Les Iris de Colombe (French Edition)
Tara… noctambule
À leur arrivée à Concarneau, elles se rendent directement à la clinique embrasser Martin. Les baisers attendront, il vient d’entrer au bloc. Voyant leurs visages déçus, Claudie leur promet de lui dire qu’elles sont passées.
Encore tôt, avec le retour du printemps, les jours ont bien rallongé. Un petit galop serait le bienvenu. Les cavalières font un crochet par chez elles pour se changer et caresser la famille poilue, à qui elles n’ont pas manqué. Scarlett saute du canapé, se précipite vers sa fille dès qu’elle voit apparaître Iris.
— Elle a vraiment une dent contre moi !
Elle se plante devant le panier.
— Dans trois mois, moi aussi je vais avoir un bébé. Et celui-là, il sera à moi, la nargue-t-elle en lui tirant la langue.
— J’espère qu’elle ne va pas la prendre sous son aile… Ou plutôt sous sa patte, rigole Colombe.
Le sourire en berne, Iris se statufie.
— C’est possible ?
— Ben oui…
— Elle n’a pas intérêt ! Je vais l’enfermer dans ma chambre ou la badigeonner de répulsif. Martin qui avait peur qu’elle ne s’occupe pas de Tara… Ses prières ont été exaucées !
Dans la cour du haras, les filles se raidissent en apercevant la voiture rose. Sans regarder autour d’elles, Colombe et Iris se dirigent directement vers les box de leurs juments. Rubis et Paloma ne sont pas là, Paul les a mis au pré pour la journée. Qu’à cela ne tienne, Colombe montera Black.
Les miss s’affairent, sans voir arriver la blonde. Lentement mais sûrement, Barbie marche dans leur direction en s’efforçant de ne pas bousiller ses dix centimètres de talons dans le sable de la cour.
— Bonjour, Iris.
Pas disposée à converser, Boucle d’or continue de seller sa jument, sans prendre la peine de lui répondre.
— Tu as perdu ta langue ? insiste la vipère peroxydée en se tortillant pour capter son regard.
Sourde à ses paroles, Iris file dans son box récupérer sa bombe et son gilet de cross. Tout en préparant Black, Colombe la surveille du coin de l’œil.
— Tes nouvelles fréquentations n’ont pas amélioré ton caractère ! crache la blonde avec un rictus qui lui déforme la bouche. En même temps, je ne vois pas pourquoi je m’en étonne. Vivre avec une camée, tu vas finir comme elle. Pauvre Martin !
Elle est là pour en découdre. Ne pas réagir…
Sauf que Boucle d’or ne l’entend pas ainsi. Dans la seconde, elle perd ses nerfs, sort comme une furie du box.
— Mais qu’est-ce qu’on en a à cirer de ce que tu penses ! Tu n’as jamais compté ni pour moi ni pour Martin. Je n’ai jamais pu te blairer !
Olympe la fixe un instant, s’approche d’elle dans une attitude menaçante. Colombe saisit la cravache accrochée au mur, s’interpose aussitôt en bloquant Iris dans son dos.
— RECULEZ ! Je pourrais facilement vous défigurer ! Pensez à toute cette chirurgie qui doit vous avoir coûté une fortune.
Paul qui revient d’une balade s’éjecte de son cheval, les rejoint en courant. Sans qu’elle ait le temps de dire ouf, il l’attrape par le bras, la tire en direction de sa Barbie mobile.
— Olympe, quitte ma cour !
— Cette petite peste va me le payer ! Je vais te faire ravaler tes paroles ! Lâche-moi ! hurle-t-elle à Paul en se débattant.
— Tu n’as pas honte de t’en prendre à une gamine de onze ans ?
— Martin m’a plaquée à cause de cette petite garce !
Impatient qu’elle sorte de sa cour, Paul la maintient en lui ouvrant sa portière.
— Redescends sur terre ! Vous n’avez jamais été en couple. Si tu n’es pas capable de t’en rendre compte, c’est grave !
— Ah… toi aussi… Elle t’a mis dans sa poche ! C’est marrant, je croyais que tu aimais exclusivement les mâles. Je vous laisse entre détraqués !
Sans répondre à ses attaques, Paul lui claque sa portière. La blonde démarre comme une folle en faisant voler le sable.
Il suit du regard sa sortie, secoue la tête en rejoignant les filles.
— Qu’est-ce qu’elle foutait là ?
— À ton avis ? Quand j’ai vu sa bagnole, j’aurais dû faire demi-tour, regrette Colombe.
— C’était reculer pour mieux sauter, elle est venue vous provoquer.
— Vous ne le direz pas à Martin ? s’inquiète Iris. Il m’avait fait promettre de ne pas lui parler si je la croisais. Elle m’a trop énervée.
— On avisera, ajoute Colombe en la mettant en selle.
Le temps est idéal. Le soleil brille et une petite brise les caresse. La balade est tellement belle, apaisante, elles en oublient l’altercation avec la blonde. Pendant près de deux heures, elles sillonnent la plage, les sabots laissent leurs empreintes sur le sable mouillé. Quand le vent se lève, elles rejoignent la forêt. Une multitude de feuilles vertes apparaissent sur les arbres et les bosquets. Dans le sous-bois plus humide, elles mettent pied à terre, cueillent de l’ail des ours. Iris aime son goût, pas son odeur, elle renifle ses doigts avec une grimace. Les filles ne pensent qu’à une chose : la délicieuse omelette qu’elles vont cuisiner avec cette herbe magique. Elles rentrent tranquillement : pas de galop pour Colombe. Perturbée dans sa préparation, elle est partie sans sa bombe et sans son gilet de cross.
Dans la cour, Martin les attend. Il réceptionne sa douce lorsqu’elle glisse le long de sa selle. Après un tendre baiser, il affiche clairement sa contrariété.
— Depuis quand monte-t-on sans sa bombe et sans son gilet de cross ?
— Je les ai oubliés. La balade était tranquille sans galop.
— Ça ne change rien. S’il se cabre et te fait basculer en arrière, la chute sera la même. La prochaine fois, fais demi-tour !
— Je m’en suis rendu compte en arrivant sur la plage…
Iris baisse la tête. Mentir ou cacher des choses à Martin, elle ne l’a jamais tenté. Lorsqu’il l’aide à descendre de sa jument, elle bloque ses bras autour de sa taille, son visage contre son torse.
— C’est de ma faute. Colombe était perturbée parce que je me suis disputée avec cette grosse conne de Barbie, s’énerve-t-elle à nouveau.
Manifestement au courant, il lui relève le menton.
— Iris, pas de gros mots dans une si jolie bouche, même pour cette grosse conne de Barbie. J’ai cru un instant que vous alliez me le cacher. Elle est venue comme une furie à la clinique. Claudie s’est fait plaisir en l’éjectant avec force, elle n’a jamais pu la sentir. Je l’entendais hurler depuis le bloc. En arrivant ici, Paul m’a raconté la passe d’armes. Il ne voulait rien me dire, mais j’étais déjà au courant.
— Tu m’avais dit de ne pas lui parler… je n’ai pas pu. Pardon Martin.
— On va laisser courir. Si elle persiste, on déposera une main courante à la gendarmerie. Paul et Claudie sont d’accord pour déposer également.
Une délicieuse omelette à l’ail des ourses et une salade plus tard, le trio se raconte leur journée d’hier. Martin, surtout sa nuit. Et c’est lui qui commence.
— J’avais à peine glissé un pied sous la couette, Tara se pointe en miaulant. Pour grimper les marches, elle n’a besoin de personne, mais sur le coup, j’ai pensé qu’elle voulait descendre et n’y arrivait pas. Je me lève et je la dépose dans leur panier. Les parents n’en avaient rien à cirer, ils ronflaient comme des biens heureux. Je remonte me coucher, je ferme un œil, rebelote… elle rapplique. Je lui explique qu’elle peut rester, mais qu’elle doit dormir. Nan ! Mademoiselle voulait jouer. Elle me mordillait les doigts, grignotait la couette. À un moment, elle est même venue s’installer sur mon oreiller, me léchait le visage. Au bout de quinze minutes, je n’en pouvais plus. Je la descends et je remonte fissa. Elle a beau être minuscule et avoir dix centimètres de pattes, elle fonce. Je veille à bien fermer la porte et je me couche.
Les filles sont écroulées.
— Elle a pleuré devant ? éclate de rire Colombe.
— Bingo ! À plus de minuit, bébé commençait sérieusement à me chauffer.
— Et Scarlett et Philibert ? demande Iris. Si je la monte dans ma chambre, ils rappliquent dare-dare.
— Toujours en train de ronfler. Le seul couillon qui surveillait leur progéniture, c’était moi !
— Ils le font exprès. Nos chats me détestent, chouine-t-elle en croisant les bras.
— Je me lève à nouveau. Elle était là, assise devant la porte, avec sa bouille craquante et son petit nez écrasé, à miauler. Ses yeux bleus me suppliaient. Dans mes bras, je la sermonne, elle fait mine de s’endormir. Je prends la direction des escaliers, les miaulements reprennent. Là, je me dis : « elle a dû roupiller toute la journée, elle pète le feu et va remonter illico ». J’ai ramassé tous ses jouets et je l’ai collée sur le lit avec tout son bazar. Je me suis enfoncé des bouchons dans les oreilles et je l’ai laissée s’éclater. Ce matin, elle ronflait sur le dos, étalée sur l’oreiller de Colombe. Je l’ai déplacée dans le panier familial, elle n’a même pas ouvert un œil.
— J’espère qu’elle ne va pas en prendre l’habitude, s’inquiète son amoureuse.
Comme électrifiée, Iris réagit illico.
— Elle dormira avec moi. J’attends ça depuis si longtemps !
— Comme tu voudras ! Bonne chance ! Je vous écoute pour votre périple à Rennes.
Avec des détails hilarants, Boucle d’or ne loupe aucun passage. Martin éclate de rire lorsqu’elle lui conte Rébecca et affiche un sourire enfantin en voyant la photo de son bol. Des questions lui brûlent les lèvres. Il patiente d’être seul avec sa douce pour les lui poser.
Sur le point de grimper l’escalier pour la nuit, la miss fait demi-tour. Le sourcil arqué, elle se plante devant Martin et lui demande de but en blanc.
— À quel âge je peux me faire tatouer ?
Il s’étrangle avec la gorgée de café qu’il vient d’avaler, tousse plusieurs fois, ne s’arrête plus. Colombe met les voiles dans la cuisine. Le vent se lève, elle ne tient pas à être prise dans la tempête.
— Mon audition me joue des tours. Tu veux bien répéter ?
— T’as très bien compris ! ajoute la petite fleur avec un sourire forcé.
— C’est quoi cette nouvelle lubie ? Ta copine Solène s’est fait tatouer ?
— Ah non ! J’ai envie, c’est tout !
— Les poules auront des dents avant. Il n’en est pas question ! martèle-t-il en articulant chaque mot.
— Pourquoi ça ? Tu adores celui de Colombe !
Martin ouvre des yeux tellement grands qu’ils sont sur le point de sortir de ses orbites. Colombe se colle la tête dans le frigo.
— Ça tombe bien… je veux le même !
En se massant la nuque, Martin poursuit son interrogatoire.
— Dans quelle circonstance, as-tu vu son tatouage ? Et qui t’as dit que je l’aimais ?
— Chez Guillaume et Hélène, elle prenait sa douche quand je me brossais les dents. L’endroit est parfait. À la naissance de la raie des fesses, même en maillot de bain, personne ne le voit. Une colombe qui tient dans son bec un iris à l’encre blanche… J’adore. Toi aussi, Colombe me l’a dit, enfonce-t-elle le clou.
— Sors-toi du frigo et viens m’expliquer ça ! gronde-t-il en tapotant des doigts la table.
— Alors ? Quand ? insiste Iris.
— Ma puce, Colombe l’a fait pour elle et son amie, et elle n’avait pas onze ans. Quand tu seras majeure, tu pourras faire de ton corps ce que tu voudras. Jusque-là, c’est non ! Sur ta peau pour toujours, cette décision ne doit pas être prise à la légère.
— On peut les faire effacer.
— Pas tous… C’est douloureux et parfois il y a une trace blanche à la place. Il vaut mieux partir du principe qu’il est là pour toujours.
— Colombe m’a dit qu’elle allait te tatouer. Elle sait, elle a appris à Londres, marmonne-t-elle en boudant.
Il tourne un regard assassin en direction de sa douce.
— Tu veux ma mort ? Martin cherche un moyen pour me supprimer. Je vais rentrer dormir chez moi… c’est mieux !
— Bon, je te laisse réfléchir…
Contente de son coup, Iris rejoint sa chambre en rigolant. Elle savait qu’il s’y opposerait fermement. C’est un petit jeu qu’elle s’autorise de temps en temps, juste histoire de lui rappeler qu’elle aussi peut être une ado rebelle.
Avec son index, Martin fait signe à sa belle de venir près de lui. Elle s’assied sur ses genoux, son visage dans son cou.
— Elle te teste. Iris sait très bien que personne n’acceptera de la tatouer à onze ans.
— J’ai besoin de faire un check-up cardiaque. Vous êtes deux chipies !
Le fait est, Tara a bien l’intention de reproduire sa virée nocturne. Ils sont à peine dans leur chambre, elle rapplique en faisant une glissade sur le parquet. Pragmatique, Martin l’attrape et se précipite dans celle d’Iris.
— Tu la voulais, la voilà ! Très bonne nuit à toutes les deux ! lance-t-il avec un grand sourire en refermant fissa la porte.
Sa douce est déjà sous la couette, il se glisse dans ses bras avec bonheur.
— Dis-moi. Le jour du mariage, quand ta tante constatera que tu t’es bien payé sa tête, tu vas lui dire quoi ? Pour la grossesse, ça peut s’arranger…
— Ta famille n’a pas pu venir et j’ai fait une fausse couche. Pour ton âge, si elle n’est pas conne, elle va de suite voir qu’il y a un loup !
— Colombe… Tu ne vas pas continuer de lui mentir ?
— Je lui répondrai que sa curiosité malsaine m’a agacée… tout simplement !
— Le plus surprenant, c’est le comportement d’Hélène. Elle m’a acheté un bol avec mon prénom ? Le peu de fois où elle m’a adressé la parole, c’était pour me conseiller de me mêler de mes affaires. C’est un appel pour des week-ends chez eux ?
— C’est ça. Je l’ai retrouvée comme quand j’étais enfant. Une maman douce, patiente. Elle s’est trop mis la pression avec nous. Pour la première fois depuis si longtemps qu’il m’est impossible de chiffrer, je n’avais pas envie de partir sitôt arrivée. J’aurais pu y rester plusieurs jours.
— Son changement d’attitude vient sans doute du fait qu’elle te sent mieux. En couple, amoureuse, heureuse, avec une stabilité qui la rassure.
Colombe soupire longuement, Martin la questionne du regard.
— Mes frères font de la résistance. Je dois les faire changer d’avis. Voir les noces de Suzette partir en cacahuète n’est pas dans mes plans. Hélène est bien en ce moment, j’aimerais en profiter un peu.
— C’est aussi parce que tu te mets à sa place. Depuis que tu as Iris au quotidien, tu découvres la vie sous un autre angle et ça joue dans la perception que tu as d’Hélène. Être parents n’est pas une jolie rivière qui s’écoule tranquillement le long des rives de la vie. C’est beaucoup de tempêtes, et l’on ne s’appuie bien que sur ce qui résiste. Ta maman a eu ce rôle-là. Comme tous les parents, elle a fait des erreurs, mais tu en feras avec nos enfants.
— Merci pour le laïus… Ça fait envie !
Leur chambre est plongée dans le noir. Leur porte s’entrouvre tout doucement, puis se referme en un éclair, suivie d’une petite plainte. Martin capte aussitôt.
— Elle nous refile Tara… IRIS ! IRIS ! Reviens immédiatement !
La porte s’ouvre à nouveau accompagnée d’un soupir.
— Qu’est-ce qu’elle fait là ?
— Elle me saoule… elle dort pas ! Elle fait le cirque, s’agrippe à mes cheveux ! T’es véto… Les minettes insomniaques, ça existe ?
Colombe est morte de rire, Martin, beaucoup moins. Il vient de retrouver les bras de sa belle, ce n’est pas pour passer la nuit à surveiller Tara.
— Descends-la vers Scarlett et Philibert !
— J’ai déjà essayé ! C’est pas un chat, c’est Speedy Gonzales ! Elle remonte plus vite que moi ! Elle a filé entre mes jambes, j’ai pas eu le temps de dire ouf ! Ses géniteurs n’en ont rien à cirer, constate-t-elle la mine boudeuse. Maintenant qu’elle fait le bazar, ils veulent nous la refiler. Ils sont les parents, qu’ils assument, crotte !
— Du calme, je vais m’en occuper. Et on va avoir un bébé chien ? Ça promet ! se gausse Colombe. Je vais devoir prendre un congé parental. Vous n’assurez pas une cacahuète !
— Elle doit confondre le jour et la nuit. Demain, je vais l’épuiser la nénette. Si elle croit qu’elle va ronfler toute la journée et faire le cirque la nuit, elle va voir !
— File te coucher ! lui conseille Colombe, Tara dans les bras. L’avoir dans ta chambre n’est plus un rêve, c’est un cauchemar !
Martin l’entend descendre l’escalier en lui parlant doucement.
— Alors, t’empêches tout le monde de dormir ? On ne joue pas la nuit. Je vais te mettre dans ton panier et tu vas faire un petit roupillon. Sinon, ils vont te prendre en grippe !
À huit heures le lendemain matin, la maison est dans un silence absolu. À peine éveillé, Martin s’enroule autour de sa belle, la caresse doucement, elle frémit sous ses doigts.
— Tu en es venue à bout ? demande-t-il en respirant ses cheveux.
Colombe lui indique de l’index une petite chose poilue juste derrière lui. Il tourne lentement la tête, sursaute en se retrouvant sous la truffe de Tara, confortablement installée sur le haut de son oreiller.
— Ah ben non ! Le temps qu’elle s’habitue à dormir en bas, la nuit et comme tout le monde, je vais acheter une barrière pour l’escalier.
OceanofPDF.com
22
OceanofPDF.com