Les Iris de Colombe (French Edition)
Rubis
La journée d’hier s’est passée sans encombre pour Colombe, mais sa nuit fut plus agitée. Rubis n’est plus toute jeune. Parcourir un si long trajet dans un van est une épreuve pour sa jument. Elle ne sera rassurée qu’une fois Rubis installée dans son box.
À quatorze heures tapantes, Colombe foule le sable de la cour du haras. Sans regarder le bolide noir de Martin, elle fonce en direction du box de Rubis. Paul vient de la prévenir de son arrivée, mais elle brille par son absence. Au loin, sous un auvent, elle reconnaît Iris et Martin à côté d’elle. Colombe rapplique dare-dare et l’interpelle sans préambule, sans même le saluer.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Bonjour ! répond-il en retirant son stéthoscope de ses oreilles. Je l’ausculte, ça ne se voit pas ?
— Depuis quand Rubis a besoin d’être auscultée ? articule-t-elle, une pointe d’agressivité dans la voix.
Paul se précipite à grandes enjambées.
C’est pas vrai… Ils remettent ça !
— C’est moi qui le lui ai demandé. C’est une règle avec les chevaux qui intègrent le haras.
— Et pourquoi lui ?
— Peut-être parce que je suis vétérinaire ! ajoute Martin avec un signe d’évidence.
Alors là, je suis poursuivie par le mauvais œil. Il ne manquait plus que ça ! Pourquoi ne l’a-t-on pas trouvé sur internet ? Vétérinaire, il devrait y être ! C’est qui… ce zigoto ?
— Bonjour, Colombe ! Je peux vous appeler Colombe ? demande la jolie miss en souriant.
— Tu peux même me tutoyer, mais pas en classe. Nous devons faire preuve de discrétion avec tes camarades.
— Je vais préparer Sultane… On fait une balade ?
— Si je peux récupérer ma jument. J’attends le feu vert de ton papa !
Boucle d’or part en courant, lui se tourne vers elle avec une grimace.
— Iris n’est pas ma fille.
— Je ne savais pas… Votre belle-fille ?
— Non plus !
— Votre petite-fille ? poursuit-elle dans un éclat de rire.
— Très drôle !
— Peu importe ce qu’elle est… Puis-je récupérer ma jument ?
Martin se radoucit pour lui donner son avis.
— Trois heures dans un van, c’est assez pour aujourd’hui. Vous la montez tous les jours ?
— Non, je travaille. Aussi souvent que possible. Pourquoi ?
Il m’inquiète avec ses questions à la con.
Martin se gratte un instant le sourcil.
— Pour son âge, elle est en forme. Je ne vais pas vous faire un cours. La sortir, la chouchouter, c’est très bien, mais limitez les grandes promenades. Il est probable qu’elle fatigue plus vite.
Colombe peut enfin s’approcher d’elle. Elle enroule ses bras autour de son cou, l’embrasse, lui parle doucement.
— Ma beauté… tu m’as manqué.
La jument se laisse caresser de longues minutes.
— Tu vas te reposer et lundi, on fera une petite balade. C’est lui qui l’a dit. Je vais te brosser et t’installer.
Sans un regard pour Martin, elle prend la direction de son box.
— Iris, je ne peux pas venir. Ton… le vétérinaire préfère qu’elle fasse une pause.
— Mince ! marmonne-t-elle toute déçue. Tu ne peux pas monter un cheval de Paul ?
— Il en a besoin pour ses cours… une autre fois !
— Pas de bol !
La déception s’abat sur Iris. Elle s’affaisse sur elle-même, puis comme électrifiée par une idée, elle se redresse, pivote en direction de Martin.
— Ah non non non… Je vois déjà ton œil qui frise. C’est non !
— Allez ! Juste cette fois !
— Je ne veux pas avoir sa mort sur la conscience. Ta copine est minuscule. Enfin… ta prof…
— C’est de moi qu’il parle ? demande-t-elle à Iris.
— Martin a un cheval… le grand noir là-bas. Tu te sens capable de le monter ?
— J’ai pris la foudre une fois, je ne tiens pas à récidiver. Le pauvre… Imagine si je le traumatise en le sortant de son box !
Martin affiche un sourire ironique.
Pourquoi pas ? La blondinette est bien sûr d’elle. Je ne suis pas contre une petite partie de rigolade.
— Montez-le si vous voulez… À vos risques et périls !
Lui, il commence à me chauffer avec son petit rire et ses insinuations.
Elle le prend au mot en s’approchant du box lentement, suivie par Martin et Iris. Colombe n’est pas impressionnée par sa taille et sa couleur.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Black. Ce n’est pas original, mais ce n’est pas moi qui le lui ai donné !
Elle fait glisser le loquet en lui parlant
— Salut mon tout beau… Tu veux bien qu’on fasse une balade ?
Black commence par reculer, mais très vite, il se laisse caresser. Elle le fait sortir tout en continuant à lui parler.
— Vous avez une selle ? La mienne n’ira pas sur lui.
— Vous voulez vraiment le monter ? s’étonne-t-il.
— En dix-huit ans, je n’ai pas eu pour monture que des poneys !
En se réjouissant des scènes qui vont suivre, il lui apporte sa selle.
— Je vais la lui mettre, vous ne pourrez pas la porter à bout de bras.
— Laissez-moi le sangler, il doit s’habituer à moi.
Elle règle les étriers beaucoup trop bas, puis lui caresse doucement les nasaux.
— Alors… on peut y aller ?
Elle enfile son gilet de cross – une protection en cas de chute –, et sa bombe.
Martin aide Iris à grimper sur sa jument. Son genou dans sa main, il la fait décoller d’un mouvement sec.
— Martin ! éclate-t-elle de rire en s’agrippant à sa selle. Tu m’envoies trop haut exprès.
— Mets bien tes pieds dans les étriers.
— Mais oui… t’inquiète !
Il se tourne vers Colombe.
— J’ai hâte de voir comment vous allez grimper sur Black !
Si tu crois que j’ai besoin de ton aide, tu vas être déçu !
Sans lui répondre, elle l’approche de la petite marche.
— Je vais monter… ne bouge pas !
Son pied droit dans l’étrier, Colombe décolle comme une plume.
— Allez… On y va !
Au pas et en défiant Martin du regard, Colombe traverse la cour sur le bel équidé noir de jais. Paul rapplique en riant.
— Tu t’es fait avoir. Les quatre fers en l’air… pas aujourd’hui !
Black est un cheval puissant, Martin préfère attendre qu’elles soient de retour de balade. Il en profite pour donner quelques conseils à Paul. Deux heures s’écoulent, les filles tardent trop à son goût.
— Paul, je vais aller les chercher. Elles devraient déjà être revenues.
— Elles arrivent, je viens de les apercevoir sur la plage.
Tout sourire, Iris franchit la première l’entrée en pierre.
— C’était génial ! Tu aurais vu Colombe au galop sur Black. Un truc de dingue ! Même toi, tu ne vas pas aussi vite !
— Normal, rigole Colombe. On ne fait pas vraiment le même poids !
Elle retire ses pieds des étriers, rabat sa jambe droite sur la gauche et se laisse glisser le long de la selle.
— Merci, Black. Tu es extra ! lui murmure-t-elle en lui caressant les nasaux.
— Vous auriez pu vous abstenir de partir deux heures ! ronchonne-t-il en attrapant les rênes de son cheval. J’avais prévu une balade avec Iris.
— Je n’ai pas de boule de cristal ! répond-elle sur le même ton.
— De montre non plus, apparemment !
Il file ranger sa selle dans le box, Colombe se tourne vers Iris en faisant claquer ses mains sur ses hanches.
— Il ne peut pas me blairer !
— Je suis sûre que non… Il ne t’aurait pas laissé monter son cheval.
— Il l’a fait uniquement pour me voir me vautrer !
— C’est pas faux ! glousse la miss, une main devant la bouche pour étouffer son rire.
Boucle d’or a une idée derrière la tête. Sitôt sa jument dans son box, elle fonce en direction de Martin, s’agrippe à son bras.
— On peut inviter Colombe à dîner ?
Elle a entendu et réagit aussitôt.
— C’est gentil Iris, mais je ne suis pas libre ce soir.
— Dommage…
— Une autre fois.
— Et demain ?
— Je vais récupérer ma boule de poils chez mes parents à Rennes.
— Oh… Comment il s’appelle ?
— C’est une fille. Scarlett est une persane grise très câline.
— Je peux venir avec toi ?
En fermant un œil, Colombe cogite.
Cette petite minette me semble bien collante.
— Iris, Rennes est à plus de deux heures de route. Tu as autre chose à faire de ton dimanche !
— J’ai pas envie de passer la journée avec Olympe !
Les bras croisés, la miss boude en repoussant le sable de son pied.
— On lui dira de ne pas venir.
Colombe ne sait pas qui est Olympe et ne veut pas le savoir. Elle ne pense qu’à deux choses : une bonne douche et un roman pour la soirée. Elle a menti, l’invitation n’existe pas, mais elle a assez vu Martin pour aujourd’hui.
— En plus, t’es de garde demain, insiste Iris en enroulant ses bras autour de sa taille pour l’amadouer.
Il fixe Colombe en escomptant une réaction de sa part, tout en caressant les bouclettes de sa miss.
— Je suis censée dire quoi ? La télépathie ne figure pas dans mon domaine de compétence !
— Elle peut venir ?
— Oui, elle peut !
Il tourne la tête en direction de sa Coccinelle.
— Vous n’avez pas l’intention de faire l’aller-retour dans votre tacot ?
— Bien sûr que non, mon hélico m’attend ! ironise-t-elle en soufflant.
— Vous allez prendre ma voiture.
— Votre voiture… Le tank noir ?
— En plus, mademoiselle est difficile !
— Ah non, faut pas déconner ! Je suis bien gentille, mais je ne conduis pas ce truc ! Elle vient dans la mienne ou pas !
— Vous avez tort. Elle est confortable, agréable à conduire.
— Je vous crois sur parole !
— Votre tacot est équipé de ceintures de sécurité ? marmonne-t-il dans sa moustache en fixant la Coccinelle.
— Je vais m’abstenir de répondre. Iris, je passe te prendre à neuf heures et demi. Ça te va ?
— Merci, Colombe ! s’emballe-t-elle, en se détachant des bras de Martin et en fonçant dans les siens.
Après avoir déposé un baiser sur son front, elle monte dans sa Coccinelle, part sans le regarder.
— Je connais une Colombe qui va avoir du mal à venir te chercher. Te souviens-tu lui avoir communiqué notre adresse ? éclate-t-il de rire.
Et qui fait son retour dans la cour : la Coccinelle. Elle se gare juste à côté d’eux, descend sa vitre.
— Inutile de vous marrer… C’est quoi votre adresse ?
— Donne-moi ton numéro de portable, je vais te l’envoyer, rigole Iris.
— Bonne soirée. À demain.
Dans quoi je m’embarque ? Bénédicte n’a pas fini de se foutre de ma poire.
Sa voisine passe le week-end dans sa famille à Quimper. Seule au château, cela ne la gêne pas. Sa semaine a été bien remplie, Colombe apprécie le moment.
Désireuse de ne pas débarquer avec la petite miss sans les prévenir, elle en a averti son papa par message. Sa présence ne les dérangera pas, ses parents forment un couple accueillant. Pour son prénom, elle sait déjà qu’ils vont tiquer.
Après avoir préparé ses cours pour les jours à venir, elle grignote une salade et termine son roman, blottie sur son canapé. Colombe est intriguée par Martin et Iris. Manifestement, ils vivent ensemble, mais qui sont-ils l’un pour l’autre ? Ils ne portent pas le même nom et le fait qu’elle l’appelle Martin et non papa ne l’a pas étonnée. Elle aussi a pour habitude de nommer ses parents par leurs prénoms. Poussée par sa curiosité, elle connaît à présent son patronyme, l’a trouvé facilement sur internet. Des vétérinaires répondant au prénom de Martin, il est le seul à Concarneau. Et son nom sonne bon la Bretagne. Martin Legwen.
Ses pensées s’attardent sur la minette blonde. Elle lui plaît et pas seulement parce qu’elle s’appelle Iris. Joyeuse, bavarde, très tactile, elle a une repartie incroyable pour son âge. Tenace, elle sait ce qu’elle veut et fait en sorte d’y parvenir. Et il y a cette passion qu’elles ont en commun. Colombe a pour habitude de monter seule, mais elle a apprécié la balade avec cette petite bulle sautillante. Elle n’en reste pas moins surprise qu’il la laisse partir avec une personne qu’il connaît depuis trois jours et avec qui il ne cesse de se chipoter.
En se glissant sous sa couette, elle pense au lendemain, elle a hâte. Elle va retrouver Scarlett, qu’elle a adoptée il y a cinq mois. Après cela, sa locomotive et tous les wagons seront sur les rails, avec devant elle : une belle année en perspective.
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