Les falsificateurs
Chapitre 9
De retour à Córdoba, je retrouvai la routine : beaucoup de travail, des amitiés superficielles, une autre passade avec une étudiante espagnole en échange universitaire. Mes collègues de la Compana commençaient à s’interroger de plus en plus ouvertement sur le manque d’applications concrètes de mes recherches sur les ouragans. Diaz survivait, mais sa santé continuait de se dégrader. Lena priait pour qu’il restât en vie : dans un élan d’ingénuité, elle m’avoua qu’elle pouvait ainsi continuer à gérer le Bureau sans qu’on lui colle un nouveau patron. Elle se savait trop jeune pour être promue directrice de bureau.
Et puis un jour de juin 1995, le 16 peut-être ou le 17, alors que nous discutions les modalités d’une prochaine infiltration dans les archives informatiques de la CIA, Lena me coupa brutalement la parole :
« Vous avez vu que la France s’apprête à reprendre ses essais nucléaires en Polynésie ?
— Oui, j’ai lu ça. Quel rapport avec ce dossier ?
— Avec celui-là aucun, mais vous vous rappellez ce dossier Galochat que nous avons reçu au début de l’année. Si j’ai bonne mémoire, une partie se déroulait en Australie ou en Nouvelle-Zélande…
— Vous voulez parler du dossier de Rama Chandrapaj ? Oui, il faisait tout un développement sur l’apparition d’espèces dérivant du galochat dans le Pacifique Sud.
— Et son argumentaire tenait la route ?
— Euh, je crois, oui, dis-je sans savoir où Lena voulait en venir. Autant que je me souvienne, nous n’avons rien trouvé à redire. Pourquoi cette question ?
— Oh, pour rien. J’ai juste l’impression que l’écosystème de cette région du monde va faire l’objet d’une attention particulière dans les semaines qui viennent. »
Thorsen avait réussi à me faire peur. L’entretien terminé, je cherchai dans ma bibliothèque le dossier en question, intitulé Le galochat réapparaît. Il était toujours où je l’avais rangé quelques mois plus tôt, ce jour où j’étais allé chercher Youssef et Magawati à l’aéroport. Je parcourus les premières pages, pour me remettre les grandes lignes en tête.
Chandrapaj commençait par faire le point sur la situation du galochat, trois ans après que Magawati eut, dans son premier dossier, attiré l’attention de la communauté internationale sur le sort de ce poisson osseux de la famille des scombridés. Les affaires du galochat ne s’arrangeaient pas. Les subsides de la communauté européenne ne suffisaient pas à enrayer l’extinction progressive du galochat, que Maga avait mis sur le compte de l’effondrement d’une plateforme pétrolière au large de la Norvège. Bruxelles avait pourtant interdit la pêche du galochat. Tout spécimen ramené dans des filets devait être immédiatement rejeté à la mer, sous peine d’amende. De généreuses subventions étaient également promises aux aquaculteurs qui entreprendraient l’élevage du galochat. Malheureusement, le nombre d’œufs pondus à chaque cycle reproducteur était en chute libre et rendait toute exploitation commerciale impossible. Confondant (volontairement ou non, c’était difficile à dire) galochat et galuchat, Chandrapaj imaginait que les associations écologiques se mobilisaient contre les artisans qui utilisaient la peau du précieux poisson pour tapisser des fauteuils et confectionner des sacs à main.
Toutefois une espèce de galochat un peu particulière avait été observée au large de la Nouvelle-Zélande. Le galochat du Pacifique différait de son homologue européen par plusieurs détails anatomiques, mais la parenté des espèces était positivement établie. Chandrapaj n’expliquait pas comment une nouvelle espèce avait pu apparaître si brutalement dans ce bassin océanographique formé par l’Australie, les îles Fidji et la Nouvelle-Zélande. Il se bornait à raconter comment, d’une année sur l’autre, le galochat avait subitement été pris en compte dans les statistiques du ministère de l’Agriculture et de la Pêche néo-zélandais. Il suggérait bien en conclusion l’hypothèse d’une mutation de l’espèce, mais je le soupçonnais de détenir une explication plus convaincante qu’il livrerait à la communauté scientifique dans le troisième épisode de la saga.
Mon opinion sur Le galochat réapparaît n’avait pas changé. C’était un dossier correct, qui manquait un peu d’humour à mon goût, mais auquel je n’avais apporté que de menues corrections. Et cependant, sans que je parvienne à savoir pourquoi, l’inquiétude – un mot un peu fort peut-être pour désigner une simple impression jetée en l’air – de Lena Thorsen me mettait mal à l’aise.
Sans même m’en apercevoir, je commençai à suivre plus attentivement l’actualité. Je ne pouvais plus passer devant le fil d’Associated Press qui crachait 24 heures sur 24 des dépêches venues du monde entier sans relever machinalement le listing et y chercher les mots « nucléaire » ou « Nouvelle-Zélande ». Je fus sans doute l’un des premiers à remarquer l’irritation croissante des gouvernements du Pacifique Sud et la détermination rageuse des associations écologiques, consciencieusement attisée par les lobbies industriels asiatiques, trop contents de voir les produits français menacés de boycott. Le malheureux Chirac n’était visiblement pas préparé à l’ampleur de la contrariété suscitée par la reprise des essais nucléaires français. Plus il s’expliquait et moins on le comprenait. Il avait beau répéter que ces essais étaient les derniers, que la France éprouverait désormais son arsenal par simulation informatique, l’opinion s’entêtait à lui dénier le caractère souverain de sa décision.
Je n’étais pas le seul à être inquiet. Lena Thorsen suivait elle aussi de près la progression du sentiment anti-français dans cette région du monde. Elle ajouta à mon agitation en me convoquant début juillet pour me soumettre à une batterie de questions. Le dossier de Chandrapaj était-il parfaitement d’équerre ? N’avais-je rien remarqué qui puisse attirer l’attention des autorités locales ? Pouvais-je l’assurer enfin qu’aucun agent du CFR n’avait laissé derrière lui de traces de son passage ? Thorsen dut me sentir un peu moins sûr de moi, car elle exigea que je lui prépare pour la semaine suivante la liste de toutes mes interventions sur le dossier.
Elle ne me laissa pas le temps de m’exécuter. Dès le lendemain, elle fit irruption dans mon bureau, un exemplaire de l’International Herald Tribune à la main. Sans un mot mais dans un état d’énervement proche de l’hystérie, elle me fourra le journal sous le nez en pointant une manchette du doigt. Le Premier ministre néo-zélandais faisait part de son intention de réaliser une « étude scientifique incontestable pour mesurer l’impact dévastateur des essais nucléaires français sur l’écosystème du Pacifique Sud ». Il expliquait avoir arrêté sa décision après s’être concerté avec ses voisins australiens et fidjiens, soucieux comme lui de la préservation de leur faune et de leur flore.
« Eh bien ? demandai-je un peu sottement.
— Eh bien ? vociféra Thorsen. Vous rendez-vous bien compte de l’avalanche de mauvaises nouvelles qui s’apprête à se déverser sur nos têtes ?
— Pure gesticulation politique !
— Justement, pure gesticulation politique, comme vous dites. Ah, je vois la scène comme si j’y étais : mise en place d’une commission indépendante, constitution de groupes de travail, rapport officiel devant le Parlement !
— Mais c’est ridicule, tout le monde sait bien que des essais souterrains à quatre mille kilomètres de distance ne peuvent avoir aucune conséquence sur l’écosystème !
— Vous, vous le savez et probablement que Bolger, le Premier ministre néo-zélandais, le sait aussi. Mais le pékin moyen, lui, n’a pas vos compétences. Il croira ce qu’on lui présentera, surtout si ça le flatte dans son chauvinisme. Et avec des ONG comme Greenpeace qui vont tout faire pour avoir accès au dossier, on peut s’attendre .à ce que l’examen des faits ne soit pas précisément impartial. »
Elle avait évidemment raison.
« N’empêche, ils ne trouveront rien…, dis-je.
— En êtes-vous vraiment aussi sûr ?
— J’ai respecté toutes les règles de sécurité, avançai-je en ayant conscience de ne pas répondre à la question.
— Encore heureux, bon sang ! De toute façon, nous le saurons bientôt. Parce que là, vous pouvez être certain qu’ils vont tout inspecter à la loupe. Vous allez avoir droit à un audit grandeur nature : croyez-moi, tout va y passer. Cette liste que je vous ai demandée, elle est prête ?
— Vous me l’aviez demandée pour lundi…
— Changement de programme Je la veux demain sur mon bureau à la première heure. C’est la guerre, Dartunghuver, vous m’entendez, la guerre. »
Je mis quelques minutes à recouvrer mes esprits. La scène m’avait laissé une sensation de malaise particulièrement désagréable. Oh, bien sûr, je connaissais trop Lena Thorsen pour ne pas avoir décelé dans son emportement ce qu’il avait d’emphatique. Elle entendait me faire peur et elle y avait réussi. La situation était grave, soit. Le message était passé cinq sur cinq. Toutefois, je l’avais bien regardée au cours de la discussion. Je m’étais attendu à lire sur ses traits une certaine exaltation à l’idée de la bataille qui s’annonçait. Cette fille était une guerrière habituée à dicter sa loi, la perspective d’une belle joute aurait dû décupler ses forces. Et pourtant, l’expression que j’avais lue dans ses yeux n’avait rien à voir avec l’ivresse du combat, elle portait un autre nom : la trouille. Mais de quoi avait-elle peur ? D’être témoin de mon premier faux pas ? Sûrement pas. Alors quoi ? D’avoir laissé passer une bourde dans le dossier ? D’être tenue pour responsable d’un ratage et d’écoper d’un blâme ? Gunnar Eriksson aimait a dire qu’il fallait, pour faire carrière dans le CFR, se trouver au bon endroit au bon moment. Je n’avais jamais pensé à lui demander ce qui arrivait aux jeunes agents qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment…
Je passai la soirée et une bonne partie de la nuit à établir la liste demandée par Thorsen. Le dossier n’était pas bien épais, mais j’épluchai le moindre paragraphe comme si ma vie en avait dépendu – et peut-être en dépendait-elle. Je persistais à penser que nous avions, Chandrapaj et moi, plutôt bien travaillé. La description des mœurs du galochat emportait la conviction, mais le clou du dossier était incontestablement la directive européenne sur la préservation de l’espèce, au style si ampoulé et technocratique que je soupçonnais Chandrapaj d’en avoir confié la rédaction à un fonctionnaire bruxellois en retraite. À dire vrai, le volet européen du dossier ne me souciait guère. Je savais que les investigations de la commission porteraient essentiellement sur le bassin Pacifique. Chandrapaj n’en avait heureusement pas trop fait. La piste néo-zélandaise n’était visiblement pour lui qu’une façon astucieuse de faire rebondir le dossier, en prévision d’un volet ultérieur de la saga. Le témoignage du pêcheur qui, le premier, avait remonté un spécimen de galochat dans ses filets résisterait à toute enquête ; sur les conseils de Thorsen, je m’étais alloué les services d’une petite communauté de mareyeurs qui, en cas de besoin, corroboreraient la déposition de leur camarade. D’ailleurs, les photos publiées par la Pacific Rim Oceanographic Review valaient tous les discours du monde. Deux clichés montraient côte à côte un galochat de la Baltique et un galochat du Pacifique. Le professeur William N. Donnaught, titulaire – authentique – de la chaire d’ichtyologie de l’Université de Christchurch, détaillait les différences minimes entre les deux poissons mais les rattachait sans l’ombre d’une hésitation à une unique espèce.
J’arrivais à la fin du dossier et j’avais presque entièrement chassé le doute de mon esprit, quand je découvris le graphique qui devait sceller mon destin. Intitulé Vers la fin du règne des chondrichtyens ?, il mettait en évidence la lente mais inexorable montée en puissance des poissons à squelette interne ossifié, les ostéichtyens. Au sein de cet ordre, un tableau faisait état des progressions les plus spectaculaires sur la période 1988-1993 : tarpons (+ 36 %), orphies (+ 51 %), balistes (+ 85 %)… et galochats (+ 118 %).
Ce n’était pas tant le graphique en lui-même ni l’endroit où Chandrapaj avait réussi à le faire insérer (dans le rapport annuel de Greenpeace sur la faune océanique !) qui m’inquiétaient, que la mention « Données : ministère de l’Agriculture et de la Pêche, Wellington » qui figurait négligemment au bas de la page. Nulle part dans son rapport, Chandrapaj ne mentionnait de falsification de sources à l’intérieur du ministère de l’Agriculture. Quant à moi, je n’avais pas souvenance d’avoir mobilisé nos relations au sein de l’administration néo-zélandaise.
À cette heure avancée, les termes du problème mettaient un peu de temps à se mettre en place. Chandrapaj avait utilisé une première source (les statistiques du ministère de l’Agriculture) pour en crédibiliser une autre (le rapport de Greenpeace), un technique classique et sans danger que maîtrisai n’importe quel agent de classe 1. Mais sans danger à condition de ne pas oublier de falsifier la premièrr source, faute de quoi tout l’édifice risquait de s’écrouler. Comment avais-je pu laisser passer une erreur aussi grossière ? Une deuxième question, tout aussi préoccupante, m’assaillit aussitôt : qu’allait penser Lena Thorsen ?
Je regardai ma montre :1 heure du matin. Il devait être 17 heures à Wellington. Je n’avais plus beaucoup de temps. Sur un coup de tête, j’appelai le ministère de l’Agriculture néo-zélandais. Je me présentai à la standardiste comme un journaliste allemand et demandai à parler au chargé des questions de pêche. Un instant plus tard, elle me mettait en communication avec le dénommé John Harkleroad.
« John Harkleroad, j’écoute.
— Hans Messerhalb de Munich, je suis journaliste à Natur und Wissenschaft…
— Je ne connais pas votre journal, mais qu’importe. Que puis-je faire pour vous ? »
Ces deux phrases, le ton de sa voix m’avaient suffi pour le cataloguer comme un brave type. Tout n’était peut-être pas perdu.
« Je crois savoir que vous publiez chaque année des statistiques sur les différentes espèces de poissons du Pacifique Sud…
— C’est exact. Mais le rapport de cette année n’est pas encore prêt.
— Quand sort-il ? me forçai-je à demander alors que je m’en moquais éperdument.
— Oh, pas avant septembre, j’en ai peur. C’est à quel sujet ?
— Je me demandais… Serait-il possible de se procurer un exemplaire du rapport de l’an dernier ?
— Bien sûr, mon vieux, pas de problème. Vous avez Internet ?
— Euh, oui.
— Alors, connectez-vous sur le site du gouvernement et suivez le guide, il vous amènera tout droit au rapport 1994.
— Merci, bredouillai-je.
— Pas de quoi, mon vieux, à votre service. »
Avant toute chose, vérifier si le rapport du ministère contenait les données sur le galochat. Si c’était le cas, cela signifierait que Chandrapaj avait fait son boulot et qu’il bénéficiait de complicités au sein même du ministère. Il écoperait d’un blâme pour ne pas l’avoir consigné dans son dossier. Dans le cas contraire… Non, je me refusais à envisager cette éventualité. Chandrapaj avait forcément falsifié le rapport du ministère. J’allumai mon ordinateur.
La lenteur de mon modem me crucifia dans mon fauteuil. La page d’accueil du site du gouvernement néo-zélandais mit près d’une minute à se charger, puis je fis une fausse manœuvre qui m’obligea à revenir en arrière et me coûta encore plusieurs dizaines de secondes. Enfin, j’arrivai sur la section Agriculture et Pêche. Le rapport était là, deux pages plus loin, prêt à être téléchargé dans sa version PDF.
Un quart d’heure après, je devais me rendre à l’évidence. Le galochat n’apparaissait nulle part dans le texte. Le tableau qui figurait dans le rapport de Greenpeace existait bel et bien. Tarpons, orphies, balistes étaient au rendez-vous, mais de galochat, il n’était pas question.
Qu’allais-je bien pouvoir raconter à Lena Thorsen ?
Je résolus de lui dire la vérité. Une fois n’est pas coutume, j’arrivai au bureau avant elle. Mais, ce jour là, il en aurait fallu bien plus pour la dérider.
« Récapitulons, voulez-vous ? » Elle était très calme, le teint frais (contrairement à moi qui donnai l’impression d’avoir dormi tout habillé), les cheveux encore mouillés et tirés en arrière. « Chandrapaj veut faire croire à l’apparition du galochat dans le Pacifique Sud. Pour cela, il falsifie différentes sources, dont une publication de Greenpeace. Cette publication renvoie directement à un rapport du ministère de l’Agriculture et de la Pêche néo-zélandais. Chandrapaj a omis de falsifier ce rapport et vous, qui étiez chargé de passer derrière lui, ne vous en êtes pas aperçu. C’est exact ?
— Parfaitement exact », répondis-je. J’aurais pu ajouter que Lena Thorsen, elle-même chargée de me contrôler, n’avait rien vu non plus, mais, étant donné les circonstances, je sentis qu’une telle réplique aurait passé pour maladroite. Sur ce point au moins, la suite de l’entretien me donna raison.
« Je pense que je n’ai pas besoin de vous expliquer, reprit Thorsen, ce que cette première erreur a d’inqualifiable. Stupide, franche et massive. De celles dont les bizuths ricanent parce qu’ils n’arrivent pas à croire qu’il existe des agents aussi bêtes pour s’y laisser prendre. Félicitations, Dartunghuver, vous venez de gagner votre place dans les manuels du CFR. Un mot de moi et votre carrière s’arrête à Córdoba.
— N’exagérons rien…
— Vous avez raison, peut-être l’Inspection générale aurait-elle pu vous pardonner cette boulette. Après tout, vous n’êtes pas le premier crétin à expédier ses dossiers pour partir en vacances. Mais que penser du reste ?
— Quel reste ? demandai-je, surpris malgré moi.
— Quel reste ? répéta théâtralement Lena. Mais votre réaction imbécile de cette nuit ! "Bonjour, je m’appelle Hans, je porte des culottes de peau et e m’intéresse aux petits poissons du Pacifique…"
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Vous ne comprenez toujours pas ? Bon sang, vous êtes vraiment bouché à l’émeri. Je vais poser le problème différemment. Prenons un gamin de dix ans. Un jour que sa mère a le dos tourné, il chaparde un pot de confiture dans le garde-manger. Après l’avoir liquidé, il regrette son geste et commence à prier pour que personne n’ait remarqué la disparition du pot. À votre avis, que doit-il faire, sachant qu’il est hors de question d’avouer ?
— Rien », répondis-je, tout à coup très abattu. Je voyais où elle voulait en venir et la perspective n’avait rien de réjouissant.
« Rien, évidemment », rebondit Thorsen, déterminée à ne m’épargner aucune étape du raisonnement « Il se tait et il attend. Bien, supposons maintenant que le gamin en question s’appelle Sliv et qu’il ait un quotient intellectuel proche de zéro, que fait-il ? Il passe un coup de fil à sa mère, se fait passer pour un autre et lui demande si elle n’a rien remarqué de suspect dans le placard à confiture. Vous comprenez à présent ?
— Oui, reconnus-je, penaud. J’aurais mieux fait de me taire…
— Et comment ! Imaginez que, dans trois mois Greenpeace se rende compte de la supercherie. Ils appellent le ministère, où on leur répond que le galuchat n’a jamais existé. Ils veulent en avoir le cœur net et demandent à parler à l’auteur du rapport. On leur passe John Harkleroad, qui nie farouchement. Mais attendez, maintenant que vous le dites, il se rappelle avoir reçu l’appel d’un type louche, à l’accent étranger…
— Stop. Ça s’arrête là, ils ne peuvent pas remonter plus haut, déclarai-je avec un aplomb dans lequel entrait beaucoup d’auto-persuasion.
— Et les relevés téléphoniques, c’est pour les chiens ? explosa Lena. S’il se souvient du jour et qu’il fait contrôler les listings du ministère… Un appel de Córdoba, ça ne passe pas précisément inaperçu, surtout quand il est 1 heure du matin en Argentine ! » Elle hocha la tête de dépit et murmura plus pour elle que pour moi : « C’est foutu, trop d’erreurs, véritablement, on ne remontera pas la pente. »
L’espace d’un instant, son catastrophisme me fit envisager le pire.
Qu’est-ce qui est foutu ? Et qu’allez-vous faire ?
— En parler à Diaz, d’abord. Il va commencer par me passer un savon puis il réfléchira au moyen de se couvrir. Pauvre Diaz, si près de la fin, c’est moche. » Elle paraissait presque sincère.
« Et moi, que puis-je faire ?
— Vous, rien.
— Si je peux aider de quelque façon que ce soit…, insistai-je, peut-être un peu lourdement.
— Dans ce cas-là, priez le dieu de votre choix et dans la langue qui vous fera plaisir. Priez pour le CFR et priez pour vous. Et si cette affaire doit éclater, n’oubliez pas de lui demander de mettre un paquet de kilomètres entre vous et moi le jour où j’apprendrai la nouvelle. Je me méfiais de vous et j’avais raison. Désormais, je n’aurai plus aucun scrupule à vous enfoncer. »
OceanofPDF.com