Les Iris de Colombe (French Edition)
Des douleurs fantômes
Décembre est là, accompagné d’un vent glacial et des jours de pluie qui n’en finissent plus. Hier, ils ont vu virevolter quelques flocons, sans doute pour leur signaler que Noël approche.
Depuis le départ de Rubis, Colombe ne monte plus, un blocage s’est installé. Toutes les semaines, une nouvelle excuse est mise en avant. Elle conduit Iris au haras, elle sort Paloma et Black de leurs box, mais les balades, elle les fait à pied. La première semaine, elle ne se sentait pas bien, avait la nausée. La contrariété de voir le box de sa jument vide la faisait chavirer. La deuxième semaine, une douleur à l’épaule lui était apparue subitement. La troisième, elle avait froid, couvait sans doute la grippe.
En ouvrant les yeux, Martin la dévisage amoureusement. Depuis quelques nuits, son sommeil est moins agité. Il s’enroule autour d’elle.
— Que vas-tu inventer cette semaine pour ne pas monter ?
— Tu ne me crois pas ?
— Ton corps somatise. Ce sont des douleurs fantômes…
— Peut-être, mais j’ai mal…
— J’ai invité Bénédicte et son chéri à déjeuner.
— Quand l’as-tu vue ?
— Hier. Je l’ai rencontrée devant le collège. Elle m’a dit que tu étais avec Max, j’étais drôlement déçu.
— Du coup, moi aussi ! J’adore quand mon amoureux me fait une surprise, ajoute-t-elle en l’embrassant tendrement. Béné et Jérôme viennent pour quelle heure ?
— Midi. Après, nous irons tous au haras.
— Tu me fais marcher ? Béné a une trouille bleue des chevaux !
— Je sais. Sans doute poussée par son amoureux, la miss a décidé de prendre le taureau par les cornes pour dépasser sa peur.
Il balade ses mains sur son corps chaud.
— J’ai eu Suzette au téléphone hier.
— Ma grand-mère ?
— Tu en connais une autre ?
Colombe remonte sur son oreiller.
— Iris et maintenant toi !
— Depuis le départ de Rubis, elle m’appelle régulièrement et j’aime bien discuter avec elle. Sans en avoir l’air, elle prend de tes nouvelles, mais hier, elle avait une demande spéciale.
— Je crains le pire. Que voulait-elle ?
— Venir quelques jours à Noël.
— Oula… ça sent le coup fumant à plein nez !
— Je la cite : « Ras-le-bol des réveillons guindés et mortifères avec mes belles-filles. Mon temps est compté, je souhaite me faire plaisir ! ».
— Tu lui as dit quoi ?
— Qu’elle était la bienvenue !
— Iris va dans sa famille ?
— Elle y est allée une fois, en est revenue dégoûtée. C’est trop lourd pour elle. Au moment des fêtes, tu le sais bien, on pense à ceux qui ne sont plus là. Vingt-cinq personnes qui pleurent en te répétant pendant quatre jours que tu es le portrait craché de ton papa, ça va cinq minutes ! Tous les ans, c’est le bras de fer avec sa grand-mère. Ils ne peuvent pas la traîner de force.
— Où sont tes parents ?
— Ils habitent Brest. Quand j’ai accueilli Iris, ils n’ont pas adhéré. On se téléphone chaque semaine, mais je ne les ai pas vus depuis l’été dernier. Pour eux, Iris est un frein à ma vie.
— Faut croire que non, ajoute-t-elle en l’embrassant. Tu ne passes pas les fêtes avec eux ?
— Depuis des années, ils voyagent à cette période.
— Gaëlle et Loïc étaient plus vieux que toi ?
— Elle avait mon âge, lui, un an de plus. On a fait véto ensemble. Quand elle est tombée enceinte, Gaëlle terminait son école d’infirmière et Loïc était loin de la fin de son cursus. Leurs parents respectifs ont tout fait pour qu’ils ne la gardent pas. Pour eux, mener de front des études et un bébé était suicidaire. Je ne me souviens plus dans quelle circonstance on a eu l’idée de faire une colocation tous les trois. Iris a grandi dans ce contexte. Pendant la grossesse de Gaëlle, on s’est mis en quête d’un appartement suffisamment grand pour nous quatre. Après des mois de recherche infructueuse, on a trouvé la perle rare. Les trois premières années, Gaëlle avait choisi de travailler de nuit. Avec Loïc, on assurait nos gardes chacun notre tour, tout en poursuivant nos études. Tous les matins, Iris allait à la crèche, Gaëlle la récupérait à midi et nous prenions le relais le soir.
— Et quand elle était malade ?
— Gaëlle posait des jours de congé. Il y a eu quelques fois un peu sport, mais dans l’ensemble, ça roulait. J’adorais lui faire prendre son bain. Assise dans la baignoire avec ses petits tortillons mouillés, elle était craquante. Lorsqu’elle me voyait passer la porte de la crèche, elle criait « MATIN ! » Il rit aux éclats.
— Le « r » a mis un certain temps à venir.
— Les gens autour de vous ne trouvaient pas bizarre votre cohabitation ? Personne ne vous a demandé si vous étiez un trouple ?
— Je ne crois pas. On a bien expliqué la situation à la crèche et ensuite à l’école maternelle.
— Gaëlle et Loïc ne se sentaient pas un peu dépossédés de leur fille ?
— J’avais ma vie, ils avaient la leur. Les week-ends, ils étaient entre eux, j’allais souvent chez des copines ou chez mes parents à Brest.
Colombe affiche une moue enfantine.
— Ne me parle pas de tes amoureuses, une bouffée d’angoisse me retourne l’estomac !
— Ma luciole jalouse… j’adore ! ajoute-t-il, l’œil qui frise.
— Et pendant tout ce temps, leurs familles ne les ont pas aidés ?
— Non. Je ne les connaissais même pas. Gaëlle a rencontré les parents de Loïc deux ou trois fois et le courant n’est pas passé. Ses parents à elle étaient loin, ils les ont aidés financièrement au début, ne pouvaient pas faire plus.
— Après… tous les deux ?
— On s’est soutenus mutuellement. Elle a dormi avec moi six mois, le temps de la construction de cette maison. Petit à petit, elle a intégré sa chambre. Elle avait l’air bien dans ses baskets, mais depuis toi, elle rayonne. Elle avait sans doute besoin d’une présence féminine.
— L’amour des chevaux a fait le reste.
— Pas seulement. Lorsqu’elle t’a vue pour la première fois dans l’amphithéâtre, elle m’a dit de suite : « Oh ! Je voudrais tellement l’avoir comme prof. Regarde, on croirait une luciole avec ses cheveux blancs et ses grands yeux marine ! ». Je n’oublierai jamais son expression quand je lui ai dit que tu avais monté Sultane par erreur et que je t’avais engueulée. Elle m’a fusillé du regard en s’exclamant : « T’as pas fait ça ? Voilà, on ne pourra jamais être copine. Elle ne voudra pas faire de balades avec moi ! ». On a eu un coup de foudre en même temps pour la même personne. Je ne suis pas croyant, je ne crois pas au miracle, et pourtant…
Tous les dimanches matin, Iris les rejoint dans leur lit. Et comme tous les dimanches matin, elle lui pose la même question en passant la porte.
— Martin, t’es pas à poil ? Je peux venir ?
Sans attendre la réponse, elle se faufile entre eux dans une grande séance de câlins. Parfois, ils se rendorment. Aujourd’hui, impossible !
— Martin a invité Bénédicte et Jérôme à déjeuner, et je viens seulement d’en être informée, ronchonne Colombe en s’extirpant de la couette chaude. Je dois foncer faire les courses !
— Trois de mes professeurs en face de moi… Iris, tiens-toi à carreau ! se dit-elle tout haut.
Avant même de prendre leur petit déjeuner, deuxième rituel : aller voir le bébé de Scarlett. Et il a bien grandi. Il est gris et blanc, ressemble à sa maman. Son petit nez rose écrasé les fait craquer. Ils peuvent l’observer de plus près, les parents sont moins en panique à l’approche d’un humain.
— Martin… Quand est-ce qu’on saura si c’est une fille ? râle Iris.
— Enfin, tu me poses la question ! J’ai regardé hier.
— Tu l’as pris dans tes mains ? Pourquoi t’as pas attendu que je sois là ?
— Scarlett a peur quand on est tous autour. Elle n’était pas rassurée au départ, mais ça s’est bien passé.
— Bon… Alors ?
— C’est une fille ! ajoute-t-il tout sourire.
Iris lui saute au cou.
— Je n’y suis pour rien !
— Bébé Tara… ça lui va tellement bien !
À bord de la Coccinelle pétaradante, les miss partent pour le ravitaillement. Martin veut faire des filets de poisson avec des épices et du lait de coco, accompagné de pâtes fraîches. En entrée, ses belles optent pour des langoustines et des bulots. Vivre au bord de l’océan a ses avantages, ils ne boudent pas leur plaisir. Le dessert est déjà en cours de réalisation par Martin : une crème renversée. Elles passent juste prendre du pain et une brioche et l’affaire est bouclée. Devant le fleuriste, Iris réclame un arrêt. La miss achète de la gypsophile et de l’eucalyptus avec pour objectif de dresser un chemin de table odorant. Colombe la laisse faire son choix sans intervenir.
En caleçon, mais avec un tablier en vichy rouge, Martin vient d’enfourner le dessert.
— Nos invités vont arriver et tu seras encore en sous-vêtements, le sermonne Iris.
— Le dimanche matin, je prends ma douche avec mon amoureuse, boude-t-il.
— Colombe l’a déjà prise !
— Comme si c’était la première fois qu’elle prend deux douches en deux heures, argumente-t-il en lui tirant la langue.
— Martin, je n’ai pas besoin de connaître tous les détails. Je vous entends, ça me suffit !
Devant la porte ouverte du frigo, Colombe tourne doucement la tête en direction de son amoureux. Iris éclate de rire.
— Je vous fais marcher ! Des fois, comme ce matin, je vous écoute chuchoter. J’aime bien…
Les invités sont d’une ponctualité remarquable. Sa romance avec son beau Jérôme a métamorphosé Bénédicte, elle irradie. Son look classique n’est plus. Ses jupes plissées et ses cardigans stricts se sont transformés en des tenues sportives et son amoureux ne la ménage pas. Ils enchaînent les activités et cet après-midi, il a bien l’intention de l’initier à l’équitation.
Jérôme est un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, Colombe a l’impression d’être minuscule à côté de lui. Les cheveux bruns ultracourts, il est très moqueur et sa chérie en fait souvent les frais. La tête sur les épaules, il n’est pas un de ces gros bras sans cervelle. Les garçons se connaissent peu. Ils se sont croisés deux ou trois fois chez les filles, le courant passe aussitôt.
Le ciel gris du matin a laissé la place à de belles éclaircies, mais la perspective de monter pour la première fois angoisse Bénédicte. Au moment du café, elle se ratatine sur sa chaise en faisant traîner le moment. Martin les presse. À cette saison, la nuit tombe vite.
À bord du bolide noir, la troupe emprunte le chemin du haras dans une joyeuse cacophonie. Ce n’est pas le grand beau temps, mais chacun est équipé en conséquence. À peine dans la cour, Colombe aperçoit une silhouette dans l’ancien box de Rubis, son visage se ferme.
— La place est prise ! souffle-t-elle tristement à son amoureux.
Les yeux rivés au sol, elle marche lentement en direction de Paloma. Un hennissement la stoppe. Sans lever la tête, elle se concentre, puis un nouveau hennissement. Ses tempes lui font mal, son cœur va exploser. Elle lève lentement le visage. Les yeux emplis de larmes, elle n’ose y croire. Rubis la regarde en l’appelant.
Colombe court comme une folle dans sa direction. Elle fait voler le loquet et la porte, s’agrippe à son cou.
Émue par la scène, Bénédicte pose sa main sur l’épaule de Martin.
— Tu veux qu’elle nous fasse un arrêt cardiaque ? Tu n’es que vétérinaire… On est mal ! T’as un défibrillateur dans ta panoplie ?
Très vite rejointe par la bande, Colombe ne s’arrête plus de pleurer.
— Martin, qu’est-ce qu’elle fait là ?
— Elle est arrivée hier soir.
Colombe ne lâche plus Rubis, il patiente un instant pour lui donner le pourquoi de son retour. Sa belle a besoin de s’asseoir quelques minutes pour reprendre son souffle.
— Pourquoi elle est si maigre ? Ils ne s’occupaient pas bien d’elle ?
— Le propriétaire du haras m’a téléphoné mercredi, il était inquiet. Rubis refusait de s’alimenter, dépérissait de jour en jour. Il a tout essayé. La changer de box, la mettre avec d’autres juments, il n’arrivait même pas à la faire sortir. Un jour, il a insisté, Rubis l’a même coincé contre un mur. Après une hésitation, il m’a filé le numéro d’Arnold. Le pauvre n’y connaît rien en chevaux et quand je lui ai proposé de la reprendre, il était soulagé et n’a pas hésité une seconde. Comme le dirait Suzette, ta maman devrait effectivement se mêler de ses oignons. Arnold avait compris qu’elle était une charge trop lourde pour toi. Il était déconfit lorsque je lui ai raconté la peine que tu avais. Honnêtement, je pense que sa venue leur a fait plus de mal que de bien. Rubis représentait un souci supplémentaire inutile. Ils la savent heureuse avec toi et ça leur suffit.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Je ne voulais pas te faire une fausse joie. Je suis passé la voir hier soir et dès qu’elle m’a vu, elle a commencé à manger.
Il marque une pause.
— J’ai une autre bonne nouvelle.
Colombe le fixe en s’essuyant les joues.
— Arnold va la mettre à ton nom. Il a compris que c’était la meilleure solution pour tout le monde.
Colombe pleure de plus belle.
— Je lui ai immédiatement proposé de la lui racheter, il ne veut rien entendre. Arnold souhaitait même continuer de payer une partie de sa pension, ce que j’ai refusé catégoriquement.
— Ma beauté, lui dit-elle en la caressant. On ne sera plus jamais séparées. On va bien s’occuper de toi ! Merci, Martin.
La joie de Colombe leur fait briller les yeux et rosir les pommettes. Même Jérôme ne cache pas son émotion.
— Tu viens de marquer des points. Une surprise pareille, elle s’en souviendra longtemps. Si t’as un truc honteux à lui avouer, c’est le moment !
La seule qui reste en retrait, c’est Bénédicte. Rentrer dans un si petit espace avec une si grosse bête, elle ne le sent pas du tout.
— Approche… elle est douce, l’appelle Jérôme.
— Je l’approcherai quand elle sera dehors. Je n’ai pas envie de me retrouver bloquée là-dedans avec elle.
Ils se moquent en la voyant écarquiller des yeux, mais quand Martin sort Black, le spectacle est hilarant.
— Ah ben non ! Alors là… je me tire ! C’est quoi ça ! La couleur, la taille… il va me bouffer toute crue !
— Black est très doux, Colombe le monte souvent, essaie de la tranquilliser Iris.
— Colombe est folle… j’ai toute ma tête !
Pendant qu’ils sellent les trois chevaux, Paul propose à Jérôme de prendre son cheval de la même taille que Black : un bel équidé à la robe chocolat.
— En voilà un autre… ils veulent ma mort !
— Tu vas monter Paloma et je vais vous suivre en marchant avec Rubis, lui indique Colombe.
— Pourquoi pas un poney ? demande-t-elle, on ne peut plus sérieuse.
Martin éclate de rire.
— Tu es beaucoup trop grande, tes pieds vont toucher le sol.
— C’est le but ! confirme-t-elle en levant les mains.
Pendant qu’elle parlemente sur la taille de sa monture, Black s’est approché d’elle et lui renifle sa chevelure. Lorsqu’elle sent son souffle dans son cou, elle hurle de terreur.
— MARTIN ! Ton monstre essaie de bouffer mes cheveux !
Iris en pleure et Jérôme déjà en selle est écroulé de rire.
— Arrêtez de vous marrer et venez m’aider… Oust ! Pousse-toi ! Comment fait-on reculer un truc pareil ?
Elle évite de croiser son regard et comme si elle chassait un bourdon, Bénédicte agite les bras sans qu’il bouge d’un millimètre. L’œil rond, Black lui répond à sa manière, avec un hennissement d’étonnement qui dévoile sa magnifique dentition. La terreur dans les yeux, elle pique le cent mètres de sa vie, fonce se planquer dans le box vide de Rubis en rabattant la porte.
Paul a l’habitude de voir des débutants impressionnés par la taille des chevaux, il éclate de rire.
— Elle a battu un record de vitesse ! On va avoir du mal à la faire monter. Martin, tu n’as pas un petit décontractant ?
— Je ne fais pas les humains !
— Pas pour elle, pour les chevaux ! Elle va finir par leur foutre la trouille !
Le fou rire gagne la bande. Bloquée dans le box, Bénédicte ne voulait pas y entrer, à présent, elle refuse d’en sortir. Son amoureux la rabroue sans ménagement.
— Arrête tes gamineries ! Sors, il va faire nuit !
— Un autre jour… Je me suis surestimée et je suis trop jeune pour mourir. Savoir reconnaître ses limites est une qualité ! Il faut être réaliste… ce n’est pas pour moi !
Sans l’interrompre dans son monologue, Martin lui colle la bombe sur la tête et la tire à l’extérieur comme une enfant faisant de la résistance face à son maître d’école. Sans lui demander son avis, il la place à côté de Paloma et la fait grimper.
— Prends appui sur les étriers pour te stabiliser, les rênes bien serrées dans tes mains. Si elle s’emballe, tu tires dessus.
Elle tourne un regard désespéré dans sa direction.
— Comment ça, si elle s’emballe ? Il n’est pas question qu’elle s’emballe, j’ai déjà la trouille à l’arrêt ! Tu vois cette couleur verte sur mon visage ? Pour ta gouverne, ce n’est pas naturel ! Colombe, explique à ta jument que je ne veux pas faire de galop !
— Je vais rester près de toi avec Rubis. Calme-toi ! Les chevaux ressentent ton stress, la rassure-t-elle entre deux éclats de rire.
— Ah ben, pardon ! Vous êtes tous là à les chouchouter. ET MOI ? Je ne suis pas stressée peut-être !
Une main sur l’estomac, Bénédicte grimace.
— Je commence à avoir la nausée… Je vais vomir !
Écroulée sur sa jument, Iris a presque envie de filmer la scène. Sa professeure, habituellement autoritaire et sûre d’elle en si mauvaise posture, lui fait sa journée.
À la file indienne, ils prennent la direction de la forêt. Dès qu’ils sont sur le chemin, les deux garçons et Iris partent au galop, Bénédicte commençait seulement à se détendre. Voyant ses congénères piquer un sprint, Paloma les suit. Comme un sac à patates sur son dos, prête à tomber à gauche puis à droite, Bénédicte ne parvient pas à la freiner.
— Prends appui sur les étriers pour garder ton équilibre. Laisse-toi aller, comme dans un fauteuil, suit son mouvement ! lui crie Colombe entre deux éclats de rire.
Bénédicte ne répond même pas. Elle se contente de pousser des cris de plus en plus aigus. En haut du chemin, les trois cavaliers la regardent arriver, les yeux exorbités. Leurs rires résonnent dans la forêt, parviennent à Colombe en écho.
— Bravo Béné ! la félicite gentiment Iris.
Habituée aux balades, Paloma s’arrête toute seule à côté d’eux. Bénédicte peine à reprendre son souffle.
— J’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux ! Ça suffit ! Je vais vomir !
Martin prend pitié et l’aide à descendre. Elle a fait un peu de trots, un peu de galop, il estime qu’il ne faut pas abuser. La dégoûter serait une erreur.
— Pour une première fois, je te félicite !
Nouveau cri qui leur fait vibrer les tympans.
— Ton monstre noir continue de bouffer mes cheveux ! Il n’a jamais vu une sublime nana ou quoi ? Il est jaloux… J’ai une plus belle crinière que lui, ajoute-t-elle en lui tirant la langue de très très loin.
— Colombe va prendre ma place sur Black, je vais marcher avec toi et les juments.
Il aide sa luciole à grimper sur son dos et aussitôt, ils disparaissent au galop.
— Elle va se tuer ! marmonne Bénédicte.
— Colombe n’est plus montée depuis le départ de Rubis. Regarde, elle fait corps avec lui, tu dois suivre son mouvement. Tu vas t’habituer, on y prend très vite goût.
— Je n’ai pas l’intention de prendre un abonnement, baragouine-t-elle entre ses dents. Je voulais dépasser ma peur, c’est fait !
Elle sent ses mains avec une grimace.
— Ça pue ! Ah non… Ce n’est pas pour moi !
Sans se parler, ils marchent un long moment. Après une hésitation, Bénédicte a recouvré ses esprits, elle le lance sur leur vie de couple.
— Vous avez envisagé de vivre ensemble ?
— On vit ensemble.
— Comme moi et Jérôme. Garder deux appartements, c’est inutile.
Martin se stoppe. En penchant la tête sur le côté, il essaie de comprendre sur quel chemin elle se dirige.
— Colombe t’en a parlé ?
— Non, non… elle se sent très bien comme ça. Je voulais juste savoir si elle projette de laisser son meublé.
— Notre vie est particulière, avec Iris, on prend nos marques gentiment. Ça se fera tout doucement. Et vous ?
— J’aime l’appart de Jérôme. Il est en centre-ville, à deux pas du collège, mais je préfère être entouré de nature.
— Installez-vous chez toi !
— Ma bonbonnière est très sympa et la surface correcte pour un couple, mais la hauteur sous plafond est réduite, biscornue. Les poutres traversantes sont nombreuses. Jérôme, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, c’est l’enfer ! J’aimerais bien le garder sans trauma crânien encore un peu, ajoute la miss en gloussant.
— Il n’y a pas que ton appart qui est biscornu, ton chemin aussi. Sois directe !
Elle se gratte le sourcil.
— Si Colombe s’installe chez toi, on prendra sa place, mais rien ne presse.
— Pourquoi tu ne lui poses pas la question ?
— Je ne veux pas qu’elle pense qu’on envisage de la virer. Vous êtes tellement beaux tous les trois. Vous dégagez quelque chose que je ne sais définir…
— Trois âmes sœurs, trois cœurs cabossés qui se retrouvent. Comme nous, Colombe a vécu un drame terrible. Nous ne nous encombrons pas de détails sans importance et nous savourons chaque seconde de notre bonheur.
Bénédicte est touchée par ses paroles. Sans tout connaître des malheurs qu’ils ont traversés, elle ne cherche pas à en savoir davantage. Ils sont heureux, c’est l’essentiel, le reste ne la regarde pas.
La lumière décroît, les cavaliers regagnent le haras. Un brossage rapide et des caresses à chacun, Bénédicte s’aventure même à flatter Black. Ce dernier la remercie avec un hennissement de plaisir. La belle plante brune n’en sursaute pas moins.
— Tu vois… il t’aime, lui fait remarquer Martin en riant.
— Moi aussi…
Elle sent sa main.
— Il prend des douches ou des bains de temps en temps ? Qu’est-ce qu’il pue !
— Il doit penser la même chose de toi !
— Je n’aurais pas pu faire véto, constate-t-elle avec une grimace.
— Je te le confirme, renchérit Jérôme. Tu as fait un grand pas en avant, mais le chemin est encore long.
Colombe s’attarde près de Rubis. La joue contre son cou, elle lui parle doucement.
— Demain, Paul va te mettre dans le double box avec Paloma. Vous allez être bien toutes les deux. Je viendrai vous voir en fin d’après-midi.
Elle l’embrasse, rejoint ses amis et ses amours.
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