Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 17 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Les fugueurs

 

Accompagnée d’un vent cinglant, la nuit est tombée en quelques minutes.

Devant la maison de Martin, le groupe se sépare. Bénédicte a des cours à préparer pour sa semaine, ils refusent l’invitation à dîner de Martin et Colombe.

Sitôt ses chaussures et ses vêtements d’équitation déposés dans la buanderie, Iris se précipite pour voir bébé Tara.

— MARTIN ! ILS SONT PLUS LÀ !

Sans paniquer, il fronce les sourcils en la rejoignant au pied du panier vide.

— Ils se sont planqués. À midi, ils ont dû être dérangés par le bruit et la venue de Béné et Jérôme.

— Faut les retrouver ! chouine Iris. Tara est si petite.

Ils se mettent aussitôt à la recherche des fugueurs. Toutes les pièces sont inspectées de fond en comble en se répartissant la tâche. Après un quart d’heure, Martin appelle ses belles depuis la chambre d’amis. La petite famille – pas bête pour deux sous – s’est tranquillement aménagé un nid sous le lit. Ils ont pris soin de récupérer un pull en laine bien doux dans le dressing du maître des lieux, sur lequel ils ont installé leur progéniture.

— On va mettre leur panier ici, ils y seront plus à l’aise.

— Eh ben, ils sont pas prêteurs ! Si on peut même pas les regarder !

Les bras croisés, la face boudeuse, Iris ne s’arrête plus de râler.

— Ne le prends pas comme ça. Le sentiment maternel est très développé chez Scarlett. C’est une très bonne chose, elle est jeune pour être maman. Parfois, elles repoussent leur bébé, ne veulent pas s’en occuper.

— Je m’en fous, moi ! Je lui aurais donné le biberon !

— Toutes les trois heures ? Tu en aurais eu vite marre, se moque Martin en lui frictionnant la tête. Regarde, elle tète bien et pousse comme un champignon !

— Et nous ? Quand on en aura un à nous ?

— Iris… On a déjà eu cette discussion de nombreuses fois !

Martin disparaît dans l’escalier, revient avec le panier familial.

— On le laisse à côté d’eux, ils vont se débrouiller.

Iris file sous la douche, Colombe rejoint Martin dans leur chambre.

— Quelle conversation avez-vous eue plusieurs fois ?

Martin la prend dans ses bras, pose un baiser sur ses paupières.

— Sa copine Solène vient d’avoir un petit frère et elle lui montre tous les jours de nouvelles photos. Iris s’y voit déjà.

Il lui embrasse le cou en chuchotant.

— Moi aussi, j’aimerais bien…

— Iris est fille unique depuis onze ans. Vivre dans une fratrie n’est pas aussi idyllique qu’elle l’imagine. Aujourd’hui, elle a la pole position dans ton cœur. Si tu as un enfant à toi, sa place va changer de manière irrémédiable.

Il plisse le front en signe de désaccord, oscille la tête de gauche à droite.

— Tu penses que je l’aimerai moins ?

— Non, mais elle devra te partager.

— Elle me partage déjà avec toi.

— Nous ne sommes pas en rivalité. L’amour que tu lui portes n’est pas le même que celui que tu éprouves pour moi. Avec un bébé, ce sera différent.

En frottant son visage contre le sien, il poursuit d’une voix feutrée.

— C’est une manière détournée pour me faire comprendre que je ne dois pas l’espérer ?

— Non plus ! Je veux être certaine qu’elle a conscience du changement de vie que cela implique.

— Tu ne t’entends pas avec tes frères ?

— À ma naissance, ils avaient huit ans. Ils sont jumeaux, je te l’ai dit ?

— Non, je ne crois pas.

— Des dizygotes. Ils se ressemblent comme deux frères, ne sont pas identiques. Pour le reste, il n’y avait pas de place pour moi dans leur binôme. Je n’en ai pas souffert. L’écart d’âge, des centres d’intérêt opposé, nous avons grandi ensemble, sans nous mélanger.

— Pourquoi dis-tu qu’une fratrie n’est pas idyllique ?

— Ils se seraient passés d’une petite sœur. Guillaume m’a expliqué qu’ils n’ont jamais éprouvé le désir de s’occuper de moi. Nous sommes tellement différents, Hélène n’est pas parvenue à s’adapter à un si gros contraste. Mayeul et Gonzague étaient brillants, faciles, obéissants. Moi, j’ai réussi mes études sans trop me fouler, avec le minimum syndical. Je passais plus de temps à traîner mes guêtres dans les haras que dans mes cours. Hélène ne pouvait s’empêcher de nous comparer.

— Mais nous, on ne fera pas ça !

— On a déjà trois chats, trois juments et un cheval. C’est plus qu’il nous en faut. Pour Paloma, on va attendre un peu… et pour nous, on verra l’année prochaine.

Son amoureux réagit aussitôt avec un grand sourire.

— C’est dans trois semaines !

— Ah ben non… l’année d’après ! Oula ! Dans quoi je m’embarque ?

— Comme tu veux… C’est toi qui décides, se résigne-t-il dans un haussement d’épaules.

Martin et Colombe sont ensemble depuis peu, mais l’alchimie entre eux est telle, ils n’ont pas le sentiment d’être un bébé couple. Leur mode de fonctionnement est inhabituel, sans répartition des tâches. Celles-là mêmes qui peuvent provoquer des tensions chez certains ménages. La maison tourne sans que personne demande : qu’est-ce qu’on dîne ce soir ? Qui fait les courses ? Pense à récupérer Iris à la fin de ses cours ! Ils font, en sachant que l’autre va faire, sans qu’on le lui rappelle. Une mécanique bien huilée, sans accroc, sans l’ombre d’un conflit. Seul point de désaccord, s’il en est un : la température dans leur chambre. Colombe est frileuse, elle aime avoir chaud, contrairement à Martin qui est une vraie bouillotte. Alors elle dort collée à lui en le soupçonnant de baisser le chauffage pour pouvoir l’avoir dans ses bras toute la nuit. Là encore, ce n’est pas un problème. L’osmose de leurs nuits ressemble à leurs jours. Les journées de Martin sont chargées. Il enchaîne les consultations, les visites dans les fermes et les haras, mais dès qu’une heure ou deux se libère dans son planning : il file la retrouver. Parfois pour déjeuner avec elle, parfois pour une sieste amoureuse ou une balade au galop. Des moments qu’ils apprécient à leur juste valeur. Main dans la main, chacun tenant les rênes de leurs chevaux, ils déambulent sur l’étendue sableuse pendant des heures, leurs cheveux ébouriffés par le vent et les embruns. Souvent, ils font la course au ras des vagues. Black est assurément plus rapide que Paloma. Par peur qu’elle prenne trop de risques pour le dépasser, Martin la laisse toujours gagner et elle le sait. Retrouver sa petite luciole en miettes au sol n’est pas une option.

Iris n’est pas et n’a jamais été un frein à leur vie amoureuse. Elle sait se mettre en retrait quand le moment le nécessite, idem pour Colombe. Elle ne les accompagne pas systématiquement en balade et parfois, elle leur souffle de déjeuner en ville tous les deux, Martin apprécie l’ambiance des petits bistrots du centre de Concarneau. Iris doit pouvoir continuer de se confier à lui sans sa présence. C’est la clé de leur bonheur, ils s’en donnent les moyens.

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