Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 25 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Un beau jour

 

À neuf heures, ça s’agite, ça piaille à tous les étages, encore plus dans le jardin.

Pour laisser le traiteur prendre possession de la cuisine, le petit déjeuner est expédié sous la tonnelle.

La coiffeuse et la maquilleuse débarquent en même temps à dix heures. Iris surveille Léon pendant que sa maman se fait coiffer et maquiller. Puis c’est au tour d’Hélène, de Colombe, puis de celle qui sera la plus belle : Suzette. Après réflexion, elle a rejeté l’idée de porter un chapeau. Son magnifique chignon banane agrémenté de fleurs naturelles sur le côté, elle est sublime. La maquilleuse se contente de rehausser son teint de porcelaine d’une poudre légère et d’un fard à joues. Ses yeux bleus mis en valeur par une touche de mascara, Colombe ne se lasse pas de la regarder.

— File te préparer, mon ange. J’ai hâte de t’admirer dans ta tenue.

En voyant sa fille descendre l’escalier, Hélène est émue. Elle ne l’a jamais vue aussi belle, aussi féminine. Ses larmes coulent sans qu’elle puisse stopper le processus.

— Ah non ! Vous allez flinguer mon œuvre ! rigole la maquilleuse. Venez, je vais vous faire une retouche !

En arborant un sourire éclatant, Iris s’approche d’elle et lui tend une minuscule boîte avec un joli nœud bleu ciel.

— C’est de la part de Martin !

Interloquée, Colombe fixe le petit paquet. Elle l’ouvre et y découvre une paire de boucles d’oreilles. Un mois plus tôt, en séances de shopping avec Boucle d’or, elle avait remarqué ces perles délicatement rosées dans une bijouterie. Les pensions des deux juments pèsent sur son budget, elle ne pouvait se le permettre. Cela n’avait pas échappé à la miss et elle s’était empressée de le rapporter à Martin. Colombe est soufflée. Sa gorge se serre, elle ravale ses larmes, la presse contre elle.

— Merci, ma puce.

— J’ai juste donné l’idée. Tu le remercieras ce soir, glousse-t-elle en se trémoussant.

Colombe enfile sur-le-champ son merveilleux cadeau qui lui provoque des palpitations.

— Tu es sublime, ajoute Iris avec un clin d’œil. J’ai peur pour Martin.

À bord du bolide noir, elles prennent la route pour la mairie. Colombe sent sa grand-mère émue, sur le point de défaillir, elle lui serre la main.

— C’est ton jour, mamie… Et c’est un beau jour !

La maîtresse de cérémonie a donné pour instruction aux invités de s’installer directement dans la salle des mariages. La future mariée fera son entrée en dernier, au bras de son fils Guillaume, qui les attend devant la porte.

La salle aux jolies dorures et aux sièges recouverts de velours rouge est pleine à craquer. Tous leurs amis sont présents. Quelques cousins, des neveux d’Édouard que personne ne connaît, font bande à part. Colombe contourne l’assemblée pour prendre place au premier rang. Debout, elle cherche du regard son amoureux et ne le voit pas. Au fond de la salle, il la cherche également. D’un coup, leurs regards se croisent avec tous les deux une expression à la fois étonnée et subjuguée. Lentement, ils se rejoignent dans l’allée, s’enlacent, joue contre joue. Colombe se laisse aller dans ses bras. Il lui chuchote :

— Je n’ai pas de mots…

Martin n’a rien à lui envier. Dans un costume bleu marine parfaitement ajusté, chemise blanche et nœud papillon, il aurait sa place sur un podium de défilé de mode. Leurs tenues sont impeccablement assorties. Ils s’embrassent sans voir les invités s’agiter autour d’eux.

— Merci pour les perles… c’est une folie. Je t’aime à la folie !

— Que serait la vie sans quelques folies ? Ce n’en est pas une. Tu es exceptionnellement belle.

— C’est bien gentil tout ça ! rigole leur petite fleur. La mariée arrive !

— Iris, c’est bien toi ? s’exclame Martin en lui prenant la main et en la faisant tourner sur elle-même pour l’admirer. Ma divine princesse !

Ils regagnent prestement leurs places et Suzette fait son entrée. Tout de rose pâle vêtue, au bras de son fils, l’émotion dans l’assemblée est palpable. Le regard brillant, son amoureux l’attend. L’uniforme de parade n’est pas de sortie, il lui a préféré un costume bleu marine. Suzette remet son bouquet à Iris et elle le tient fièrement tout le long de la cérémonie. Colombe a presque la sensation d’entendre battre son petit cœur.

Une heure plus tard, tout le monde roule en direction du lieu de réception. Au moment de l’échange des anneaux, les mouchoirs étaient de sortie. Les embrassades et les félicitations ne s’arrêtaient plus. Colombe a dû y mettre un terme pour respecter l’heure du cocktail.

Une soixantaine de personnes font leur entrée dans le jardin. Tout est parfait, comme l’avait voulu Colombe. Une coupe de champagnes à la main, les invités papotent par petits groupes. Elle abandonne pour quelques minutes son amoureux, le traiteur a besoin d’un renseignement en cuisine. L’œil de lynx de Rébecca les repère, elle fonce sur Martin et Iris.

— Alerte ! s’exclame Iris en tirant un pan de sa veste. Maléfique, à dix heures !

Telle la reine Elizabeth, chapeautée, gantée, tout de jaune vêtue, elle les rattrape en leur barrant le chemin.

— Bonjour, Iris.

Rébecca la fixe en attendant qu’elle la présente.

— Bonjour, madame ! Martin, je te présente Rébecca Desmarais, la tante de Colombe.

— Enchanté ! enchaîne-t-il aimablement.

— Tu appelles ton papa par son prénom ? Quelle bizarrerie peu commune !

— Point de bizarrerie, je ne le suis pas.

Rébecca bat plusieurs fois des cils.

— Vous n’êtes pas le compagnon de Colombe ?

— Je le suis… Mais je ne vois pas le rapport avec le fait que je ne suis pas le papa d’Iris.

Sans s’attarder dans cette voie, elle poursuit son interrogatoire.

— Votre français est parfait ! le félicite-t-elle, accompagnée d’un petit rire aigu.

— Pour quelle raison ne devrait-il pas l’être ?

Rébecca patauge. À nouveau, elle change de sujet. Consciente qu’elle ne peut le retenir indéfiniment sans la présence de sa nièce, elle souhaite recueillir un maximum d’informations en un minimum de temps.

— Colombe est magnifique… incroyablement mince.

— Quoi qu’elle porte, Colombe est magnifique… Et c’est encore mieux lorsqu’elle ne porte rien.

— Oui, oui, évidemment, mais elle est si mince.

Martin a très bien compris sur quel chemin elle veut l’entraîner.

— Allez-y mollo avec le champagne ! Parfois, on en abuse et ce nectar peut facilement nous faire perdre les pédales !

Il hoche la tête et la plante là, sous le rire d’Iris. Déroutée par l’échange, Rébecca fonce sur son mari.

— Étienne, j’ai fait la connaissance du compagnon de Colombe. Il fait très jeune pour cinquante-sept ans et il parle très bien le français.

L’œil inquisiteur, il lui indique de son index sa coupe de champagne.

— Combien en as-tu bu ?

— Une seule… Pourquoi ?

Sceptique, le menton en galoche, il lui fait comprendre qu’il ne la croit pas.

— Martin n’a pas cinquante-sept ans, mais trente-trois ! Brest est en France et il y est né, il me semble normal qu’il pratique de manière fluide sa langue ! Fais-moi plaisir. Arrête de boire ! lui conseille-t-il en soufflant, prêt à filer à l’anglaise.

Sa femme le rattrape par le bras.

— Une minute ! De qui tiens-tu tes informations ?

— De lui !

— Colombe, elle est enceinte ou pas ?

— Rébecca, tu m’inquiètes ! Pourquoi diable veux-tu qu’elle soit enceinte ? lâche-t-il dans un soupir.

— C’est elle qui me l’a dit.

Elle tapote sa coupe de son index.

— Il est beau garçon, dommage qu’il n’ait pas une situation stable.

De plus en plus inquiet, son mari la dévisage en se grattant un sourcil.

— Comment ça ?

— Si j’ai bien compris, c’est une famille louche. Peut-être des mafieux russes. Ne fais pas celui qui n’est pas au courant, je t’ai raconté ma soirée chez Hélène et Guillaume !

— Noyé au milieu du flot de mots, je n’ai pas tout compris ! Pour être honnête, je n’en ai aucun souvenir !

— C’est agréable d’apprendre que je parle dans le vide !

— Rébecca, tu vas poser ton verre et aller prendre le frais sous un arbre. Il n’a jamais été mafieux, encore moins Russe. Je viens de te dire qu’il est brestois. Brestois et vétérinaire. Depuis quand ce métier n’est pas suffisamment stable pour toi ? Notre fils le sera dans un an, et tu lui as largement cassé les pieds pour qu’il s’engage dans ces études !

Le vernis craque. La chaleur et l’alcool aidant, Rébecca se lâche.

— Il est vétérinaire ? Oh la petite garce, elle s’est foutue de ma gueule ! Tout ce qu’elle m’a raconté ce soir-là était faux ! Il n’est pas le père d’Iris et du coup, on ne sait pas qui est cette gamine. Martin n’a jamais été Russe et encore moins mafieux comme elle me l’a laissé entendre ! Et en cloque de jumeaux, impossible, elle est plate comme une galette !

— Rébecca ! Surveille tes paroles… et arrête l’alcool ! Ce soir-là chez Guillaume et Hélène, tu es rentrée en conduisant ?

— Qu’est-ce que tu insinues ?

— À l’avenir, quand tu sortiras seule, tu prendras un taxi. Je tiens à ma voiture !

Plantée au milieu des invités, elle jette son dévolu sur Gonzague et Mayeul. Lorsqu’ils lui présentent mari et compagne, puis le petit Léon, elle manque de défaillir. Tante Rébecca siffle cul sec sa deuxième coupe de champagne et pas un mot ne sort. Pas de félicitations. Pas de : « oh, qu’il est mignon ! ». Rien. Elle s’excuse en bafouillant, rejoint au pas de course Étienne au bar sous les rires de ses neveux.

— L’affaire est grave, la famille part en couille ! lui débite-t-elle, en vérifiant plusieurs fois derrière elle que personne ne l’écoute. Grâce à Dieu, nos amis ne sont pas là pour voir le naufrage !

— Rébecca… Je vais vraiment finir par croire que tu es saoule !

Elle s’approche de son oreille en maintenant son chapeau d’une main.

— Tu n’es pas au courant, je ne l’étais pas non plus ! Remarque, à la place de Guillaume et Hélène, je ne le chanterais pas sur les toits. Les jumeaux ont fait fort. L’un est papa et vit avec une femme divorcée qui a déjà un enfant. L’autre est marié… avec un homme !

Étienne la fixe, consterné. Avec un regard tendre, il observe quelques secondes Suzette et son époux, entourés de leurs amis.

— Ma maman de quatre-vingts ans vient de convoler, tu penses vraiment que cela va me perturber ? Ce sont leurs vies, leurs choix. Contrairement à toi, j’étais au courant. Guillaume me l’avait dit, et il est très heureux pour ses fils. Si tu n’es pas capable de partager leur bonheur, par pitié… Ferme-la !

— Et tu ne m’as rien dit ? Alors, là… Tout part en couille ! La seule qui garde le cap, c’est moi !

Rébecca ne s’avoue pas vaincue. Elle balaie l’assemblée du regard à la recherche d’Hélène. La pensant au fond du trou, elle tient à lui exprimer son soutien dans cette terrible épreuve. Magnifique dans sa robe bleu pâle, sa belle-sœur discute près d’un groupe d’amis de Suzette. Rébecca s’excuse de la leur voler, l’attire à l’écart.

— Ma Chère, je suis effondrée pour toi. Comment te sens-tu ?

— À quoi fais-tu allusion ? À Gonzague et à Mayeul ?

Dans une grande scène dramatique, Rébecca pose sa main sur son bras en fermant longuement les yeux.

— Gonzague, passe encore, mais Mayeul… Convoler avec un homme, je ne m’en remets pas ! Comment est-ce possible ? Tu as tout mon soutien !

Hélène s’est préparée à ce moment. Pour maîtriser son agacement, elle marque une pause. Avec une pointe de compassion, elle lui répond en souriant.

— Garde-le, c’est toi qui vas en avoir besoin ! Tu vois mes enfants assis à la table près de l’orchestre ? Épanouis et amoureux, Colombe et Martin forment un couple solaire et Iris est une adorable jeune fille. Mayeul peut enfin vivre au grand jour avec son conjoint et Gonzague est fou de son petit Léon. À présent, observe tes fils à l’autre table. Ils ont l’air heureux ? Octave et sa femme – mariés depuis deux ans – sont en instance de divorce. Ils éprouvent de l’affection l’un pour l’autre, mais ne s’aiment pas. Elle est présente aujourd’hui uniquement pour l’estime qu’elle porte à Suzette. Si vous n’aviez pas été si proches des beaux-parents d’Octave, l’auriez-vous poussé dans ce mariage de pacotille ? Et François, ton petit dernier. Il redoute tant ta réaction qu’il n’ose t’avouer qu’il vit depuis six mois avec la jolie métisse à ses côtés. Toi et moi, on a fait fausse route. J’ai l’honnêteté de le reconnaître, fais-en de même !

Rébecca l’a écoutée sans l’interrompre. De temps en temps, elle jetait un regard à ses fils. Seules ses lèvres ultras rouges se distinguent au milieu de son visage translucide.

— Je n’avais jamais vu la méchanceté d’aussi près. Comment oses-tu me lâcher ça, comme ça ?

— Octave et François sont venus se confier en arrivant ici, et m’ont demandé de t’en avertir. Ce n’est pas moi qui ai choisi le moment, ce sont eux. En apprenant la situation de Gonzague et Mayeul, ils ont compris qu’il ne servait à rien de te le cacher davantage. Cesse de penser à toi et à la manière dont cela sera perçu par nos amis. Si tu veux les voir heureux, laisse-les faire leurs propres choix.

— Pour avoir le même résultat que toi ?

— C’est tout le malheur que je te souhaite. Apprendre leurs vies m’a dévastée plusieurs jours. Pas pour ce qu’elles étaient, mais la honte que j’ai ressentie était tellement forte. Nos enfants, comme tous les enfants, ont droit à l’amour inconditionnel de leurs parents, et ce n’était pas le cas. Médite là-dessus et épargne-moi tes leçons de morales homophobes.

Hélène allait partir, elle la stoppe.

— Les portes de nos amis vont se refermer sur nous. Des médisances vont inévitablement s’en suivre, notre famille sera marquée au fer rouge. En as-tu conscience ?

— S’ils ne sont pas capables d’accepter, c’est qu’ils ne sont pas nos amis. Pour être tout à fait honnête, j’ai fait le tour de cette faune et je ne m’y reconnais plus. J’ai bien l’intention de rattraper le temps perdu avec mes enfants. Si c’est au-dessus de tes forces, rien ne t’y oblige.

Le monde de Rébecca fait de certitude, de voies tracées vient de s’effondrer. Amies, avant d’épouser Étienne et Guillaume, les deux femmes se connaissent depuis l’adolescence. Hélène ne l’a jamais vue pleurer, mais à cet instant, l’armure se fendille. En respirant avec difficulté, elle essuie rapidement une larme.

— C’est trop pour une seule journée, je vais vous laisser en si bonne compagnie. Comme le dirait ta chère fille qui me déteste, je ne manquerai à personne !

Dans l’espoir de la réconforter, Hélène lui prend les mains, les caresses doucement de ses pouces.

— Seules les véritables amies sont capables de se dire la vérité. Je suis ta belle-sœur et ton amie. À semer le vent, on récolte la tempête. Descends de ton piédestal, regarde autour de toi. Pose-toi les bonnes questions ! Allons à notre table. Si tu ne le fais pas pour ton mari ou Suzette, fais-le pour tes garçons ! L’amour qu’ils te portent n’a pas changé.

Elle sèche ses larmes, reprend une contenance, poursuit sa journée comme si rien ne s’était passé. Rébecca a des défauts, mais elle a une grande qualité : une maîtrise parfaite d’elle-même. Le ciel vient de lui tomber sur la tête, mais elle est encore capable de donner le change et de sourire. Tout comme Hélène, l’amour de ses enfants prévaut.

Colombe et ses frères sont à la même table. Iris l’appelle : la table des roucoulades. Ça se chuchote des mots doux, suivis d’œillades énamourées et de tendres baisers échangés à la dérobée. La baby-sitter a préféré fuir pour mieux surveiller bébé Léon. Sous un tilleul pour sa fraîcheur et non loin de ses parents, il dort à poings fermés dans son landau.

Les yeux rivés dans ceux de Colombe, Martin soupire longuement.

— À ce point-là ? lui sourit-elle.

— Si la moyenne d’âge n’était pas de soixante-dix ans, je serais dans l’angoisse qu’un bel inconnu me vole ton cœur, lui susurre-t-il à l’oreille. Je ne cesse de m’imaginer ce soir… te retirant cette merveille qui te va comme un gant.

— Tu n’as rien vu… Dessous, c’est encore mieux !

Martin dépose un baiser sur sa main, la plaque sur son torse.

— Colombe… on entend ! rigole Gonzague. On n’est pas obligés d’avoir tous les détails !

— Ne sois pas jaloux ! Avec Juliette, nous avons partagé la même chambre pour nous préparer. Ça te plaira, j’en suis sûre. Et si vous voulez être tranquilles la nuit prochaine, maman et papa se feront un plaisir de prendre Léon pour la nuit, conclut-elle avec un clin d’œil à leur intention.

— En parlant de nuit, renchérit Mayeul. Tara n’est pas un peu insomniaque ? Le bazar qu’elle a foutu ! éclate-t-il de rire.

— Et ce matin avant de partir, ajoute Gonzague. Punaise, vous ne devez pas vous ennuyer !

Martin se marre, Colombe tourne la tête dans sa direction pour avoir l’explication.

— Elle a essayé de squatter toutes les chambres et n’en a oublié aucune. Elle a commencé par Guillaume. Il la connaît et lui a bien fait comprendre qu’il était hors de question qu’il l’accueille. Pas folle, elle s’est rabattue vers moi, j’ai tenu trente minutes. Dedans, elle voulait sortir, une fois dehors, elle voulait entrer. D’un coup, elle est partie comme une flèche en voyant passer Édouard. Le pauvre ne savait plus comment s’en débarrasser. Mayeul et Vincent ont eu pitié, ils l’ont prise avec eux.

— On n’a pas été déçu du voyage… une pile électrique ! Elle montait, descendait du lit, faisait des glissades sur le parquet à la poursuite d’une mouche. On commençait seulement à s’endormir, elle saute sur le dos de Vincent et lui lèche l’oreille en miaulant. On a essayé de la mettre entre nous, de la caresser pour qu’elle s’endorme, mademoiselle voulait jouer. Je me suis levé, j’ai ouvert la porte de Gonzague et je l’ai refermée vite fait. On l’a vu arriver au petit déjeuner, Tara sous le bras, les cheveux hirsutes. Elle a fait le cirque jusqu’à deux heures.

— Léon à côté, c’est une crème ! constate-t-il en riant. Comment vous faites pour dormir ?

— Elle ne peut plus monter à l’étage, Martin a installé une barrière.

— Ce matin, elle a dû comprendre qu’on allait partir. Elle s’est barrée dans le jardin, trente minutes pour la localiser. J’ai dû passer quinze fois devant elle sans la voir. Tout le monde l’appelait dans tous les sens. Contre le mur, derrière les lavandes, elle ne bougeait pas, une vraie statue. Pour la faire rentrer, j’ai dû l’attraper par la peau du dos. Un petit chat sauvage, comme sa maîtresse.

— Avant d’attraper Colombe, tu n’as pas dû courir bien longtemps, sourit Mayeul. Quand on t’a vu la première fois en visio, avec Gonzague on s’est dit : « Eh ben voilà ! Elle l’a trouvé son mec aux cheveux gris ! ». Nos parents étaient persuadés qu’elle finirait avec un homme de vingt ans de plus qu’elle.

Gonzague réagit aussitôt en s’adressant à Martin.

— Elle t’a raconté son crush pour un prof en première ?

Le visage fixe, Colombe le tourne lentement en direction de ses frères.

— Je vous préviens, si vous racontez mes casseroles, je ne vais pas me gêner avec les vôtres !

Ses menaces n’atteignent pas les jumeaux. En duo, ils racontent à Martin en se marrant. Mayeul commence.

— Franchement, c’est toi, en plus vieux. Vous avez tellement de traits physiques en commun, la chose en est troublante.

— N’importe quoi ! s’insurge Colombe. Martin est plus grand et il est cent fois plus beau !

— Ouais… Reconnais que les cheveux et les yeux, c’est identique ! renchérit Gonzague.

De peur d’interrompre l’histoire, Martin se contente de sourire sans moufter.

— Gonzague, il était prof de quoi déjà ? demande Mayeul.

— Philo !

Il éclate de rire.

— Colombe était tellement en crush sur lui, qu’il a convoqué nos parents pour les supplier de la raisonner. La tête d’Hélène en sortant du rendez-vous. Inoubliable ! continue de se moquer Gonzague.

— Ah quand même, rigole Martin. Tu lui as sauté dessus entre deux cours ?

Colombe sourit dans un premier temps.

— Même pas ! Ce n’est pas l’envie qui me manquait. Avec Iris, on avait flashé sur lui. On se faisait un film, en sachant très bien qu’il ne se passerait rien. Au bout de quelques semaines, il a pris peur. Nos regards pendant ses cours le gênaient.

— Pendant qu’on y est, insiste Mayeul. Raconte-nous comment notre chère sœur t’a attrapé ?

Colombe n’est pas inquiète, son chéri ne s’épanchera jamais sur un sujet aussi intime. Il lui embrasse la main, lui sourit tendrement.

— C’est notre histoire, elle nous appartient…

Au son de l’orchestre, ils déjeunent tranquillement. Les garçons ont fait tomber les vestes et les nœuds papillon. Pur hasard, ils étaient en harmonie autant pour la couleur de leurs costumes que pour la coupe. De temps en temps, Martin entraîne Colombe sur la piste pour un slow. Plus pour pouvoir se coller à elle que pour le plaisir de danser. Ils sont imités par Gonzague et Juliette, mais Mayeul et Vincent ne peuvent se le permettre. Pour un couple de même sexe, il convient d’être discret. Un jour viendra, cela ne surprendra plus personne, mais il n’est malheureusement pas arrivé. Ils se sentent chanceux d’avoir pu convoler, cette possibilité est récente. Les mentalités changent, sans doute trop lentement, mais elles changent.

Les jeunes mariés et leurs amis ne boudent pas leur plaisir, ils dansent et rient sans retenue. Les invités, leurs familles, les observent avec des cœurs dans les yeux.

Une journée merveilleuse qui se prolonge tard dans la nuit. À l’arrivée de la fraîcheur, Colombe s’enroule dans son étole en voile, donnant à son visage une douceur céleste. Le regard brillant, Martin ne cesse de lui dire combien il est sous son charme.

Après le départ des derniers invités, la bande retrouve le domicile familial. Voyant Iris faire son nid sur un des canapés du salon, Colombe et Martin lui proposent de mettre un lit d’appoint dans leur chambre. Elle refuse fermement en leur rappelant qu’elle aimerait bien être grande sœur avant sa majorité. Tous éclatent de rire devant tant de spontanéité et de pragmatisme.

Martin a rêvé de ce moment toute la journée et il n’est pas déçu. Ses gestes sont lents lorsqu’il lui dégrafe sa robe et la fait glisser le long de son corps. Elle l’imite avec sa chemise. Sa lingerie vaut largement de l’avoir tant attendue. La dentelle est fine, douce, elle tranche avec la peau veloutée de Colombe. Il la caresse longuement en prenant son temps. Cette merveilleuse lingerie termine la journée avec les autres vêtements. En tapon, sur le parquet ancien de la chambre.

À l’heure où le petit déjeuner bat son plein chez Hélène et Guillaume, Suzette et Édouard s’envolent pour Rome. Avec émotion, ils ont remercié mille fois Colombe pour son organisation sans faille.

La fête était belle, mais à présent, ils sont sur le départ. Tous auraient aimé passer plus de temps ensemble. Les étages résonnent des rires, des bousculades dans la préparation des valises. Pour prolonger ce moment de grâce, Martin leur propose de venir un week-end à Concarneau. Ils n’ont pas le nombre de chambres suffisant, mais Colombe possède son appartement jusqu’à la rentrée et les petits peuvent être installés dans le salon.

Iris est déchirée de quitter bébé Léon. Deux jours à le cajoler, le changer, lui donner le biberon : une baisse de moral est prévue pour le retour. Ils ne sont pas encore dans leur voiture, elle a déjà le sourire en berne et la mirette humide.

Au moment de charger les chats, Tara fait de la résistance. Planquée sous le lit de Colombe, elle refuse de bouger.

— Martin, viens m’aider ! Elle crache en me jetant un œil mauvais dès que j’avance la main.

Les jumeaux et Martin échangent un regard complice, manifestement, ils savent pourquoi. Tous grimpent l’étage pour tenter de déloger la demoiselle. Ses frères soulèvent le sommier, Martin à plat ventre l’attrape par la peau du dos, sous ses feulements de plus en plus agressifs.

— Alors, tu ne veux plus partir ? lui demande gentiment Colombe en s’approchant de la petite furie toujours dans les bras de Martin. Qu’est-ce que c’est que cette minuscule peluche verte qu’elle agrippe entre ses pattes ?

Les trois garçons éclatent d’un rire sonore et Gonzague se lance dans une explication en riant de plus belle.

— C’est la grenouille de Léon ! Noctambule et pickpocket ! Bravo, belle éducation !

— Elle a piqué la grenouille de ton fils ?

— Ouais, la nuit qu’elle a passée avec moi ! Impossible de la récupérer ! Elle n’est pas grosse, mais elle la tenait serrée entre ses pattes, c’en était comique.

— M’enfin, Tara ! Elle n’est pas à toi ! la sermonne Colombe.

Dès qu’elle approche la main, des feulements qui lui sortent du fond de la gorge reprennent. Martin se contente de lever les épaules en riant.

— Elle en est raide dingue ! On ne peut plus la rendre à Léon, Tara la lèche depuis deux jours. On lui en achètera une autre et on la lui enverra.

— Laissez tomber ! les rassure Juliette. Léon a plus de peluche qu’il ne lui en faut ! Une chose est sûre, la minus a un fort caractère !

Martin la colle dans sa valise de transport sans qu’elle ait eu le temps de dire ouf, mais toujours la grenouille serrée entre ses pattes.

Après cette petite partie de rigolade, les sourires se dissipent. La tristesse d’Hélène contamine Guillaume. Les yeux brillants, ils regardent leurs oisillons s’envoler du nid familial les uns après les autres. Quelques jours de vacances dans le Sud sont prévus, un projet qui les fera patienter.

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