Les Iris de Colombe (French Edition)
La tombe d’Iris
Le trajet pour Rennes, elle le fait en priant pour ne pas tomber en panne. Sa Coccinelle à la bonne idée de tenir le coup. Avant d’aller à l’aéroport, Colombe doit faire une chose, une chose qu’elle n’a jamais faite : se rendre sur la tombe d’Iris.
Depuis quelques semaines, cette visite lui trotte dans la tête. Jusqu’alors, c’était au-dessus de ses forces, plusieurs essais se sont soldés par des échecs. En larmes devant la grille, Colombe faisait demi-tour et ne l’a jamais avoué à Martin et à la petite Iris, elle en a un peu honte. Ses deux amours se rendent de temps en temps sur la tombe de Gaëlle et Loïc à Lorient. En catimini, sans en avertir Nadine et Jacques, Iris ne souhaite pas leurs présences dans ces moments-là. Ils en reviennent apaisés. Sans en avoir vraiment conscience, cela l’a fait réfléchir. Sa peine, sa douleur était trop forte et elle n’avait pas besoin d’être en face de la sépulture pour lui parler. Voilà plus de quatre ans qu’elle est partie et son amie demeure chaque jour dans son esprit. De plus en plus souvent, elle pense à sa « fleurette » en souriant. Parfois, elle relate des anecdotes à Iris sur leur adolescence ou les quatre cents coups qu’elles ont faits pendant leurs années lycée. Sa parole se libère. Même si une larme finit toujours par couler, elle semble y prendre plaisir.
En poussant la lourde grille, ses doigts tremblent légèrement, sa respiration se fait plus rapide. Plantée devant les allées à perte de vue, Colombe ne sait laquelle prendre, toutes les tombes se ressemblent. Incapable de reconnaître celle de son amie, elle fouille sa mémoire un instant. Elle essaie de se souvenir d’un détail, mais rien ne vient. Après une dizaine de rangées, elle revient sur ses pas. Le ciel menace et le cimetière est immense. Colombe se rend à l’évidence, elle ne la retrouvera pas. Dès les premières gouttes de pluie, le vent vif lui glace les mains. Elle regagne sa voiture, décide de téléphoner à son papa pour qu’il l’aiguille. En noyant sa demande dans une conversation banale, Colombe lui cache sa présence à Rennes, se contente de lui dire qu’elle compte y aller prochainement. Guillaume n’éprouve aucune difficulté à lui expliquer comment la retrouver. Elle est proche de l’entrée, dans les premières rangées en partant du mur droit. En cinq minutes, la sépulture lui fait face. Les obsèques lui reviennent par flashs. Son malaise lorsque Antonin l’a serrée dans ses bras et son incapacité à le réconforter. Elle n’a jamais cherché à le revoir. Colombe ne peut s’empêcher de le tenir pour responsable de leur brouille et qu’à cause de lui, elles ne se réconcilieront jamais. Figée au sol, elle reste un moment à fixer le marbre gris, les plaques funéraires toutes ornées d’un iris. Au centre trône un bouquet de fleurs blanches sans aucun doute déposé par ses parents. Il n’est plus très frais, a subi les assauts du vent et de la pluie. Colombe détaille tout. Son nom et son prénom gravés en lettre d’or, sa date de naissance, celle de sa mort : vingt-deux années séparent ces deux dates. Sa pensée s’égare. Elle cherche en vain la faute impardonnable qu’Iris avait commise pour que la vie lui soit retirée. Colombe a été élevée dans la religion catholique, elle ne croit plus. Sa foi s’en est allée avec sa sœur de cœur. Arnold et Anne y ont trouvé un soutien, elle en est heureuse pour eux.
Colombe déteste et a toujours détesté les cimetières. Est-ce l’aspect froid, glaçant des marbres ou cette uniformité dans les formes ou ce gris trop présent, beaucoup trop présent ? Lors d’une conversation avec Suzette, cette dernière lui a expliqué que certaines personnes aiment s’y rendre. Elles n’éprouvent ni angoisse ni sentiments malaisants dans ce lieu, au contraire. Se sentir proche de son défunt peut être un apaisement. Aujourd’hui, elle a ce sentiment, aimerait s’y asseoir, prendre son temps pour trouver les mots. Elle pleure, ferme les yeux en visualisant son visage. Elle revoit ses longs cheveux bruns, son nez en trompette qui se couvrait de taches de rousseur de plus en plus nombreuses avec les années. D’un coup, les mots lui viennent, sans retenue.
— Tu dois bien rigoler ! Parler toute seule devant une tombe froide, j’ai conscience du ridicule de ma situation. Je suis venue plusieurs fois, je n’ai pas pu passer les grilles.
Avec d’abondants détails, elle lui décrit sa mini Iris, Martin, sa nouvelle vie à Concarneau. Son bonheur sans nuage et la passion amoureuse qu’elle vit avec son beau grisonnant en faisant abstraction de la tempête qu’ils traversent. Elle lui conte ses élèves et bien sûr Rubis.
— Ma fleurette, si je suis là aujourd’hui c’est parce que je pars dans quelques heures retrouver Capu. Je l’embrasserai pour toi, sans lui dire que je suis venue. Même avec elle, c’est toujours aussi difficile de parler de toi. Elle sera la première personne à qui je dévoilerai ma grossesse. Léopoldine le sait. Elle l’a devinée, ça ne compte pas. J’avais imaginé une situation différente. L’annoncer à Iris et Martin en même temps. Comme mon tatouage sur ma peau, graver dans ma mémoire leurs visages emplis de bonheur. La vie est belle et cruelle à la fois. Elle nous ressemble parfois. De la plus belle des nouvelles, elle la transforme en difficulté. J’ai peur. Peur qu’en l’absence d’Iris, Martin prenne conscience qu’il s’est leurré, qu’il a cru à un joli conte, une chimère entretenue par notre petite fleur. Il est un merveilleux papa. S’il le faut, nous élèverons ce bébé ensemble, sans être en couple. Voilà tout.
De temps en temps, une rafale retourne son parapluie. La pluie inonde son visage en se mêlant à ses larmes. Ce rendez-vous avec son amie est trop court, elle avait d’autres choses à lui raconter. Quatre ans, c’est très long. Colombe lui a toujours parlé par la pensée, mais à cet instant, elle a le sentiment qu’elle l’entend, qu’elle ressent sa présence. À contrecœur, elle doit la quitter, son vol ne l’attendra pas. Après avoir caressé le marbre froid de sa main rougie par le vent et la pluie, elle lui parle à nouveau.
— Ma Fleurette, tu me manques tellement. J’aimerais tant te serrer une dernière fois dans mes bras. Venir te voir sans douleur, je ne le peux pas, pas encore. Je chemine lentement. Un jour, je serai capable de te penser en souriant, sans larme et sans tristesse. Un jour…
Elle court à sa voiture. Son jean lui colle aux jambes en freinant ses mouvements et ses Converse sont trempés. Elle secoue les gouttes de son parapluie, met le contact et file en direction de l’aéroport.
Dans le même temps à Concarneau, Martin rentre chez lui pour le déjeuner. Pensant y retrouver sa douce, il est accueilli par la bande de quatre pattes poilues et la maison est anormalement silencieuse. Il la cherche, l’appelle. Sans remarquer le mot sur la table, il repart aussitôt et rejoint l’appartement de sa belle. Bénédicte et Jérôme se garent devant lui. Il frappe à la porte, sans obtenir de réponse. En deux enjambées, il rattrape le couple en haut de l’escalier sur le point d’entrer chez eux.
— Vous savez où est Colombe ?
— Elle est passée ce matin. Peut-être qu’elle a pris ses quartiers chez Paul et Max ?
— Je l’ai vue sortir avec une valise, leur signale Jérôme.
Sans réclamer son reste, il file au haras et ne peut que constater son absence.
De sa voiture, il tente de la contacter sur son portable, mais Colombe a bloqué son numéro. Il ne peut ni l’appeler ni lui envoyer un message. Au pas de course, il rejoint Max et Paul et leur demande de lui téléphoner. Colombe a bloqué tous les numéros, la panique le gagne. Max essaie de comprendre.
— Tu l’as vue quand pour la dernière fois ?
— Au départ d’Iris chez ses grands-parents. Elle devait m’amener Tara pour un vaccin, notre voisine lui a parlé sur le parking, mais elle n’est jamais entrée dans la clinique.
D’un coup, il porte sa main à son front, a une lumière.
— Oh putain ! À tous les coups, elle a croisé Olympe. Cette tarée est venue m’emmerder ce matin.
— Franchement Martin ! Comment as-tu pu fricoter avec cette garce ? Elle ne me fait pas penser à Barbie, mais à Glen Close dans Liaison Fatale. Faites gaffe à vos chats, elle serait capable de les faire bouillir !
— Je vais te le dire de manière crue. C’était un plan cul ! Cette nana est une psychopathe. Tu crois que c’était écrit sur son front ?
— Ne tiens pas compte de ma remarque, elle est déplacée ! s’excuse Max, une main sur son épaule. Elle n’a manifestement pas tout pigé au concept de sex friend !
Il fonce chez lui, monte à l’étage pour vérifier qu’elle n’y est pas. Du haut de l’escalier, il aperçoit la feuille sur la table, ressent comme une décharge électrique. Toutes ses alarmes s’affolent. En le lisant, il se laisse tomber sur une chaise, ne comprend pas un mot de sa prose.
« La vie n’est pas un conte de fées, tout le monde n’a pas forcément droit à une fin heureuse. Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent. À un moment, il faut lâcher prise, même si c’est difficile. En amour, on prend des risques. On se jette à l’eau sans savoir si l’on sait nager. C’est comme ça, on plonge. Parfois, on regrette et l’on ne sait pas comment rejoindre le bord. Il semble que la vérité est une délivrance. La vérité est horrible, terrifiante, mais je suis prête à l’accepter. Je t’aime Martin, mais j’ignore si tu m’aimes. Si Iris ne m’aimait pas autant, quels seraient tes sentiments ? Prends soin de toi et de mes bébés. »
Il fixe le plafond, se repasse le film des deux derniers jours, regrette les paroles et son attitude à l’hôpital. Pour elle aussi, le départ d’Iris a été une souffrance et il n’a vu que la sienne. Il pense à Hélène et Guillaume, renonce à les appeler de peur de les inquiéter. Sans rien avaler, il file retrouver sa patientèle. Iris lui a envoyé un message, elle est chez ses grands-parents. Il hésite à lui demander si elle a la possibilité de joindre Colombe, car du même coup, il devra lui expliquer pourquoi lui ne le peut pas. Coincé, il passe le reste de la journée à espérer un signe de sa belle. En fin d’après-midi, il essaie de la contacter avec la ligne fixe de la clinique, mais là encore, elle l’a bloqué. Il passe la soirée avec les chats à errer chez lui comme une âme en peine, Tara ne le lâchant pas d’une semelle. Max et Paul, puis Bénédicte et Jérôme l’appellent avec l’attente d’une bonne nouvelle. Ils sont inquiets, Martin est désespéré. Sans le vouloir, son amoureuse ajoute une couche à son mal-être.
Sanglée dans l’avion, Colombe a traversé le miroir. Elle est là, sans être là. Elle pense à Martin et à Iris, ne s’imagine plus vivre sans eux. Elle relativise, se répète qu’elle a survécu au décès de son amie, elle y survivra. Elle fait des exercices de respiration, essaie de se trouver une projection positive. Dans un tunnel sombre et effrayant, elle marche dans le noir sans en voir la fin et la lumière.
Je dois impérativement sortir de l’autre côté. Qui sait ? Ce qui m’attend est peut-être magnifique.
Quand l’avion se pose sur le tarmac de l’aéroport de Londres, elle a le sentiment qu’elle vient de s’asseoir. Pendant une heure trente, seules ses paupières bougeaient. Les premières minutes, sa voisine de siège a bien tenté de dialoguer, mais Colombe s’est contentée de réponses courtes. La pâleur de son visage, ses yeux rouges et cernés parlaient d’eux-mêmes. Elle n’a pas insisté.
Sortie de sa léthargie légèrement hébétée, elle observe les voyageurs s’agiter pour quitter l’appareil. Elle se lève à son tour, enfile son manteau avec des gestes engourdis.
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