Les Iris de Colombe (French Edition)
L’assistante sociale
Quinze jours sont passés.
Le voyage tant espéré en Suède est enterré ou du moins repoussé aux calanques grecques. L’été sera Breton et Concarnois. Iris ne peut se permettre de partir, même pas à Rennes chez les Desmarais. Tous leurs projets : la visite des frères de Colombe et leur famille, un séjour dans le Sud, rien n’est possible. Seuls les parents de Colombe sont venus consoler les âmes dévastées et les assurer de leurs soutiens. Eux aussi vont être passés au crible, ils s’y préparent.
Tous les matins, Martin dépose Iris chez Colombe. Leurs vacances ne sont pas ce qu’elles avaient imaginé, mais les miss sont ensemble et s’en contentent. Pour les balades à cheval, la longueur des journées d’été leur permet de les faire après vingt heures, les promeneurs en forêt y sont moins nombreux. Le plus souvent, Martin les accompagne, et s’il n’est pas disponible, Max et Paul prennent le relais.
Les amoureux vivent un calvaire. Les moments à deux sont rares, leurs nuits tristes et désœuvrées. Sans rien faire paraître de leur mal-être à Iris, ils serrent des dents en sachant très bien qu’ils ne tiendront pas encore des mois.
Depuis le matin, une pluie fine et dense forme un rideau qui empêche de voir à plus de cinq mètres. Il pleut dehors, et il va pleuvoir dedans.
Martin et Iris sont sur le point de quitter leur maison pour celle de Colombe, une jeune femme d’une quarantaine d’années se présente à la porte. Martin comprend immédiatement qui elle est. Il la fait entrer, l’installe dans le salon, lui indique qu’il va prévenir sa clinique de son retard. Ils s’asseyent en face d’elle sur le canapé.
— Je suis madame Decouvre, assistante sociale. J’ai été mandaté par la juge Danpierre pour vérifier qu’Iris n’est pas dans une situation qui pourrait lui porter préjudice.
Iris la foudroie du regard, elle ressent fort son hostilité.
— Je ne suis pas votre ennemie. Je suis là pour rapporter les faits et uniquement ça. Monsieur…
Elle cherche son nom dans son dossier.
— Monsieur Legwen.
— Vous pouvez m’appeler Martin.
— Martin t’a expliqué la démarche de tes grands-parents ?
— Je m’en fous totalement. Je n’ai jamais vécu avec eux et je n’ai pas l’intention de m’y plier. Quand mes parents sont morts, tout juste si je les connaissais. Ma maison est ici, avec Martin et Colombe. Personne ne m’obligera à faire autrement.
— Ils sont tes grands-parents, ont des droits. Qu’ils se renseignent est légitime, normal. Ils s’inquiètent pour toi.
Iris rumine depuis presque quinze jours, son discours sort d’une traite.
— Ah oui… et pendant quatre ans, avant la mort de mes parents, ils s’en préoccupaient, peut-être ? C’est Martin qui m’a élevée avec eux et depuis huit ans, c’est lui et lui seul. Par bonheur, nous avons trouvé Colombe que j’aime autant que lui. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Tout foutre en l’air ?
— Iris, calme-toi, je suis là pour ça ! Je vais prendre note de tes demandes, de tes envies, et vérifier si elles sont compatibles avec les leurs. Même si Martin a ta garde depuis huit ans, ils ont également des droits.
— Vous êtes surtout là pour vérifier si Colombe est bien comme l’indique ce rapport de merde, totalement faux, pondu par une psychopathe, enragée de ne pas avoir l’homme qu’elle briguait !
Son regard se tourne vers Martin.
— Vous savez qui l’a envoyé ?
— Nous le savons, et tout ce qu’elle vient de dire est vrai.
— Je comprends ta colère, Iris, mais mon travail m’impose la neutralité.
— Vous irez aussi enquêter chez mes grands-parents ?
— Ce n’est pas prévu.
— Je peux le demander ?
— Oui, tu le peux.
— Je le veux, et j’ai hâte de voir ça. Qui va s’occuper de moi si j’habite avec eux ? Ma grand-mère, qui passe ses journées avec ses copines de soixante-dix ans, ou chez le coiffeur ? Mon grand-père qui vit quasiment sur un green de golf ? Ma passion, c’est l’équitation et ils détestent aussi bien l’un que l’autre les chevaux. Ils ne se sont jamais donné la peine de venir voir ma jument. Je vais faire quoi ? Me mettre au golf pour leur faire plaisir ? Je veux rester ici et si l’on m’oblige à aller chez eux, leur vie sera un enfer !
Martin est estomaqué, ému par son discours, celui d’une adulte. Il n’a plus l’impression d’être au côté d’une minette de douze ans. Ses remarques sont sensées et justes. Il est très fier d’elle, la prend par l’épaule, l’embrasse sur la tempe.
La jeune femme note à toute vitesse.
— Qui t’a offert ta jument ?
— Martin, pour mes dix ans.
— Tu as essayé d’autres activités ?
— Comme toutes les filles de mon âge.
— Tu as une vie agréable avec Martin, mais tes grands-parents ont des moyens financiers supérieurs aux siens. En as-tu conscience ?
— Ils croient qu’ils vont me faire venir en agitant des euros ? J’ai tout ce dont j’ai besoin.
— Ils ont une très belle maison, avec une piscine.
— J’ai l’océan, c’est mieux, et je suis allergique au chlore !
— Ah bon… Ils ne me l’ont pas dit.
— Vous êtes étonnée, pas moi ! Ils sont incapables de se souvenir de quoi que ce soit me concernant. Ma grand-mère continue systématiquement de me proposer de me baigner. En presque huit ans, elle devrait avoir enregistré l’info. Elle a peut-être un début d’Alzheimer ? Je n’irai pas vivre chez eux !
— Iris, pour le moment, la question ne se pose pas. Martin, est-il possible de faire venir mademoiselle Desmarais ?
Colombe arrive dans les minutes qui suivent. Martin et Iris se précipitent pour l’embrasser, mais pas seulement eux. À peine est-elle assise, les trois chats montent ensemble sur ses genoux dans un concert de ronronnements.
— Quel accueil ! lui sourit la jeune femme.
Après des présentations ultrarapides, elle entre dans le vif du sujet.
— Je ne vais pas tourner autour du pot, je connais les raisons et les circonstances de votre dépendance aux antidépresseurs. J’ai rencontré vos parents hier, j’ai tous les détails. Étant vos médecins, ils avaient la possibilité de ne pas répondre, mais ils sont également vos parents. Le secret professionnel n’est pas bafoué. Ils n’ont fait aucune difficulté. Êtes-vous d’accord avec leur décision ?
— Bien sûr.
— Suivez-vous un traitement, avez-vous eu recours occasionnellement ou de manière plus fréquente, à des anxiolytiques, des somnifères, des antidépresseurs ? Avez-vous un médecin traitant à Concarneau ?
— Mes médecins sont mes parents, et je n’ai consommé aucune molécule autre que du paracétamol depuis deux ans. Je ne bois pas, je ne fume pas. Je suis disposée à faire toutes les analyses qu’ils souhaiteraient. Je ne suis pas et n’ai jamais été une droguée. Ma dépendance n’était qu’une suite désastreuse à mon hospitalisation. Lorsque vous êtes sous une forte dose de calmants pendant plusieurs mois, vous ne pouvez pas les stopper du jour au lendemain. C’est ce qu’il s’est passé.
— Avez-vous fait une tentative de suicide après la mort de votre amie ?
— NON ! Par erreur, j’ai juste pris deux fois de suite un somnifère. La dose n’était absolument pas mortelle, mais ma maman a paniqué. Mes parents sont médecins, j’avais accès à toutes sortes de molécules. Si j’avais voulu mettre fin à mes jours, je ne serais pas devant vous à vous parler !
— Depuis combien de temps viviez-vous ici ?
— La question n’est pas correcte, je ne vivais pas officiellement ici. J’ai un appartement à cinq minutes.
— Ma question s’adresse à Martin et Iris. Pourquoi avoir caché la présence de Colombe ?
— Ce n’est pas le cas. Elle ne vivait pas avec nous, je n’avais aucune raison de leur faire part de ma vie privée.
— Mais lorsqu’ils venaient chercher Iris, Colombe n’était jamais présente. Pourquoi ?
— Les grands-parents d’Iris refusaient systématiquement d’entrer chez nous. Ils patientaient dehors et parfois, à la clinique.
— Martin, leur aviez-vous fait la promesse qu’aucune femme ne partagerait votre vie ?
Il sourit un instant, s’attendait à cette question.
— Non. Je l’avais promis à Iris, pas à eux. J’en déduis que cet engagement, ils le tiennent du document anonyme qu’ils ont reçu. Je me trompe ?
— C’est exact. Vous aviez promis, mais vous passez outre. À toi de répondre, Iris. Qu’en penses-tu ?
Elle se redresse, la fixe en battant des cils.
— Vous n’avez pas encore compris ? Je m’en fous, de ces conneries, je veux vivre avec eux. On avait plein de projets ensemble. Un voyage en Suède, et des vacances dans le Sud. Colombe devait emménager avec nous définitivement. Je suis triste et je pleure tous les jours. Jamais je ne leur pardonnerai. Je ne les aimais pas, ils ont gagné le cocotier. Maintenant, je les déteste !
— Et tes autres grands-parents, tu les vois de temps en temps ?
— Ils viennent quand ils veulent. Des fois, on fait des visios. Ils sont âgés et les voyages sont fatigants.
— Leurs présences ne te manquent pas ?
— Je les connais trop peu pour ressentir un manque !
Elle essaie de la pousser dans ses retranchements, mais Iris réplique du tac au tac. La jeune femme sait. Ce n’est pas un discours appris par cœur, ses réponses sont rapides, sans réflexion au préalable.
L’assistante sociale range ses documents dans une pochette et croise les mains sur ses genoux.
— Il ne m’est pas nécessaire de visiter votre maison, le peu que j’en ai vu est suffisant. Le rapport que je vais fournir vous sera favorable. À votre contact, je ressens votre tristesse et le bouleversement que cette procédure vous provoque. Je n’ai qu’un conseil à vous donner. Jusqu’à la décision de madame la juge, continuez à vivre dans des appartements séparés pour apaiser monsieur et madame Deschasse.
— Combien de temps ? demande Iris, l’œil humide et la voix frêle.
— C’est la grande inconnue. Avec l’été, les vacances, peut-être un, deux, trois mois, maximum six. Soyez patients et prudents.
Iris s’effondre, Colombe peine à contenir ses larmes. Seul Martin essaie de garder l’esprit clair.
— Elles peuvent se voir chez Colombe ?
— Si personne n’est au courant, oui. Évitez les sorties. La personne qui vous veut du tort connaît bien vos habitudes. S’il lui prenait l’envie de continuer ses envois anonymes, ce serait gênant pour la suite. D’ici la fin de semaine, je rendrai à nouveau visite à ses grands-parents. Dans la foulée, je déposerai mes deux rapports et je vous en transmettrai une copie.
— Comment est la juge ?
— Jeune. Elle tient compte de l’avis des enfants. Iris est grande, ce qu’elle souhaite peut faire pencher la balance. Elle peut demander à vous rencontrer, elle le fera sûrement. Soyez un maximum disponible. Plus vite, elle aura une idée claire du dossier, plus vite elle rendra sa décision.
L’assistante sociale est émue de les voir pleurer. Elle ne veut pas les quitter sans essayer de rassurer Iris.
— Trois mois ne sont rien dans une vie. Je conçois ta peine, celle de Colombe et Martin. Dès que j’ai un retour, je vous le ferai savoir. Je ne peux pas faire plus. J’aimerais, mais je ne le peux pas.
Madame Decouvre prend congé en les saluant les uns après les autres.
Au fond du trou, Martin est incapable de partir travailler. Il appelle sa secrétaire en lui demandant de décaler tous les rendez-vous non urgents, son assistant assurera les visites. Pour ne pas attirer l’attention, la voiture de Colombe est planquée dans le garage. Après cet entretien éprouvant, ils décident de rester la journée et la nuit ensemble, dans cette maison.
Après un déjeuner préparé à six mains, ils passent l’après-midi agglutinés sur le canapé à visionner les deux premiers Harry Potter. Le vent, la pluie qui s’abat sur Concarneau est à la hauteur de leur peine.
Les semaines qui viennent et sans doute la rentrée vont être difficiles. Ils espèrent juste que de nouveaux événements ne s’ajouteront pas et ne leur rendront pas la vie encore plus compliquée.
Au moment de se coucher, Iris est anxieuse.
— Tu seras encore là quand je me lèverai demain matin ? demande-t-elle à Colombe en l’embrassant.
— Oui, on ira chez moi ensemble, à pied par les dunes. Je vais laisser ma voiture dans le garage, personne ne saura que nous sommes là-bas. Bénédicte viendra chercher les chats avant notre départ.
La petite miss se couche rassurée et les amoureux s’installent pour leur première nuit d’amour depuis près de quinze jours. Martin grimace en la voyant prendre sa pilule qu’elle avait décidé d’arrêter, sans en souffler mot. Ce n’est plus d’actualité ni dans le cœur ni dans l’esprit de sa belle.
Leur nuit est à la fois douce et ardente comme la passion qu’ils ont l’un pour l’autre. Ils s’endorment soudés pour mieux se séparer le lendemain matin. Pour combien de nuits ?
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