Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 15 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Grand vent

 

Depuis le matin, Colombe a les larmes aux yeux. En évitant les regards de Martin et d’Iris, elle ne petit-déjeune pas avec eux. Ce soir, ce sont ses adieux à Rubis. Déstabilisée par son chagrin, la miss ne cesse de vouloir la consoler en se collant à elle. Lorsqu’ils se retrouvent seuls, Martin tente de lui donner quelques conseils.

— Laisse-la respirer.

— Je suis trop triste pour elle… Je ne sais pas quoi faire.

— Elle va reprendre son souffle. Donne-lui quelques jours pour s’habituer.

La journée se passe. Colombe aimerait stopper le temps que demain n’arrive jamais. Revenir en arrière et supprimer à tout jamais l’appel d’Arnold pour lui annoncer qu’il souhaitait récupérer leur jument. Sur le coup, elle était si heureuse. Depuis deux ans, ils ne correspondaient plus que par courriel, Colombe leur envoyait des photos assez régulièrement. Mais dès les premières paroles, elle a senti dans la voix d’Arnold une chose étrange, une difficulté à verbaliser sa demande. Dans la minute, elle a compris que ce n’était pas une conversation amicale pour prendre des nouvelles de Rubis. À part pleurer au téléphone, elle n’a pas fait grand-chose d’autre. Tellement sidéré par cette demande, son cerveau était incapable d’argumenter. Rubis leur appartient, elle n’a pas le pouvoir de changer ce fait. Elle s’est résignée, sans combat. Elle a accepté leur décision, sans réaction, juste avec un torrent de larmes. Le lendemain, elle a échafaudé des plans. Dans un premier temps, elle a pensé le rappeler pour lui préciser l’âge de Rubis. Mentir en lui disant qu’elle n’est pas suffisamment en forme et qu’il est préférable de différer un si long voyage. Colombe savait. Ni Martin ni Paul ne seraient solidaires de sa démarche. Très vite, elle a fait le constat suivant : ce n’était que reculer de quelques jours ou semaines l’inévitable. Alors, elle a pensé leur proposer de la leur racheter. Comment formuler une telle requête ? Comment demander à des parents à jamais meurtris par le décès de leur fille, à combien ils estiment la jument dont ils n’ont jamais réussi à se séparer ? La mort dans l’âme et le cœur en miettes, elle s’est résignée. Une résilience de plus.

À dix-neuf heures, elle fait dîner Iris, Martin n’est pas encore rentré. Elle l’abandonne pour se rendre au haras embrasser sa compagne de balade. La petite miss insiste pour l’accompagner, argumente sans relâche, mais Colombe est inflexible. Ce moment, elle ne veut le partager avec personne, il leur appartient à toutes les deux. Ce n’est pas un au revoir, c’est un adieu.

Sitôt dans son box, elle s’effondre. Bloquée contre elle, Colombe n’est que larmes. Elle lui parle, lui explique pourquoi elles doivent se quitter.

Deux heures plus tard, Martin est de retour chez lui. Passablement inquiète, Iris n’est pas couchée. Elle déambule en pyjama, ne cesse de courir à la baie vitrée à chaque passage de voiture. Colombe n’est pas revenue et ne répond pas à son portable.

— La nuit est tombée depuis longtemps, il n’y a plus un chat dehors. Qu’est-ce qu’elle fait ?

— Couche-toi, ma puce. Je vais aller la chercher.

— Laisse-moi venir !

— Ça ne sert à rien et tu as cours demain matin. Elle est au haras.

La mine défaite, elle obtempère.

En cinq minutes, Martin est sur place. La Coccinelle est là, mais Colombe et Rubis sont introuvables. Paul et Max rappliquent immédiatement.

— Vous savez où elles sont allées ?

— À notre arrivée, sa voiture était garée dans la cour, mais elles avaient déjà mis les voiles.

— Je vais sortir Black, elles doivent être sur la plage.

Sans perdre de temps à le seller, il monte à cru. La lune est pleine et Paul lui donne une torche puissante qui leur permet de se déplacer facilement sur le sentier. Après quelques minutes, il les voit au loin, marchant sur le sable. Transie de froid, Colombe grelotte et ses paupières sont gonflées par tant de pleurs. Il l’enlace. Sans un mot, ils regagnent le haras lentement. Plus ils approchent, plus Colombe ralentit ses pas. C’est une nuit ventée. Une nuit noire, sans étoile. Max et Paul sont rassurés, mais savent la peine qu’elle a. Aucune parole ne pourra la consoler, ils les laissent entre eux.

Une fois dans son box, elle l’embrasse encore et encore. La jument ne bouge pas d’un sabot, comme si elle ressentait sa tristesse.

— Il faut y aller. Max te déposera ta voiture à la maison demain matin.

Sur le chemin, c’est un tsunami, comme si tout son passé avait refait surface. Ce n’est pas seulement Rubis qu’elle vient de quitter, c’est aussi une petite partie de son amie d’enfance, de leur souvenir de balades.

Elle file sous une douche chaude. Une fois réchauffée, elle se passe un jet d’eau froide sur le visage en espérant atténuer les gonflements de ses yeux. Mais ses larmes ne s’arrêtent pas. Comme si sa production lacrymale s’était mise en marche forcée. La source est intarissable. Ses réserves se renouvellent à grande vitesse, sans pause.

Iris ne dort pas, Martin s’installe vers elle quelques minutes pour la rassurer et retrouve Colombe. Sans rien avoir avalé de la journée, elle se couche l’estomac vide, le cœur en copeaux. Une partie est restée sur le sol auprès de Rubis.

Dans la nuit, elle se réveille en sursaut, tente même de se lever pour la rejoindre. Martin la stoppe. Avec sa douceur habituelle, il parvient à lui faire entendre raison. Consciente du ridicule de la situation, elle s’en excuse. Son amoureux partage sa peine, aimerait la soulager de toute cette souffrance. Mais comment ?

Le petit déjeuner se passe dans un silence absolu, Colombe ne pleure plus. Les larmes ont laissé place à la colère. Une colère froide, qu’elle maîtrise, mais qui s’annonce sanglante envers Hélène. Avant de partir, elle demande à Martin de lui prêter son bolide pour se rendre à Rennes dans l’après-midi.

— Tu veux y être pour la réceptionner ?

— …

Face à son mutisme, Martin saisit immédiatement.

— Colombe, ce n’est pas une bonne idée.

— Ce n’est pas d’une leçon de morale dont j’ai besoin, mais de ta voiture.

Comme une grenade dégoupillée, Martin la sent sur le point d’exploser.

— Tu peux la prendre.

— Je peux venir avec toi ?

— Pourquoi pas ? Plus on est de fou, plus on rit. Je doute fort qu’Hélène rie beaucoup !

— Je n’ai pas envie qu’Iris assiste à ça !

— C’est comme tu veux.

La petite miss insiste, Martin lâche l’affaire.

— Soyez prudentes ! Je t’aime, lui dit-il en la prenant dans ses bras. Colombe, ne te laisse pas emporter par ta colère. Même si c’est terriblement satisfaisant sur le moment, certaines paroles ou certains actes ne s’effacent pas.

— C’est à ma mère que tu devrais prodiguer ces belles paroles. Ce qu’elle a fait, elle va le regretter !

Jouer avec le feu est un jeu dangereux, Hélène s’y est aventurée de nombreuses fois. Elle aime croire qu’elle contrôle la situation, mais le feu est difficile à contenir. Depuis quelques mois, elle pense avoir éteint l’incendie. Avec le départ de Rubis, il vient de se rallumer. Il a aspiré l’air et il brûle plus fort que jamais.

La matinée passe en un éclair. À onze heures, les filles prennent la route. Sans parvenir à se concentrer sur la conversation de sa petite fleur, de temps à autre, Colombe hoche la tête. À mi-chemin, elles s’arrêtent dans une station-service pour avaler un sandwich, arrivent à treize heures trente dans le centre-ville de Rennes. Le cabinet de ses parents est situé dans une rue semi-piétonne. Sur le petit parking réservé à la patientèle, elle se gare sans encombre. Connaissant bien les habitudes d’Hélène, elle sait qu’elle n’est pas encore arrivée. Remontée à bloc, sa fille veut être là pour la cueillir avant ses premières consultations. Surprise de sa venue, la secrétaire se lève lentement pour l’embrasser.

— Colombe, comment vas-tu ?

— Bien. Merci, Nathalie.

— Tes parents ne sont pas encore là, ils ne devraient plus tarder.

— Je vais attendre Hélène dans son cabinet.

Les deux miss s’installent sur les deux chaises prévues pour les patients. Jamais Iris n’a vu le regard de Colombe aussi noir. Son visage est fermé. Seule sa colère est visible. Très vite, la voix d’Hélène se fait entendre, puis la porte s’ouvre d’un mouvement sec.

— Colombe… Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu es malade ?

— Iris, sors patienter vers Nathalie !

La petite s’exécute et Guillaume fait son entrée.

— Mon ange, tu as un souci ? lui dit-il en l’embrassant et en la serrant dans ses bras.

— Dis-moi que tu n’es pas au courant ?

— De quoi ?

— Elle a convaincu Arnold de reprendre Rubis !

Il se détache de ses bras, regarde sa femme.

— Hélène… tu n’as pas fait ça ?

Sans chercher à nier, elle ne désarme pas. Plantée derrière son bureau, elle prend appui du bout des doigts.

— C’est leur jument. Arnold n’est plus en activité, il a tout le temps pour s’en occuper.

Les bras le long du corps en signe de consternation, son mari la dévisage, sans voix. Comme la lave d’un volcan en éruption, Colombe explose. Face à sa mère, elle la menace de l’index en hurlant.

— Je ne veux plus te voir ! À partir d’aujourd’hui, je visiterai mamie et papa seuls ! Ne t’avise pas de venir à Concarneau ! S’il arrive quoi que ce soit à Rubis, jamais je ne te le pardonnerai !

— Colombe, ce n’est qu’une jument. Elle n’est pas Iris !

— Garde ta psycho de comptoir pour tes copines aussi connes que toi !

— Ne me parle pas comme ça, je suis encore ta mère !

— Tu n’es personne. À quel moment j’ai pu m’imaginer que tu avais changé et que tu regrettais ? Regarde-moi bien ! Beaucoup d’eau va devoir passer sous les ponts avant que j’accepte de me retrouver dans une pièce avec toi. Tu n’apprends rien… jamais ! Ces années où je refusais de te parler, de te voir ne t’ont pas servi de leçon ? Tu penses tellement détenir la science infuse. Tu t’estimes tellement supérieure. Tu penses mal ! Tu crois mal !

Le visage d’Hélène s’est vidé de sa couleur. Colombe est de glace et son mari la mitraille du regard. Incapable de lui venir en aide, il ne peut cautionner son attitude.

— Colombe, ta colère démontre une chose… tu n’as pas suffisamment cheminé dans ta résilience.

— Ferme-la ! Quelle résilience ? C’est quoi la résilience ? Oublier ? Accepter ? Je ne suis pas comme toi… Ton cœur est en béton armé ! Comment as-tu pu me faire ça ? J’étais heureuse. J’aime un homme merveilleux et Iris me comble. Ça te plaît de me plaquer à terre, de faire exploser ma vie ? Tu préfères me voir comme un chaton qui lèche ses blessures ? RÉPONDS !

Sans un mot, Hélène baisse les yeux sur son bureau.

— Tu n’es plus qu’une ombre. Rien de ce que tu peux dire ou faire ne peut m’atteindre. Le pire est derrière moi et ce n’est pas ton cas !

Colombe se tourne vers son papa, transparent. Il la prend dans ses bras, colle sa joue contre la sienne.

— Pardon de t’infliger ça… Viens quand tu veux ! On passe embrasser mamie et on rentre.

Elle quitte le bureau de sa maman sans un regard, sans une parole. Hélène se laisse lourdement tomber dans son fauteuil, enfouit son visage dans ses mains.

Dans la salle d’attente, heureusement vide, Iris se précipite dans les bras de Guillaume.

— La vache… Il y avait grand vent là-dedans !

— Ce n’est pas parce qu’il se lève qu’il va y avoir une tempête. Colombe avait besoin d’envoyer la foudre, sourit-il en lui ébouriffant ses petits tortillons.

Il se tourne face à sa secrétaire et elle n’a pas perdu une miette de la conversation. Sans oser les regarder, elle pianote nerveusement sur son clavier.

— Nathalie, déplacez mes prochains rendez-vous et mettez-les sur le planning d’Hélène.

— Elle part dans dix minutes chez son coiffeur.

— Elle ne part plus ! Vous lui précisez bien que je l’ai décidé. Merci, Nathalie.

Il entraîne les filles en direction de la sortie.

— Je sais ce qu’il nous faut ! Je sors de table, mais on a tous besoin d’un petit remontant. Le salon de thé à côté sera parfait !

Iris aime beaucoup Guillaume. Sur le chemin, elle glisse sa main dans la sienne, il la regarde faire en souriant.

— Ton année scolaire se passe bien ?

— Super ! Colombe m’aide à faire mes fiches, je travaille deux fois plus vite. Vous nous aviez promis une balade, on attend toujours !

— On ne se tutoyait pas la dernière fois ?

Elle lui répond par un sourire.

— Je suis comme les vieux chats, ajoute Guillaume. Galoper sous la pluie, je ne suis pas fan. On va attendre qu’il fasse un peu plus chaud.

Installés dans de petits fauteuils club bordeaux, à quelques mètres de la cheminée, ils sirotent un thé parfumé à la cannelle. Iris s’empiffre allègrement d’une tarte aux noix. Colombe est nouée, mais pour faire plaisir à ses deux amours, elle mange une part de moelleux au chocolat.

Personne ne parle de Rubis ou d’Hélène. Tout est dit, inutile d’y revenir. Malgré la tristesse qui grise ses yeux, Guillaume sent sa fille heureuse, amoureuse. Assise entre eux, la petite minette de onze ans n’y est pas pour rien. Colombe s’absente quelques minutes pour récupérer son téléphone dans la voiture, Iris en profite pour se confier à Guillaume.

— Hier, c’était le raz-de-marée. Martin m’a dit qu’elle a pleuré toute la nuit.

— Tu es au courant pour son amie ?

— Oui. Et toi… pour moi et Martin ?

— Colombe nous a expliqué. Tu sais ma puce, d’une certaine manière, c’est encore Iris qu’elle pleure. Avec vous deux, elle va passer ce cap difficile. Je ne suis pas inquiet.

— Le bébé chat est né. L’autre était trop petit, il n’a pas survécu. On était tristes, mais l’autre est tout rose, trop mignon.

— Tu lui as trouvé un prénom ?

— Si c’est une fille : Tara. Si c’est un garçon, on n’en sait rien. Pour le moment, on l’appelle bébé, ajoute-t-elle en rigolant.

— Colombe vit avec vous ?

— Pas complètement. J’aimerais bien, Martin aussi. Il dit qu’il ne faut pas la brusquer, ça se fera tout seul. Ils sont trop amoureux ! J’étais bien juste avec lui, mais avec elle, c’est mieux.

Son téléphone à la main, Colombe reprend sa place. Elle a encore pleuré.

— Rubis est partie en début de matinée. Tout va bien, elle voyage dans de bonnes conditions.

Son papa glisse ses doigts dans les siens.

— Profite de ta nouvelle vie, mon ange. Martin et Iris t’aiment.

Colombe se racle la gorge en riant.

— Martin va trouver un chéri à Paloma.

— Eh ben… Vous allez avoir un paquet de bébés… un chaton, un poulain.

— Ouais…

Iris lève les épaules, accompagnées d’un soupir.

— Si seulement on pouvait avoir un petit humain, ça ne serait pas mal non plus !

Le père et la fille éclatent de rire.

— Je ne force personne, je donne juste mon avis ! conclut-elle en levant les mains comme pour s’en excuser.

— Sur ces belles paroles, je vous laisse. Embrassez Suzette pour moi, et soyez prudentes au retour !

Guillaume rejoint son cabinet, les filles prennent la direction de la bonbonnière de Suzette.

Mamie est sur le départ, son cours de bridge l’attend. Elle les fait entrer quelques minutes, les invites à s’asseoir. Iris n’en revient pas et détaille la décoration en souriant.

— Ton appartement ressemble à chez nous !

Malgré ses quatre-vingts ans, Suzette est une mamie moderne et elle aime le mobilier actuel. Chez elle, aucun bibelot de porcelaine ou de tapisseries en point de croix. À la mort de son mari, elle a fait table rase de tous ses meubles en bois. Elle s’est fait plaisir avec un intérieur à son image : pétillant et coloré.

Sans chercher à lui faire croire qu’elle ne sait rien du drame qu’elle vit – Iris l’a appelée hier soir –, Suzette la prend dans ses bras.

— Mon ange, je ne comprendrai jamais ta maman et il y a bien longtemps que je n’essaie plus. Si tes frères sont partis vivre à l’autre bout de la France, il y a une raison. Elle veut régenter vos vies, mais elle vous perd, petit à petit.

— Ne parlons plus d’elle. On passait juste t’embrasser.

— Comment va ton amoureux ?

— Très bien, il t’embrasse. Veux-tu que l’on te dépose à ton cours de bridge ?

— Merci, mon ange, j’attends mon amie Rosa.

Suzette marque une pause en lui replaçant une boucle.

— Colombe, ne laisse pas cet événement t’attirer vers le fond. Tu as une mine atroce.

— Ça va aller…

On frappe à la porte, Suzette affiche un petit sourire en se dandinant pour ouvrir. Et Rosa n’est pas seule. Deux messieurs très élégants l’accompagnent.

— Entrez ! Je vais vous présenter ma petite-fille et sa belle-fille, mon arrière-petite-fille. Avec arrière, je prends un coup de vieux, ajoute-t-elle d’un petit rire haut perché.

Un des messieurs la salue, suivi d’un baisemain. Iris administre un coup de coude magistral à Colombe qui en sursaute. Elles se mettent debout en les voyant approcher.

— Suzette, vos petites-filles sont charmantes ! s’exclame d’une voix grave le plus grand des deux, en les gratifiant d’un baisemain.

— Je suis toute chose, sourit Iris en battant des cils. C’est mon premier baisemain ! Ravie de vous rencontrer, monsieur.

Iris pivote face à Suzette.

— T’aurais pas oublié de me raconter un truc ?

— Ma mémoire me joue des tours. Je ne suis plus très jeune, il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle en lissant son chignon.

— Mouais… T’as de la chance que je t’aime bien !

Ils se quittent devant son immeuble.

— Je te confie Colombe. Demande à Martin de me téléphoner, ajoute-t-elle en douce à Iris en déposant un baiser sur son front.

Qu’est-ce qu’elle mijote toutes les deux ?

En marchant vers la voiture, Colombe essaie de lui tirer les vers du nez.

— C’est quoi les messes basses avec Suzette ?

— Ah nan… me demande pas ! Elle a confiance en moi… Je ne suis pas une cafteuse ! dodeline-t-elle de la tête, en lui jetant un regard oblique. En tout cas, on va avoir des trucs à raconter à Martin. Le copain de Suzette est drôlement classe !

Colombe n’en saura pas plus. Deux heures et des minutes plus tard, les miss sont chez elles, la petite famille prend ses marques. Quand Scarlett quitte leur progéniture pour boire et manger, Philibert lui succède dans le panier. Les nouveaux parents sont attendrissants, tellement protecteurs avec leur bébé. Iris a hâte de pouvoir le câliner, elle va devoir patienter. Martin le lui a interdit pour le moment. Scarlett prend bien soin de lui, le nourrir au biberon n’est pas dans ses projets.

Très tard, quand il la rejoint dans leur lit, Colombe ne dort pas. Lovée dans ses bras, elle lui demande des détails sur le départ de Rubis.

— Paul m’a donné l’adresse du haras où elle va vivre. J’ai regardé sur internet, c’est pas mal. J’appellerai pour prendre des nouvelles la semaine prochaine.

Martin hésite un instant, mais il se lance.

— Colombe, j’y réfléchis depuis deux jours. Pourquoi Hélène fait-elle ce genre de chose ? Il était évident qu’elle te plantait un couteau dans le dos, cela n’a pas pu lui échapper.

— Es-tu certain de vouloir connaître la réponse ?

Il se contente de hocher la tête.

— Pour me punir.

— De quoi ?

— D’avoir acheté Paloma avec une partie de l’argent que ses parents m’ont laissé à leur décès. Dans un premier temps, elle a fait bloquer cette somme jusqu’à ma vingt-cinquième année, alors que mes frères en ont disposé à leur majorité. Elle voulait que je l’utilise pour investir dans un appartement ou une maison et comme je n’ai pas suivi ses directives, le couperet est tombé.

— Pourquoi ce bras de fer continuel ? Tu n’es plus une enfant et je ne pense pas qu’acquérir une jument soit si irresponsable. Paloma ne représente pas une charge que tu ne peux assumer. C’est un achat raisonné. Qu’elle en soit contrariée sur le coup, je peux l’entendre, mais pas avec le recul. Les frais de santé peuvent être importants, mais je suis véto. Hormis sa pension, tu n’as rien de plus à payer.

— On n’en est plus là. Ce n’est plus une question d’argent. J’ai une fois de plus traversé la ligne qu’elle avait tracée pour moi. Je pourrais te faire un exposé exhaustif de toutes les fois où elle m’a mis des bâtons dans les roues pour arriver à ses fins. Me forcer à revenir dans le droit chemin, celui auquel elle pense pour moi depuis ma naissance. Elle n’y parvient jamais. Je suis sa plus grande déception. Cela la pousse à faire des choses qu’elle regrette sans doute, mais dont elle ne peut s’empêcher. Elle se persuade que c’est son devoir de mère.

En l’écoutant, Martin cogite. Il n’a pas apprécié Hélène à leur première rencontre et cela ne va pas en s’arrangeant.

— Ne cherche pas à lui trouver des excuses, elle n’en a pas. La douceur et la bienveillance de Guillaume rétablissent un certain équilibre. Il s’est mis en travers de ses plans de nombreuses fois. C’est pour cette raison qu’elle s’est bien gardée de lui en parler. Sa soirée n’a pas dû être joyeuse. Guillaume est une crème, un loukoum sucré à souhait. Mais si la soupape saute… tous aux abris !

— Je l’apprécie énormément et Iris l’adore. Il est exactement le papa que j’aimerais être.

— Tu l’es. Tu es même plus…

Dans la chaleur de son cou, la douceur de ses caresses, de ses baisers, Colombe s’abandonne.

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