Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 9 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Barbie est une garce

 

Colombe prend son rythme avec facilité. La proximité de l’océan lui donne le sentiment d’être continuellement en vacances. Elle se rend presque tous les jours au haras, parfois juste pour embrasser Rubis. Les journées de ce début d’automne sont encore longues, elle en profite avant l’hiver et en goûte chaque seconde.

Son binôme de dessin a enfin compris qu’il devait la laisser travailler à sa guise. L’ambiance avec ses collègues lui donne toute satisfaction, ses élèves sont mignons et réceptifs. Iris a un comportement exemplaire. Pendant son cours, personne ne peut supposer qu’elles se connaissent et se voient à l’extérieur. Elle a fait un rapide résumé à Bénédicte de ses découvertes concernant Martin et Iris. Un reste de mystère plane encore autour d’eux, mais elles savent : pas de madame Legwen. Colombe ne s’est pas étendue sur l’affaire « Olympe ». Elle s’est contentée de la lui décrire et Bénédicte a immédiatement compris de qui il s’agissait. Une Barbie à Concarneau, elle est la seule, et ne se fond pas dans la masse.

Sa Coccinelle a été dépannée, elle tourne à nouveau comme une horloge. Colombe vient de passer l’après-midi au haras avec Iris et s’apprête à y retourner dîner avec Paul et Max. Colombe s’en réjouit, elle s’entend très bien avec son proviseur. Très souvent, ils déjeunent ensemble au self. La rumeur d’une idylle commence à se répandre. Ils le savent et s’en amusent. Le cœur de Bénédicte ne vibre plus pour lui. La belle l’a bien compris : l’affaire n’aura jamais la suite qu’elle espérait. Un autre professeur attire toute son attention. Jérôme est lui aussi un petit nouveau dans l’établissement, il enseigne l’éducation sportive.

En sortant de sa douche, ses cheveux ne sont que des boucles. Elle les sèche en les ébouriffant et en leur donnant un mouvement sur le côté. L’envie de se faire jolie pour les deux garçons la pousse à choisir un pantalon écossais rouge et un blazer noir cintré sur un chemisier à col victorien. Après une brume de son parfum fétiche – Mitsouko de Guerlain – et un maquillage léger, elle embrasse Scarlett, prend la direction du haras.

Sur le chemin, elle rattrape le tank de Martin et dans la cour, mauvaise, très mauvaise surprise : la voiture de Barbie est déjà là.

À tous les coups, ils sont aussi invités ! Tirer les vers du nez à Max et à Paul pour apprendre des trucs sur lui ne sera pas nécessaire. Ma curiosité va être satisfaite, pas de la manière dont je l’espérais. Si elle est présente, c’est qu’ils sont en couple.

Elle se gare à côté de Martin, ils sortent ensemble de leurs véhicules. La blonde ne lui laisse pas le temps de dire ouf.

— Je t’attends depuis quinze minutes. Fais-moi penser à t’offrir une montre !

En jetant une œillade à Colombe, elle essaie de se pendre à son cou. Martin la repousse sèchement, à la limite de l’agacement.

— J’avais une urgence !

Max et Paul se précipitent pour les accueillir. Rapidement, tout le monde prend place dans une vaste pièce avec une cheminée. Le feu y crépite en diffusant une légère odeur de fumée et une douce tiédeur. Tout y est rustique. Max invite Colombe à s’asseoir à ses côtés sur un canapé marron, au cuir vieilli. Paul s’assied près d’Olympe sur celui qui leur fait face et Martin s’installe sur un chesterfield.

— Tu connais Martin et Olympe ?

Colombe acquiesce d’un signe de tête. La blonde, raide comme un cure-dent, ne cesse de la scanner en pinçant ses lèvres ultra-brillantes.

— Je n’ai pas compris votre prénom !

— Colombe.

— C’est un prénom ? Moi qui croyais que c’était un oiseau, ricane-t-elle en basculant la tête en arrière.

— Olympe n’est pas la plus haute montagne de Grèce avant d’être un prénom ? lui rétorque aussi sec Max.

— C’est exact et c’est aussi la déesse ! Je l’adore… Tout le monde trouve qu’il me va merveilleusement bien.

Barbie te va beaucoup mieux ! Elle doit embrasser son reflet dans le miroir plusieurs fois par jour tant elle s’aime.

Par égard pour ses hôtes, Colombe a bien l’intention de lui parler le moins possible. Olympe n’est pas de cet avis.

— Que faites-vous dans la vie ?

— Professeure d’arts plastiques.

— Je n’ai jamais compris pourquoi cette matière était enseignée. Apprendre le dessin devrait être une activité extrascolaire.

Si je lui réponds, la conversation va partir en cacahuète. Même sa voix traînante m’insupporte. Elle fait de l’effet de loin, mais de près, c’est autre chose. Elle doit poser son fond de teint à la truelle et son gloss corail me fait penser à la copine de Suzette. Comment fait Martin pour fricoter avec cette poupée hautaine et désagréable ?

La blonde ne désarme pas. Les garçons présentent des signes d’irritations. Paul jette des regards obliques à Max en tapotant nerveusement sa coupe de champagne de son index.

— Vous enseignez combien d’heures par semaine ?

— Quinze.

Dans l’espoir qu’elle comprenne, Colombe se contente de réponses courtes, mais ses questions deviennent de plus en plus agressives, sans se départir de son sourire.

— Et vous avez un salaire complet ?

Max est clairement indisposé par ses remarques, il se passe les doigts sur les lèvres.

— Colombe est professeure agrégée. Elle enseigne quinze heures comme le prévoit le barème.

Contrairement à Paul, à qui elle a vendu plusieurs terrains, Olympe connaît peu Max. En papillonnant des yeux, elle adopte une voix chaude pour s’adresser à lui.

— En tant que proviseur d’établissement, ne trouvez-vous pas cela trop peu ?

— Avant d’être proviseur, j’enseignais le français. Les préparations de cours, les corrections, les heures de conseils de classe et les diverses réunions font un temps complet.

Elle émet un petit ricanement en levant ses sourcils beaucoup trop bruns.

— Soyons sérieux ! Comparer ces deux matières n’est pas possible. Entre enseigner le français et le dessin, il y a un océan. Elle ne doit pas crouler sous les corrections !

En avalant une gorgée de champagne, Colombe la fixe. Tout le monde espère la fin de la joute. Passablement agacé, Martin s’agite sur son fauteuil en se grattant la barbe.

— J’avais trop d’ambition pour me cantonner à l’enseignement. À vingt-sept ans, j’avais déjà mon agence immobilière. Que font vos parents, ils enseignent aussi ?

Colombe jette un regard furtif à Max pour lui signaler que le point de saturation est proche. En la transperçant de son regard bleu, sa réponse claque.

— Mes parents, mes deux frères et mes deux grands-pères sont ou étaient tous médecins. Ma grand-mère aime le bridge et elle vient de s’inscrire sur un site de rencontre. À quatre-vingts ans, elle croit encore en l’amour. J’ai un chat et une jument. Je la monte plusieurs fois par semaine. Mon métier me permet d’avoir du temps pour elle. Vive l’enseignement ! Et quand j’étais petite, j’ai toujours détesté les Barbie ! Autre chose ?

Les trois garçons se marrent, mais Olympe n’est point à terre. Avec un rictus qui veut tout dire, elle replace de la main une mèche de cheveux.

— Vous êtes là depuis peu. En geste de bienvenue, laissez-moi vous faire une fleur. Mon coiffeur est un magicien, vous irez de ma part. Votre coupe et votre couleur de cheveux sont un désastre. Ne désespérez pas, Joël peut faire des miracles.

La stupeur claque comme un coup de tonnerre. En faisant tinter ses prothèses ongulaires contre son verre, Barbie se transforme en Terminator et sort le lance-flamme.

— Max, une tenue correcte n’est pas exigée dans votre établissement ? Une professeure dans un accoutrement de clown n’est pas un bon exemple pour vos élèves. Une pétition des parents vous pend au nez ! Quel dommage que je ne puisse la signer !

Colombe cligne des yeux en digérant les derniers mots. Les trois garçons sont sciés, outrés. Elle pose sa coupe de champagne qu’elle a à peine touché, se lève.

— Une migraine intense vient de s’abattre sur moi, je vais devoir vous quitter. Subir un interrogatoire et des remarques au ras des pâquerettes d’une poupée ridicule et sans cervelle, j’ai passé l’âge.

— Ma chère, cela s’appelle une conversation.

Max s’éjecte du canapé le visage rouge, passablement énervé.

— Ça n’a rien d’une conversation, revoyez votre vocabulaire ! Ça s’apparente à des tirs à vue ! Votre attitude est inadmissible !

Il suit sa collègue jusqu’à la porte en s’excusant. Le regard de Paul envoie des éclairs à Olympe. Elle se contente d’esquisser un sourire suivi d’une moue satisfaite de sa prestation.

En pestant contre la blonde, Colombe traverse la cour, s’apprête à monter en voiture. Martin la rejoint et bloque sa portière. Ils n’ont jamais été aussi proches l’un de l’autre, se touchent presque. Elle photographie en détail son visage. Son grain de beauté au-dessus de la lèvre, un autre sur sa pommette, ses yeux verts qui accrochent les siens. Colombe est troublée.

— Je suis désolé, Olympe ne supporte pas la concurrence. Je ne savais pas qu’ils l’avaient invitée. Max et Paul ne vont pas la louper et moi non plus.

— Comment pouvez-vous imposer cette conne à Iris ? Elle pue la prétention et l’arrogance. Elle m’insupporte tellement, je n’ai qu’une envie… foncer sous ma douche !

— Elle est jalouse.

— Je rêve ou vous lui cherchez des excuses ? Jalouse… de qui ? Elle et moi ne sommes pas dans la même catégorie !

— Bien sûr que si… vous le savez très bien !

— Vous avez vu un ophtalmo récemment ?

— Dans un style différent, vous êtes plus jolie. Vos cheveux sont parfaits… j’adore, susurre-t-il en pressant une boucle entre ses doigts.

Un ange passe. Les coins de sa bouche s’étirent lentement pour finir par un sourire.

— Vous pourriez me dire merci. Je viens de vous faire plusieurs compliments ! ajoute-t-il d’une voix douce et suave.

— L’émotion, sans doute ! Laissez-moi le temps de m’habituer…

— Bonne nuit, Colombe.

Il pose un baiser appuyé sur son front, part en direction de la maison en soufflant.

Son cœur résonne dans ses tempes. La proximité de Martin, la douceur de sa voix, lui a fait ressentir un émoi. Elle sent encore la tiédeur de ses lèvres sur son front et ses narines ont accroché son parfum. Un parfum d’homme avec une note d’agrume et d’épices, elle pourrait le porter. Martin est beau et il le sait, aime sans doute en jouer. Elle fait taire les sentiments naissants qu’elle éprouve pour lui.

En arrivant chez elle, Colombe regrette de ne pas avoir explosé Barbie. En y réfléchissant, après avoir retrouvé son calme, elle fait le constat suivant : c’est elle la garce de la soirée. Elle retire ses vêtements, et par des gestes mécaniques – tout en grignotant à même la boîte du taboulé –, elle s’installe devant sa planche à dessin. Les traits du visage de Martin tout frais dans sa mémoire, en quelques heures, elle réalise son portrait.

Vers vingt-deux heures, Bénédicte rentre d’un dîner en ville avec ses collègues. Elle frappe doucement à la vitre de la baie, Colombe coulisse aussitôt l’ouverture.

— Tu es déjà rentrée ?

— Viens, je vais te raconter.

Les deux amies s’installent sur le canapé. Colombe leur prépare une infusion, revient de la cuisine avec deux tasses fumantes. Faire le récit de sa soirée, elle en a envie, elle en a besoin. Avec tous les détails, Colombe lui conte l’apéritif catastrophique dû à la présence de la blonde.

— Mais c’est qui cette nana ?

— Béné, tu n’as pas pu la louper… une décapotable rose !

— Je me suis mal exprimée, je vois très bien qui elle est. Ma question est : qui est-elle pour Martin ?

— Sa nana, peut-être… je n’en sais rien. Elle se positionne de cette manière contrairement à lui. Il y a un truc mal défini entre eux. Ses griffes sont acérées. Je voyais dans son regard qu’elle rêvait de me lacérer le visage.

— Si elle se sent en danger, c’est qu’elle a compris que tu lui plais ! Et les garçons, comment ont-ils réagi ?

— Max et Paul ne savaient plus quelle attitude adopter, c’est clair. Martin m’a rejoint au moment où je partais. Il m’a embrassé sur le front en me disant qu’il était désolé. Il avait l’air sincère.

Bénédicte plisse le nez un instant.

— Je ne parviens pas à identifier ton trouble. Tu es agacée de ne pas avoir explosé Barbie, ou c’est autre chose ? Genre, tu craques pour Martin et l’affaire s’annonce corsée ?

Elle éclate de rire en piquant un fard, ne souhaite pas mentir à son amie.

— Un peu des deux. Craquer, je ne sais pas. Il ne me laisse pas indifférente, mais les histoires tordues, ce n’est pas pour moi. Et il y a Iris. Je dois garder la tête froide. Martin a peut-être un harem autour de lui. C’est souvent le cas pour les beaux trentenaires célibataires. Je ne tiens pas à faire partie de son tableau de chasse.

— Je te comprends. Malheureusement, il est parfois difficile de le savoir avant. En général, ces hommes-là ne s’en vantent pas. Ils susurrent les paroles que tu veux entendre, adaptent leur discours à la femme qu’ils convoitent.

Colombe baisse les yeux, son regard se trouble.

— Ne te méprends pas, je ne parle pas de Martin. Je ne le connais absolument pas. J’ai bien essayé de glaner quelques infos auprès de ma collègue. Il vit seul avec Iris depuis un moment, c’est tout ce qu’elle sait. Bénédicte marque une courte pause, sa voix se fait moins forte. — Quand j’étais étudiante, j’ai eu une mauvaise expérience et j’en ai gardé des séquelles. Je suis peut-être exagérément méfiante.

— Tu me racontes ?

Elle pose sa tasse en soupirant, remonte ses genoux contre sa poitrine qu’elle entoure de ses bras. Son langage corporel indique un malaise.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire. Ce n’est pas la meilleure période de ma vie et je ne m’en vante pas, commence Bénédicte dans un soupir. Une relation toxique entre un prof et son élève. Il n’était pas d’une beauté incroyable, c’est son charisme et son charme qui m’ont fait fondre. Très vite, il m’a donné rendez-vous pour boire un verre, puis un deuxième. Il s’est proposé de m’aider dans mes cours et nous sommes devenus amants. Sans que je me pose la moindre question, en quinze jours, il était dans mon lit. Il m’éblouissait, je ne voyais que ça. Les deux premiers mois, j’ai vécu une folle passion. Une dépendance tellement forte, tu pourrais la comparer à une addiction à la cocaïne.

— Il avait quel âge ?

— Quarante-deux ans, il en paraissait trente. Et moi, oisillon de dix-neuf ans sortant du nid, j’ai totalement perdu mes repères. J’avais eu des amoureux, mais là, c’était un homme. Une personnalité forte, brillante.

Raconter ce passage de sa vie est difficile pour Bénédicte. Colombe pose sa main sur la sienne en signe de soutien.

— Du jour au lendemain, notre relation a changé. Il trouvait des excuses pour ne plus me rejoindre dans mon studio. Son indifférence brutale me rongeait et il m’est venu l’idée de le suivre en sortant d’un cours. Je l’ai vu retrouver une étudiante dans un bar, partir avec elle. Et j’ai compris. Je n’étais pas son amoureuse, juste une nénette qui l’a amusé un temps. Une, parmi tant d’autres. Ces hommes-là n’éprouvent rien pour personne. La chasse les excite. À la limite, tu les intéresses les premiers mois, mais très vite, ils doivent trouver une autre proie. Avec les étudiantes, c’est facile. Elles sont jeunes, impressionnables.

— Comment ça s’est terminé ?

— Mal. Il a cessé de me parler et de m’appeler. Je suis passée à la trappe. Même dans l’amphi, il ne me regardait plus, ne me voyait plus.

— Sans te donner d’explications ?

— Oh si ! Il s’est fait plaisir. C’était un orateur, il choisissait ses mots. J’ai eu droit à un cours particulier magistral. Dans une autre vie, il a dû suivre des cours de psycho. L’explication était tellement convaincante et son discours ficelé, rodé. Le regard brillant, il m’a susurré qu’il agissait pour mon bien en mettant en avant notre différence d’âge. Avant de partir, il m’a dit que j’avais une place à part dans son cœur et que nous ne devions garder que le beau de notre histoire. Avec une dextérité qui force le respect, il m’a enfumée. Le but étant bien évidemment que je ne fasse pas de vague à la fac.

Bénédicte essuie une larme, ce passage de sa vie la remue encore. Après une grande respiration, elle poursuit d’une voix monocorde.

— Les premières semaines, je sentais la folie me gagner. Ne plus manger et ne plus dormir, ton organisme t’offre en plus des hallucinations. Mes angoisses étaient d’une telle force, j’étais à deux doigts d’arrêter mes études. J’ai tenu bon pour mes parents, tout en refusant de leur en parler. Cette situation grotesque et pathétique me couvrait de honte.

— Je comprends, ma Béné. Même avec les meilleurs parents du monde, verbaliser est parfois impossible.

— Et il s’est passé une chose horrible. Une fille qu’il avait séduite a fait une tentative de suicide, elle était enceinte. L’affaire a fait scandale. Du jour au lendemain, le queutard a disparu des écrans radars. Ne plus l’avoir sous les yeux m’a libérée et j’en ai parlé à mes parents. Sur leurs conseils, j’ai suivi une thérapie pendant presque un an.

— Ce mec est un prédateur, il profite de la faiblesse de ses étudiantes. Enseigner devrait lui être interdit. C’est délicat parce qu’elles sont majeures, mais quand même. Tu n’as pas à avoir honte. C’est sur lui qu’est la honte !

Colombe la serre dans ses bras en l’embrassant.

— Je m’en veux d’avoir été si naïve. Quarante-deux ans, célibataire, il avait le profil du parfait queutard. Tout le monde à la fac le savait, ils fermaient les yeux depuis des années.

— La jeune femme s’en est sortie ?

— Oui. Elle a quitté la fac peu de temps après. T’en parler m’a fait du bien, dit-elle en se redressant avec un semblant de sourire. Bon, ne fais pas le parallèle avec Martin ! Pour le moment, le seul truc qui cloche, c’est la blonde !

Après de telles confidences, Colombe se dit qu’elle aussi doit se livrer un peu.

— On traîne tous des trucs bizarres dans nos parcours amoureux. Je vais te raconter une expérience, loin d’être dramatique comme la tienne. Elle va te faire sourire.

En reniflant, Bénédicte est tout ouïe.

— Au lycée, je tombais amoureuse tous les deux jours, souvent des garçons plus vieux que moi. Inutile de le préciser, les flirts ne faisaient pas long feu. Trois ans d’écart, c’était trop. Une petite minette en classe de seconde, je ne les intéressais pas et j’avais déjà un look particulier. En terminale, j’ai eu une longue relation avec un garçon que je connaissais bien. Je ne me projetais pas avec lui, mais je l’aimais bien. Nous savions tous les deux qu’en quittant le lycée, notre histoire prendrait fin. Il partait à Grenoble suivre des études d’architecture, et je m’installais à Paris. Et je l’ai bien vite oublié. En arrivant à la Sorbonne, j’ai immédiatement flashé sur un garçon dans les mêmes cours que moi. Il avait tout ce que j’aimais à l’époque : beaucoup de piercings sur le visage, plus de boucles d’oreilles que moi et de nombreux tatouages. Un style surprenant. Impossible de le croiser sans le remarquer, sa personnalité atypique le rendait attirant. J’ai tout fait pour l’avoir et je l’ai eu. Notre romance a duré toute la première année. À la fin du dernier semestre, j’envisageais de le présenter à mes parents avec un certain délice en imaginant la tête de ma maman.

— Je sens le « hic » arriver, rigole Bénédicte.

— Quinze jours de vacances étaient prévus à Rennes. La veille, il m’a téléphoné pour me dire qu’il ne viendrait pas.

— Il avait une autre nana ?

— En quelque sorte. Pendant un stage dans une galerie, il avait rencontré un garçon.

— Il t’a plaquée pour un mec ?

Colombe se plie de rire en voyant sa mine catastrophée.

— Il ne se savait pas gay. Il est tombé amoureux, voilà !

— Ben la vache ! Et tu l’as revu après ?

— Bien sûr. Nous sommes restés amis. Pour tout te dire, je pense que j’étais avec lui pour une mauvaise raison. Le désir de choquer mes parents en débarquant avec lui prévalait sur le reste.

— Toi, au moins, tu n’as pas eu besoin de suivre une thérapie.

— Avec le recul, ça me fait sourire. Je ne regrette pas, c’est un garçon génial. J’étais jeune. Je ne savais pas quels étaient les hommes qui m’attiraient vraiment.

Bénédicte se retient pour ne pas rire.

— Aujourd’hui, tu es plus dans le beau mal grisonnant au regard émeraude. Le mec bien bâti qui n’a pas sa langue dans sa poche.

— En quelque sorte !

Elles rient de bon cœur. Bénédicte jette un œil à sa montre, il est plus de vingt-trois heures trente. Elle se lève aussitôt, enfile ses escarpins.

— J’ai encore des cours à préparer pour demain. Bonne nuit, Colombe.

— Bonne nuit, ma Béné. Je suis contente de t’avoir pour voisine et pour amie.

— Merci. Moi aussi…

Cette petite séance de confidences soude un peu plus leur amitié naissante. Malgré un début de soirée merdique, Colombe parvient à en retirer une satisfaction. Dans une confiance réciproque, elle leur a permis de s’ouvrir l’une à l’autre. Pas encore prête à tout lui raconter, Colombe avance dans la bonne direction.

Après le départ de Bénédicte, elle se couche rapidement, s’endort en se remémorant leur discussion. Dès qu’elle ferme les yeux, c’est Martin qui prend toute la place dans ses rêves.

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