Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 26 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

La vie n’est pas si rose

 

L’été s’annonçait bien.

Concarneau grouille de touristes, une véritable fourmilière et le soleil leur fait don de belles journées. Avec le retour de son assistant, Martin rattrape le temps perdu avec les femmes de sa vie. Très amoureux, les deux jours avec bébé Léon ont stimulé l’envie de maternité chez Colombe. Martin ne cesse de lui rappeler qu’il n’attend que ça. Elle hésite même à entamer une nouvelle plaquette de pilules. La petite boule de poils qui doit rallier le clan des quatre pattes sous peu n’a toujours pas de prénom. Qu’à cela ne tienne, cela ne les empêchera pas de l’accueillir. Avant cela, ils doivent partir pour la Suède : cadeau de Noël de Colombe.

Le bonheur nous fait parfois oublier que la vie n’est pas si rose, que rien n’est jamais définitif, acquis. Personne ne se réveille un matin en se disant : « mon monde va exploser ». Mais parfois, cela arrive.

La mine défaite, Martin rentre déjeuner et il n’est pas homme à se laisser démonter par des broutilles. Sur le point de mettre le couvert, Colombe n’a pas l’habitude de le voir soucieux. Son visage fermé ne lui dit rien qui vaille.

— Tu as des soucis à la clinique ?

— On ne va pas pouvoir partir en Suède… pas avec Iris.

Colombe entend son sang battre dans ses tempes.

— Pourquoi ?

— Ses grands-parents s’y opposent. Nadine m’a appelé ce matin, elle était hors d’elle. Où est Iris ?

— Chez Solène, elles déjeunent ensemble.

— Colombe, assieds-toi.

Martin prend le siège à côté d’elle, se frotte le visage, respire avec difficulté.

— De manière anonyme, ils ont reçu un dossier sur toi. Il te présente comme une droguée, accroc à toutes sortes de molécules. Nadine et Jacques ignoraient que tu partageais nos vies, ils ne veulent plus rien savoir avant d’avoir un autre avis. Ils vont faire appel à une assistance sociale et elle va faire une enquête sur nous.

Colombe se décompose. Elle reçoit ses paroles comme un uppercut dans l’estomac, prise de tournis, ses oreilles bourdonnent.

— Ils vont te retirer sa garde à cause de moi ?

— C’est cette garce d’Olympe qui est derrière. J’aurais dû me douter qu’elle ne s’arrêterait pas là.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

Martin soupire longuement. Il aimerait se téléporter ailleurs pour ne pas avoir à le lui dire.

— Jusqu’à la fin de l’enquête, nous allons devoir faire appartement séparé. Ses grands-parents exigent qu’elle ne vive plus avec toi.

Colombe est au bord de la crise de panique. Sa respiration se saccade, blanche, il l’allonge sur le canapé. Une odeur de brûlé envahit la cuisine. Elle se lève d’un bond, sort le poulet du four plus que cramé, le projette de rage dans la poubelle. Ni l’un ni l’autre n’avaient l’intention de déjeuner. Martin déploie des tonnes de douceur pour la calmer, sans y parvenir. Elle pleure, sanglote dans ses bras puis le repousse. Elle grimpe l’escalier en courant, jette sur le lit tous ses vêtements, passe à la salle de bains. Elle attrape un sac de voyage, vide à la vitesse de la lumière le placard où sont rangés ses produits. En quelques minutes, il n’y a plus une trace de Colombe à l’étage. Médusé, Martin est sans réaction.

À nouveau dans le salon, elle regarde autour d’elle et s’effondre. Dans les bras l’un de l’autre, leur souffrance est commune. Leur monde, leur précieux bonheur, vient de s’écrouler.

Colombe laisse le soin à Martin de l’annoncer à Iris. Elle charge sa voiture, embrasse les chats, disparaît au volant de sa Coccinelle.

En arrivant chez elle, une bouffée d’angoisse lui bloque la cage thoracique. Elle entasse tout sur le canapé, repart aussitôt au haras. En la voyant passer l’entrée, Max et Paul se précipitent vers elle. Martin connaît bien sa douce. Il savait qu’elle irait retrouver les chevaux et les a prévenus. En quelques mots, il a expliqué les derniers événements à leurs amis. Elle se dirige directement vers Black, Paul la stoppe.

— Je ne peux pas te laisser partir avec lui. Si tu veux mon avis, tu ne devrais pas monter du tout.

La main sur le loquet, Colombe ne semble pas entendre ses paroles, Max bloque la porte.

— Colombe, écoute-moi ! Martin a mis son veto et il a raison.

Le visage bouffi par tant de larmes, elle ne tient pas compte de ses conseils. Elle sort Paloma en quelques secondes, ne prend pas la peine de la seller. Elle monte à cru, sans sa bombe, sans son gilet de cross. Ils n’ont pas le temps de dire « ouf », elle galope déjà en direction de la forêt.

Martin et Iris rappliquent dans le quart d’heure qui suit, elle aussi porte les stigmates de nombreuses larmes. Avec l’aide de Max et Paul, leurs chevaux sont préparés en cinq minutes. Ils la cherchent sur tous les chemins qu’elle a pour habitude d’emprunter, mais elle est introuvable. Au bout de deux heures, sur le point d’abandonner, Iris perçoit un hennissement au loin. Ils s’arrêtent. Dans le silence de la forêt, des bruits de sabots se rapprochent. En haut d’un sentier, ils la voient apparaître au pas. Iris la rejoint au galop, suivie par Martin. La petite miss saute de sa jument, Colombe fait de même. Elles pleurent sans se parler. Martin souffle de soulagement.

— Colombe… À cru, sans ta bombe, sans ton gilet, ce n’est pas le moment de faire ce genre d’imprudence ! On était inquiets, lui dit-il en la serrant dans ses bras. On t’a appelée cinquante fois.

— Mon téléphone est chez moi, explique-t-elle entre deux sanglots. Je me suis perdue… Paloma a retrouvé son chemin.

Iris est accrochée à elle.

— J’veux pas que tu partes… J’irai pas chez mes grands-parents…

Malgré son désespoir, Colombe la rassure avec douceur.

— On a tous vécu des moments plus dramatiques. On est forts, on va s’en sortir. Martin a raison. On va tout faire pour reprendre notre vie, là où on l’a laissée.

Il aide ses amours à se hisser en selle, et au pas, ils rejoignent le haras. Paul et Max ne cachent pas leur soulagement, ils étaient sur le point eux aussi de partir à leur recherche. Iris est angoissée, ne cesse de poser des questions à Martin.

— On va pouvoir continuer à monter toutes les deux ?

— La prudence s’impose. En forêt, peut-être, mais pas sur la plage et dans les dunes. Moins on vous verra ensemble, mieux ce sera.

— Elle pourra venir à la maison ?

— Le moins possible…

— Et moi, je peux aller chez elle ?

— Je ne sais pas. On va réfléchir à chaque chose au fur et à mesure.

Iris pleure de plus belle, Paul et Max ont la rage.

— Martin, c’est Olympe ?

— Oui. Je n’ai aucune preuve, mais j’en trouverai.

Dans les bras de Colombe, Iris est au bord de la crise de nerfs.

— C’est à cause de moi. Si je ne m’étais pas engueulée avec elle, on n’en serait pas là !

Martin les presse contre lui.

— Ni toi ni Colombe, Olympe est la seule responsable.

— Elle ne va pas l’emporter au paradis, je vais me charger de son cas ! s’exaspère Paul.

— Pas maintenant, ça se retournerait contre nous. Son moment viendra !

— Notre maison est la vôtre. Si vous voulez vous retrouver chez nous, si l’on peut faire quelque chose pour vous rendre la vie plus facile, n’hésitez pas ! On vous fera toutes les attestations dont vous aurez besoin, renchérit Max. Ils sont au courant qu’elle est la prof de dessin d’Iris ?

— Oui.

— Je dois les séparer à la rentrée ?

Iris entre dans une rage folle. Elle hurle, se débat dans les bras de Martin.

— T’as pas intérêt… J’irai pas en cours… C’est pas eux qui décident !

Martin soupire lentement, il est au bord du gouffre.

— Ne modifie rien pour le moment. La possibilité qu’ils exigent qu’elle change de collège est bien réelle.

Ils se regardent tous, abasourdis.

— Martin, on en est là ? demande Colombe.

— Ils ont peur, ne te connaissent pas. Le dossier qu’ils ont reçu te charge.

Depuis deux ans, elle n’a pas touché un antidépresseur. À cet instant, elle rêve de pouvoir prendre un décontractant, un anxiolytique, un shot de vodka, tout en sachant qu’elle ne doit pas s’y aventurer. Elle en a conscience, tous ses faits et gestes vont être passés au crible. Sa vie va être analysée, décortiquée dans ses moindres détails.

Ils rejoignent l’appartement de Colombe. Cette soirée, tous les trois, ils en ont besoin.

Après un dîner sinistre, Iris fait des pieds et des mains pour dormir chez elle, Martin ne peut y accéder. L’assistante sociale peut débarquer à n’importe quel moment. Cela peut être demain à la première heure, dans deux ou trois jours, ou dans une semaine.

Quitter l’appartement n’est pas une partie de plaisir, Colombe et Iris sont en larmes. Martin essaie de tenir le cap, mais intérieurement, il est dévasté. Après une centaine de baisers, comme s’ils se séparaient pour toujours, ils se préparent à mener le combat de leurs vies.

Dès le lendemain matin, appelés à la rescousse par Martin, Bénédicte et Jérôme emménagent chez la belle. Ils devaient prendre possession du meublé de Colombe fin août, cela ne se fera pas. Leurs présences ne remplacent pas celles de Martin et Iris. Être auprès de leur amie pour la soutenir, qu’elle se sente moins seule est important pour eux. Ils ont la haine pour cette femme atroce qui a provoqué le chaos dans leurs vies. Ils rêvent de lui faire payer au centuple. Jérôme voulait débarquer à son agence et lui arranger le portrait : transformer Barbie en épouvantail à moineaux. Colombe l’a calmé en lui expliquant qu’il ne fallait rien tenter pouvant nuire à Martin et Iris.

Ce matin, avant de se rendre à la clinique, l’amoureux a déposé Iris et les chats chez sa douce, avec pour consigne de ne pas se déplacer toutes les deux. Une vie clandestine s’installe et ce n’est pas seulement pour quelques jours.

À l’abri des regards, derrière la maison, elles passent la journée à dessiner, à lire au soleil dans des chaises longues. La demande de Nadine et Jacques a réveillé en Martin, mais surtout en Iris ce qu’ils ont vécu huit ans plus tôt. Elle n’en a jamais soufflé mot à Colombe, mais aujourd’hui : les vannes s’ouvrent à fond. Elles sont plongées dans un roman, Iris le dépose sur le sol puis respire profondément en puisant force et courage.

— Martin t’a raconté quand Nadine et Jacques sont venus me chercher ?

Colombe stoppe sa lecture, insère son marque-page.

— Un peu. Tu veux qu’on en parle ?

— Tu sais, je ne me souviens pas très bien quand ils m’ont dit que mes parents étaient morts, mais ce jour-là, je ne l’oublierai jamais.

Colombe glisse sa main dans la sienne. Sans l’interrompre, elle la laisse vider son sac.

— La veille, Martin m’a expliqué que Nadine et Jacques voulaient que je vive avec eux, qu’ils étaient ma famille. Il essayait de me rassurer, mais ses yeux étaient tellement tristes. J’ai bien compris qu’on n’avait pas le choix. Il m’a dit qu’ils étaient d’accord pour que je vienne en vacances chez lui. On a beaucoup pleuré.

En larmes depuis de longues minutes, Iris entraîne Colombe avec elle. Elle reprend une respiration normale en poursuivant le regard dans le vague.

— On était encore dans notre ancienne maison. Martin m’avait préparé mes affaires, mes valises étaient alignées dans le couloir et il n’arrêtait pas de pleurer. Il se cachait, mais je l’ai vu. Quand ils sont venus, j’étais agrippée à lui, je ne voulais pas le lâcher. Nadine m’a arraché à ses bras, ils m’ont collée dans la voiture et on est partis. J’ai pleuré tout le trajet, ma grand-mère répétait que j’allais m’arrêter une fois chez eux. Je ne me suis pas arrêtée. Je pleurais tout le temps, je n’arrivais même plus à parler. Ils m’ont inscrite dans une maternelle à cinq minutes de leur maison, mais au bout d’une semaine, la directrice leur a conseillé de me récupérer. Ce n’était plus possible. Je refusais tout en bloc et je restais prostrée des jours entiers. Elle leur a suggéré de voir une psy pour enfants. Ils ne l’ont pas fait, ils avaient trop peur qu’elles leur disent de me ramener chez Martin. Je n’ai aucun souvenir de cette maternelle. Quand je passe devant avec mes grands-parents, c’est comme si je n’y avais jamais mis les pieds.

— Ton cerveau a effacé ce mauvais souvenir. J’ai vécu ça aussi.

— Je n’allais plus à l’école. C’était un problème, pas le seul. Toute la journée, je réclamais Martin. Dès qu’ils me proposaient quelque chose, ma réponse était la même. Un dimanche matin, mon oncle est venu avec sa femme et les garçons. Il s’est disputé avec eux. Il ne comprenait pas pourquoi ils ne m’avaient pas laissée avec lui. Même sa femme a insisté en leur disant que c’était un crève-cœur, qu’ils devaient revoir leur décision. Gentiment, elle s’est approchée de moi et m’a demandé : « Iris, pourquoi tu continues de pleurer ? » et j’ai répondu : « Je veux Martin ». Mon oncle s’est énervé et leur a ordonné de me ramener à Concarneau. Jacques s’est levé et il a appelé Martin. En fin d’après-midi, je débarquais à la clinique avec toutes mes affaires. Je me suis jetée dans ses bras, j’y suis restée deux heures. Il pleurait, mais c’était des larmes de joie. À partir de ce jour, ses cheveux sont devenus gris.

Colombe la serre contre elle, l’embrasse, mais Iris n’a pas terminé. Elle se dégage, tient à lui raconter la suite.

— Après, on était trop triste d’habiter dans notre ancienne maison, il y avait encore toutes les affaires de papa et maman. Je faisais beaucoup de cauchemars. Je rêvais que Nadine venait me chercher, alors je dormais avec Martin. Il a attendu un peu, je ne sais pas combien de temps. On n’avait plus beaucoup de nouvelles de Nadine et Jacques, et la juge avait dit que je pouvais rester avec Martin. Il a décidé qu’on allait déménager. Il a vite trouvé un terrain et l’année d’après, on a rangé les affaires de mes parents dans des malles qu’on a mis dans le sous-sol. On a vendu tous les meubles pour avoir tout de nouveau et on a emménagé dans notre nouvelle maison.

— Iris, tu étais si petite, tu as le souvenir de tout ça ?

— Pas de tout. Ma grand-mère l’a si souvent raconté à ses copines pour justifier mon absence, je connais le déroulement par cœur. Mes cousins m’ont expliqué la dispute de leur papa avec eux. Ils étaient plus grands, se souviennent bien. Mon oncle avait téléphoné à Martin pour lui assurer qu’il faisait son possible pour qu’il me récupère, mais que cela devait rester secret.

— Comment le sais-tu ?

— Mes cousins me l’ont dit, et Martin me l’a confirmé.

— Ton oncle et ta tante sont des personnes de bon sens et de cœur. Ils ont fait passer ton bien-être avant leur désir.

— Ils sont très gentils, leurs fils aussi. On pourrait peut-être leur demander de nous aider ?

— S’il le faut, on le fera. Pour le moment, il vaut mieux régler le problème entre nous. Créer des tensions supplémentaires pourrait nous desservir. Si Martin a donné sa parole, le divulguer maintenant ne serait pas correct. On va faire autrement.

Iris a raconté son histoire avec beaucoup de larmes et de rancœur vis-à-vis de Nadine et Jacques. Pour la deuxième fois, alors que leur petite-fille a déjà perdu ses parents, ils veulent lui infliger un nouveau traumatisme.

Quels grands-parents sont-ils ? Comment peuvent-ils faire abstraction du mal qu’ils lui font ?

Sans rien dire, Colombe développe de la haine pour ces personnes qu’elle ne connaît pas.

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