Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 33 sur 44

Pages du PDF

Les Iris de Colombe (French Edition)

Capucine

 

Devant le carrousel de bagages, elle scrute l’arrivée de sa valise. Une main sur son ventre, malgré la vague d’émotion qui l’assaille et la tempête qui se déchaîne par instants dans sa tête, elle sait exactement ce qu’elle fait là.

En traînant sa valise, elle scrute les voyageurs puis s’arrête pour observer une famille avec un bébé.

— Alors ma belle, tu rêves ? Bienvenue à Londres ! s’exclame la jeune femme à la tignasse rouge qui se pend à son cou.

Colombe pivote, enfouit le visage dans sa chevelure.

— Ma Capu ! Je suis si heureuse de te revoir ! Merci d’être venue me chercher.

Elles restent un moment dans les bras l’une de l’autre, Colombe s’imprègne de son parfum en la respirant lentement.

— Tu sens bon, ma Capu !

— Merci, toi aussi !

Elle la détaille un instant.

— Par contre, tu fous les jetons ! Tu ressembles à un vieux bretzel tout mou, oublié dans le fond de la boîte et qui ne croustille plus. Un de tes élèves t’a refilé la peste ou le choléra ? Tu fais un métier à risques. T’es en arrêt maladie ?

Avec un petit sourire, Colombe saisit l’ironie de son discours.

— Capu… Je suis en vacances scolaires !

— Ah ouais ! Les joies de l’enseignement… Ça compense le risque, éclate-t-elle de rire. Combien de semaines par an ?

— Déjà ? Je te pensais capable d’attendre quelques heures avant de me titiller ! ajoute-t-elle avec un clin d’œil.

— Allez, on y va. Tu dois avoir plein de trucs à me raconter, lâcheuse ! Depuis que tu roucoules, les nouvelles sont rares !

— Je t’ai invitée des dizaines de fois ! C’est de ta faute, tu ne veux pas quitter Londres !

Depuis près de dix ans, Capucine officie dans un salon de tatouage. C’est chez elle que Colombe s’était réfugiée pendant six mois après la mort d’Iris et c’est elle qui l’a initiée à son art. Originale et rieuse, Capucine partage avec Colombe son goût pour le motif écossais, les Dr. Martens et les associations de vêtements qui peuvent paraître au premier abord improbable. Mélanger des rayures et des pois ne lui fait pas peur, idem pour les couleurs. La miss à la crinière de feu ne s’interdit rien.

Dans le taxi qui traverse Londres illuminé, elles se parlent peu, se contentent de se tenir la main. Dans une circulation monstre, Colombe regarde défiler les rues qu’elle connaît si bien. Elle regrette parfois de ne pas être restée plus longtemps. Si elle n’avait pas eu Rubis qui l’attendait, sans doute y aurait-elle pris racine.

L’appartement de la belle est situé au-dessus du salon de tatouage. La surface est minuscule, mais elle s’en contente. Vivre sur son lieu de travail a des avantages qu’il convient de ne pas sous-estimer, surtout dans une ville comme Londres. Les prix des logements y sont exorbitants.

Sa petite bonbonnière est chaleureuse et contrairement à Capucine qui n’en porte jamais, le blanc domine. Son appartement n’a qu’une chambre, une salle de bains et une pièce à vivre. Capucine pousse la valise dans un coin, et elles s’installent à même le parquet devant la table du salon. Connaissant le goût de son amie pour les sushis, avant de partir pour l’aéroport, elle a filé au restaurant japonais dans le quartier voisin. Lorsque Colombe voit la barquette sortir du frigo, elle se décompose.

— Excuse-moi Capu, je ne vais pas pouvoir en manger !

— Tu n’aimes plus ?

Elle baisse la tête, lâche dans un murmure.

— Le poisson cru… ce n’est pas recommandé pour les futures mamans.

Le plat dans les mains et après quelques secondes – le temps que l’information parvienne à son cerveau –, son amie ouvre grandes ses mirettes et le sourire suit. Capucine jette presque les sushis sur la table, se précipite dans ses bras.

— Ma Colombe va avoir un bébé…

Mais le sourire de son amie est timide. Capucine fronce les sourcils en flairant une embrouille.

— De la moussaka, ça te va ?

Colombe hoche la tête. Elle saute sur ses pieds, enfourne l’assiette dans le micro-ondes.

— Je te la chauffe et après, tu vas me raconter tout ça ! Dommage, on ne va pas pouvoir picoler en même temps ! On va se faire une orgie de coca, ajoute la miss en rigolant.

Dans un long récit entrecoupé de quelques larmes, sans rien enjoliver, mais sans rien dramatiser non plus, Colombe lui relate sa vie concarnoise. La romance idyllique des premiers mois et le cauchemar qui s’est ensuivi. Capucine l’écoute sans l’interrompre, lorsqu’elle fait une pause pour se moucher, elle réagit.

— Pour quelle raison penses-tu qu’il t’aime à cause d’Iris ? Barbie me semble bien tarée. Quand tu l’as vue sur le parking, tu aurais dû aller directement t’expliquer avec ton mec !

— Les jours précédents, il était très froid et m’inondait de reproches. J’ai manqué de courage pour l’affronter et j’ai pris peur en imaginant ses réponses. J’aurais dû pressentir que notre bonheur ne pouvait perdurer. C’était trop beau !

— Ma Colombe… tu es enceinte. Tous ces problèmes en même temps ont peut-être faussé ton analyse ? Tes hormones te jouent des tours. Bloquer les numéros n’est pas une bonne idée, Martin doit être fou d’inquiétude.

Assise en tailleur, Capucine se goinfre de sushis, elle en avait commandé pour deux. Colombe peine à faire honneur à la moussaka.

— Il ne sait pas… pour le bébé.

Les mains sur les hanches, les différents piercings qui ornent les oreilles de Capucine sont pris d’une curieuse danse. Elle stoppe sa mastication, lui lance la bouche pleine.

— Sans déconner ! Colombe ! Tu dérailles sec !

— Le contexte ne s’y prêtait pas. La possibilité qu’il perde Iris est trop forte.

— En le lui cachant, tu n’as fait qu’alourdir ta charge mentale. Tu as fait une échographie ?

— Je devais cette semaine, je l’ai annulée. J’ai juste fait confirmer ma grossesse par une prise de sang. Un nuage noir se pavane au-dessus de ma tête depuis des mois. J’essaie de lui échapper, mais il fait tout pour me poursuivre.

— Colombe… ce bébé, vous l’avez désiré !

— Bien sûr. J’ai arrêté la pilule avec une part d’inconscience en me persuadant que cela prendrait quelques mois et qu’il serait une merveilleuse nouvelle dans notre ciel obscur. Rien ne s’est passé comme je l’avais imaginé. Quand j’en ai eu la confirmation, autour de nous, ce n’était que le chaos.

L’œil mauvais, Capucine l’observe jouer avec la nourriture du bout de sa fourchette.

— Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour le haricot en formation. Mange ! Tu ressembles à une petite colombe plus vraiment blanche et qui a pris du plomb dans l’aile.

Jusque tard dans la nuit, les deux amies se racontent leurs vies. Capucine a elle aussi un amoureux, tatoueur, comme elle. Ils travaillent occasionnellement ensemble. Elle pétille de plaisir en lui montrant des photos de Stan : un solide gaillard brun, les bras recouverts de dessins. Colombe ne le rencontrera pas. Il est en Allemagne pour un concours, ce sera pour une autre fois.

Les deux jours suivants, Capucine fait abstraction de sa vie compliquée. Elle s’est donné pour mission de la divertir et de l’occuper à la création de croquis pour de futurs tatouages. Colombe est venue pour ça : couper le cordon pour quelques jours. Le soir, après la fermeture, elles flânent dans les rues bondées, dînent dans des pubs en écoutant des groupes de jeunes Londoniens. Les nausées sont de retour. Tous les matins, Colombe peine à ingurgiter un aliment ou une boisson. Elles sont violentes, lui rappellent sa triste et merveilleuse situation. La trouvant maigre et pâlichonne, son amie la gave littéralement. Colombe raffole des cupcakes et par chance, à deux pas, un salon de thé les réalise à la perfection. Plusieurs fois par jour, Capucine en revient avec différents parfums. Depuis son arrivée, tous y sont passés.

Le jeudi, Capucine ferme le salon pour se consacrer à la future maman. Elle l’entraîne dans d’interminables séances de shopping. Colombe n’est pas fan, mais elle se laisse faire et comme sa petite fleur occupe ses pensées, elle achète essentiellement des cadeaux pour Iris. Des tee-shirts, une écharpe écossaise semblable à la sienne et un kilt : la miss en rêvait. Dans la boutique Cavaliers & Cavalières, Colombe craque sur trois polos identiques.

Lessivées par leur journée marathon, elles attendent le bus du retour en observant les passants.

— Vous allez être beaux tous les trois sur vos canassons, habillés pareil. Pour toi, une taille de plus n’aurait pas été du luxe, ricane Capu. Tu vas bientôt dire adieu à ton 36 !

— On voit bien que tu n’es pas une cavalière. Je ne monte plus, c’est un trop grand risque.

— Je n’ai jamais compris le plaisir que vous aviez à vous faire trimbaler comme des sacs à patates.

— Ça ne s’explique pas. C’est comme la foi, tu l’as ou pas.

— Raconte-moi, Iris était contente de sa bombe ?

— Folle de joie. Merci, Capu. Tu nous verrais toutes les deux sur nos juments, vêtues de manières identiques. Iris adore et je me laisse faire. Parfois, je peine à cacher mon trouble. À sa première visite chez mes parents, elle m’a dit : « Tu ne trouves pas que nos prénoms vont bien ensemble. L’oiseau et la fleur. » J’avais l’impression de m’entendre le dire à ma fleurette.

— J’ai hâte de la connaître, ton mec aussi ! Si je lui ajoutais trois ou quatre tatouages, il serait tout à fait mon genre.

Elle émet un petit rire.

— Bon, maintenant qu’il va être papa, je te le laisse !

— J’ai une chance indécente, j’en ai conscience. Je me demande souvent ce qui l’a attiré chez moi et ça conforte mes angoisses.

— Enfin, Colombe ! Tu n’as rien d’un laideron !

Capucine stoppe sa marche, hausse les épaules suivies d’une moue dubitative.

— Tes hormones te jouent vraiment des tours. Stan adore les petites Françaises, je préfère que tu ne le rencontres pas. Quand tu m’as appelée pour m’annoncer ta venue, je lui ai montré ta photo et je n’ai pas du tout aimé la façon dont il a levé les sourcils.

— Menteuse ! Tu inventes pour me remonter le moral. En parlant de mec, raconte-moi comment s’est terminée ta romance avec le beau Henry ?

Elle pince les lèvres, la prend par le bras.

— Le bus arrive, on s’installe et je te fais ça. Un grand moment !

Sitôt assise, Capucine retire son écharpe dans un soupir.

— Mon boss m’avait prévenue. Les histoires avec les clients n’apportent que des emmerdes. Je te le confirme !

— Il était ton client ?

— Ouais, je lui avais tatoué un aigle. Quatre heures à reluquer son merveilleux fessier, ça rapproche ! Quand il m’a filé son numéro, je n’y ai pas réfléchi deux jours !

— Capu… tu m’étonneras toujours !

— Moi aussi, je m’étonne parfois… surtout pour me mettre dans des situations scabreuses.

Elle éclate de rire.

— Trois mois d’une relation cool, sans prise de tête. Il travaillait dans une banque, je ne me suis jamais vraiment intéressée à ce qu’il faisait. Lorsqu’il me retrouvait, on était surtout en position horizontale. Un détail aurait dû m’alerter. Nous n’avons jamais passé une nuit ensemble. J’étais très occupée, lui aussi. On prenait ce que chacun était capable de donner à l’autre.

Colombe pose sa main sur sa cuisse en écarquillant les yeux.

— Il avait une double vie ?

— Tu m’étonnes ! Henry ne s’appelle pas Henry, mais Jason. Il n’a pas trente ans, mais trente-huit. Il est marié et papa deux fois.

— Comment tu l’as su ?

— Une fin de journée, il m’a rejointe au salon. Vers vingt heures, un dossier urgent à boucler l’attendait, j’écoutais à peine ses explications. J’avais confiance, pour moi, tout était normal. Ce nigaud a oublié son portable chez moi, et seulement dix minutes après son départ, je vois des messages s’afficher d’une certaine Annie. Le téléphone avait un code, impossible de les lire. Là, j’ai compris qu’il y avait un loup. J’ai poireauté de pied ferme et je n’ai pas attendu très longtemps. Quarante-cinq minutes plus tard, le revoilà. Rouge et passablement paniqué, il tambourine à la porte du salon comme un dingue. Je ne descends pas, j’ouvre la fenêtre de l’étage et lui demande ce qu’il veut. Avec une petite voix, il me réclame l’objet de ses angoisses qu’il a laissé dans la salle de bains. Je fais celle qui va voir et lui répond qu’il n’est pas là. Il s’énerve, insiste pour monter. Mon sang n’a fait qu’un tour. Il se payait ma tête depuis des mois, il n’allait pas s’en tirer aussi facilement. J’étais certaine que si je le lui rendais, il disparaîtrait dans la nature. J’avais retiré la carte SIM, je le lui ai balancé par la fenêtre. Il n’a pas réussi à le rattraper, la vitre a explosé au sol, il s’en foutait. Il avait son portable, c’est tout ce qui comptait. Forcément, au bout de la rue, il a compris qu’il manquait un truc et c’est là que ça a dégénéré. Il hurlait qu’il allait défoncer la vitrine si je ne lui ouvrais pas. Un Bobby qui habite un peu plus haut a rappliqué et l’a viré vite fait. Dans la foulée, j’ai fait venir un copain qui maîtrise le déblocage des cartes SIM. Équipé de son ordinateur, en quelques minutes, on a eu accès à toutes ses conversations, ses photos, tout son contenu, y compris le numéro de portable de sa femme, Annie.

— Tu l’as appelée ?

— Non. Il n’aurait pas eu ses deux petits, je ne te cache pas que je l’aurais défoncé en beauté. Ils étaient mignons. Avoir ça sur la conscience, je ne le sentais pas. La situation n’était pas glorieuse, je ne voulais pas en remettre une couche.

— Capu, je te connais, tu n’en es pas resté là ?

— Je n’ai pas dit ça non plus, éclate-t-elle de rire. J’ai déboulé à son job. Pour ça aussi… gros bobard ! Il n’a jamais travaillé dans une banque, mais dans une boutique d’accessoires de sports, pas loin de Piccadilly Circus.

— Tu y es allée ?

— Ouais ! Tu aurais vu sa tronche, il a frôlé l’arrêt cardiaque ! Je lui ai ordonné de venir au salon le soir même. Sa réponse est restée bloquée dans sa gorge. Le nullissime Jason s’est contenté de hocher la tête. Vers dix-neuf heures, mon copain Ron l’a accueilli : un mètre quatre-vingt-dix, cent dix kilos.

— Capu, t’as fait quoi ?

Colombe s’offusque en agrippant son bras.

— Rien d’illégal, je te rassure ! Je lui ai tatoué sur le bas du ventre : « Je suis un salopard et un menteur ».

— Tu déconnes ? Il s’est laissé faire ?

Capucine éclate de rire en se remémorant la scène.

— Au départ, je ne te cache pas qu’il cherchait une corde pour se pendre. C’était un tatouage éphémère, je ne suis pas totalement zinzin. Le remake du roman Millénium n’était pas dans l’idée du jour. Je suis moins farcie que Lisbeth Salander. Néanmoins, je devais marquer le coup et un mois d’abstinence, ce n’était pas la mer à boire. Je doute fort que pendant cette période, il se soit montré à poil devant sa femme. En même temps, sa capacité à mentir n’étant plus à démontrer, il a très certainement trouvé un bobard à lui raconter.

Elles descendent du bus en riant. Bras dessus bras dessous, à pied cette fois, elles continuent leur progression en direction de l’appartement de Capucine. L’œil inquisiteur, Colombe la scrute.

— T’as gardé sa carte SIM ?

— Évidemment ! S’il est malin, il évitera le quartier, à l’avenir !

La petite expédition londonienne a redonné le sourire à Colombe. Malgré tous les efforts de la jolie tatoueuse, depuis son arrivée, elle flottait dans le fond de ses angoisses, peinait à regagner la surface. Capucine l’entendait la nuit se tourner et se retourner sans cesse. Martin étaient un manque trop difficile à gérer : la chaleur de sa peau, son odeur. L’incertitude des sentiments de son amoureux lui provoquait des insomnies. Elle avait beau se répéter qu’elle pourrait surmonter leur séparation s’il en faisait le choix, la réalité était tout autre. Dans ses bras, elle avait la sensation d’approcher la perfection.

Seul numéro qu’elle n’a pas bloqué, les échanges de messages avec Iris sont réguliers, quotidiens. Sans pouvoir la joindre, elle en aurait été trop perturbée. Sa petite fleur se lamente beaucoup, compte les heures avant son retour.

De son côté, Martin vit un enfer. Plus les jours passent et plus il se désespère. Il aimerait lui parler, lui demander pardon pour son comportement. Sans marge de manœuvre, il rumine en boucle, patauge dans sa culpabilité. Tous les soirs, dans son lit vide, il plaque son visage sur son oreiller. Son odeur lui fait du bien et lui fait mal à la fois, il ne cesse de se questionner. Et si elle ne revenait pas ou juste pour venir récupérer ses bébés ? Si les longs mois de problèmes en tous genres avaient eu raison de son amour pour lui ? Si pour elle le jeu n’en valait plus la chandelle ? Tous les si y passent et tous les soirs il en trouve de nouveaux. Il ne rêve que d’une chose : retrouver la chaleur de son corps et sa lente respiration dans son cou lorsqu’elle glisse dans son sommeil.

Ses amis multiplient les invitations à dîner, il refuse tout en bloc. Sa secrétaire ne l’a jamais vu dans un tel état et ne comprend pas ce qui peut à ce point perturber son patron. Dans l’espoir de l’aider, dès qu’elle le questionne, il se referme comme une huître. Colombe à Londres, Martin à Concarneau, leurs nuits sont les mêmes : angoisses et insomnies, et toute la panoplie des amoureux transis.

OceanofPDF.com

33

 

OceanofPDF.com