conversation.

— Idem pour le minimalisme ou le néoréalisme et je ne vous parle pas du cubisme, qui dépassa la peinture pour toucher la sculpture et les arts plastiques en général. »

Diaz fit une pause pour boire une gorgée d’eau La conversation lui réussissait. Si j’avais été son médecin, je lui aurais prescrit une séance de falsification matin, midi et soir.

« Compris, dis-je, mais Der Bettlerkönig n’a vraiment pas inventé un style nouveau…

— En êtes-vous si certain, mon garçon ? demanda Diaz en me regardant, amusé.

De fait, je ne l’étais pas. Je n’avais pas vu le fil. Personne ne l’avait vu.

« Vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ? Dit Diaz. Je vous dis, moi, que dans Der Bettlerkönig von C. revisite les codes du surréalisme, que la force visuelle de sa horde de gueux a inspiré les manifestations silencieuses contre la guerre du Vietnam, que Marker ment peut-être quand il prétend avoir inventé la narration sur plans fixes, que le photographe allemand Andreas Gursky a puisé l’idée de ses textures enrichies dans un commentaire de Sadoul sur la "granularité expressive" du film de von C. ! N’ayez pas peur de déborder de votre sujet, vous lui donnerez une assise plus large.

— Merci du conseil, dis-je. J’ai l’impression que Der Bettlerkönig n’a plus grand-chose à voir avec projet que j’ai remis à Gunnar…

— Détrompez-vous, répondit gracieusement Diaz. Disons que j’ai un peu étoffé un dossier qui était déjà formidable. Maintenant, Sliv, de vous à moi, vous pensez déjà à la suite, non ?

— Une suite ? demanda Thorsen. Et comment Pourrait-il y avoir une suite ?

— Von C. a tourné quinze jours à Babelsberg avant la descente de la Gestapo, dis-je en souriant. On n’a jamais retrouvé les bobines.

— Cela doit représenter environ trente minutes de film, pas vrai, Sliv ? » lança Diaz en m’adressant un clin d’œil de connivence. Le vieux forban avait deviné mon prochain coup, alors que Gunnar n’avait aucune idée de ce que je tramais.

« À peu près, dis-je, admettant implicitement qu’il m’avait percé à jour. Mais mes compétences s’arrêtent à l’écriture. En revanche, si nous avons en interne un jeune réalisateur qui veut s’essayer à la fresque politique médiévale, je serai heureux de lui donner un coup de main…

— Nous le trouverons, dit Diaz en se frottant les mains, nous le trouverons. Ah ! mon garçon, c’est une bénédiction de vous avoir ici. Les scénaristes brillants sont si rares.

— Vous me flattez, Alonso ! minaudai-je en regardant Thorsen qui bouillait de rage, j’ai encore tant de choses à apprendre.

— Et modeste en plus ! s’exclama Diaz. C’est vrai qu’il vous reste beaucoup à apprendre. J’aurais adoré être votre instructeur, mais je crains que le sort n’en ait décidé autrement. Je vous laisse entre les mains de Lena. Fiez-vous à son jugement en toutes circonstances, ses qualités de falsificatrice sont sans égales. »

J’attendais que Thorsen se récrie à son tour mais rien ne vint. Au contraire, elle me jeta un regard satisfait qui indiquait assez combien elle goûtait cette mise au point.

 

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