Les Iris de Colombe (French Edition)
Le haras des dunes
À son réveil, Colombe n’est pas dépaysée. Déjà habituée à l’odeur de son nid, elle a bien dormi. La literie est douillette, confortable, seule lui manque sa petite boule de poils. Son objectif du jour : rendre une visite au propriétaire du haras des dunes. Le ciel est voilé, on aperçoit à peine le soleil. Après un petit-déjeuner rapide – deux biscottes et un thé qu’elle boit devant la baie vitrée –, la cavalière enfile une culotte beige d’équitation, de longues chaussettes à damier turquoise et un sweat dans la même teinte. Elle saute dans ses bottines, charge sa selle et tout son matériel dans sa voiture.
En empruntant le chemin de terre, elle observe les chevaux dans les prés en espérant pouvoir monter. Elle stoppe sa Coccinelle dans une grande cour carrée, des box de différentes tailles en font le tour. À son arrivée, le sable vole, des jeunes se retournent. Un homme d’une quarantaine d’années en tenue d’équitation vient à sa rencontre. Le teint hâlé de ceux qui passent leurs journées au grand air – les cheveux poivre et sel et le sourire franc –, il affiche une bienveillance qu’elle ressent immédiatement. Sans même l’avoir déjà vu, elle sait qui il est.
— Bonjour, je suis Colombe. Nous nous sommes parlé au téléphone.
— Bonjour… Paul, le propriétaire du haras. Quand arrive Rubis ?
— À la fin de la semaine. Il me serait possible de faire une balade ?
— Aucun problème. Je vais vous montrer votre box, vous pourrez y déposer votre selle et tout votre équipement.
Entretenu et propre, le futur logement de sa pépette lui offre toute satisfaction.
— Vous pouvez monter la jument à côté. Je vous laisse, un groupe part en promenade à poney.
Colombe est plus qu’enchantée. Sympa et accueillant, Paul lui donne une excellente impression.
Facile à approcher et à caresser, la jument qu’il lui propose répond au nom de Sultane. Sa robe baie ressemble à celle de Rubis. En deux temps et trois mouvements, elle la selle. Du haut de son mètre soixante, le petit bout de femme se cherche un montoir, histoire de grimper plus aisément. Elle l’entraîne près d’un escalier. Docile, Sultane ne bouge pas d’un sabot. Avec facilité, elle glisse un pied dans l’étrier, se hisse sur son dos. Tout en lui parlant, elle ajuste les rênes et prend la direction d’un chemin, puis de la forêt. Un peu de trots, un peu de galop, pas d’excès. Avec les chevaux qu’elle ne connaît pas, elle s’impose la prudence. Colombe s’arrête un instant dans les dunes, admire le paysage. Et il est grand, époustouflant. Vivre en bord de mer est un rêve qu’elle réalise. Au loin, des enfants font voler des cerfs-volants et les vacanciers, encore très présents, marchent les pieds dans l’eau. Les cris lui parviennent en écho et le vent emporte avec lui des odeurs de crème solaire. Les serviettes sur la plage sont trop nombreuses pour s’y rendre.
Le galop au ras des vagues, pas aujourd’hui ! Rien ne presse. Concarnoise pour une année, je l’espère beaucoup plus, cette plage n’aura bientôt plus de secrets pour moi.
À son retour dans la cour, elle flatte Sultane, lui retire sa selle. Avec douceur, elle la brosse en lui parlant : son rituel avec les chevaux qu’elle monte. Encore sa bombe sur la tête, après lui avoir donné à boire, elle s’apprête à la rentrer dans son box. Un gros véhicule tout-terrain noir fait son entrée de manière rapide. La portière claque. Un homme de grande taille, les épaules larges, la chevelure en bataille et grisonnante, l’interpelle de sa voix grave. Colombe sursaute, plisse le front en le voyant arriver à grandes enjambées.
— Qui vous a autorisé à la sortir ? Vous l’avez montée ?
Statique, la jument à ses côtés, Colombe ne comprend pas son agressivité. Elle le fixe en papillonnant des yeux, seules quelques boucles platine dépassent de sa bombe. Sur le coup, il n’avait pas remarqué qu’elle était une jeune femme. Les zygomatiques contractés, il grogne à nouveau.
— Vous avez perdu la parole ?
— Il va se calmer le cow-boy ! Je n’aime pas la manière dont vous me parlez !
Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, les mains sur les hanches, il la toise.
— Voyez-vous ça ! Vous montez ma jument sans mon autorisation et je devrais prendre des gants ?
— Paul me l’a donnée…
— C’est ce qu’on va voir !
Il tourne les talons, revient avec lui.
— Excusez-moi, Colombe, ce n’était pas Sultane que vous pouviez monter, mais Zéphir, dans l’autre box.
Elle pivote lentement pour comprendre son erreur et revient au grand mec, les cheveux en pétard.
— Il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Nous avons fait une petite balade. Je l’ai bouchonnée, elle va bien. Je monte depuis l’âge de sept ans, je sais m’occuper d’un cheval !
— Elle prend ma jument sans autorisation et ne s’excuse même pas ! Le culot ! Vous pouvez monter depuis cent deux ans, ça n’y change rien !
Dans un geste d’agacement, Colombe retire sa bombe en libérant ses boucles platine.
— M’excuser… mais de quoi ? La pauvre n’est pas vernie avec un propriétaire comme vous ! Paul, ils sont tous aussi cons ? La cohabitation s’annonce difficile !
— Je rêve ou elle vient de me traiter de con ?
Stupéfait, il la pointe du doigt tout en jetant un regard oblique à Paul. Colombe se redresse en le foudroyant.
— Mais non, vous ne rêvez pas ! La connerie à une telle dose, excusez ma surprise ! Félicitations ! Quand tous les cons défileront, vous tiendrez la banderole !
Paul ne sait plus où se mettre. Il se contente de les écouter chacun leur tour en comptant les points.
— Ne vous approchez plus de ma jument ! C’est clair ?
— Rassurez-vous, je ne commets jamais deux fois la même erreur ! Sultane est une bête magnifique, mais la seule chose dont je me souviendrai, c’est de son propriétaire hystérique. Faut vous calmer ! Ce soir avant de vous coucher, prenez une camomille !
Il la fixe dans les yeux un moment, puis sans se gêner, il la détaille de la tête aux pieds.
— Ça va ? Vous m’avez suffisamment reluquée ?
Sa bouche s’étire légèrement vers un coin.
— Reluquée ? Vous n’êtes pas mon style !
— En voilà une bonne nouvelle, vous n’êtes absolument pas le mien ! J’évite autant que possible les dingues qui hurlent sur tout ce qui bouge ! Très belle journée ! conclut-elle en prenant la direction de sa voiture.
Les deux hommes se retournent ensemble pour la regarder partir. Sans attendre de réponse, elle quitte la cour en pestant.
— Paul… qui est cette fille ?
— Colombe. Elle vient d’emménager à Concarneau. Écoute, je l’ai vue revenir, c’est une excellente cavalière. Sultane était dans de bonnes mains.
Le grand mec émet un petit rire.
— Elle n’a rien d’une colombe… Un chat sauvage, oui ! Que fait-elle dans la vie ?
— Prof. C’est une nouvelle recrue de Max.
— Eh ben… Ses élèves ont intérêt à se tenir à carreau ! Elle n’a pas la langue dans sa poche !
— Désolé. Elle n’est en rien responsable, c’était sa première fois au haras. Sa jument arrive en fin de semaine. Je préparais les poneys pour les balades, je ne l’ai pas vue partir.
— Le souvenir de sa dernière blessure m’a fait monter dans les tours. C’est oublié ! conclut-il en posant sa main sur son épaule.
De retour chez elle, Colombe peste encore contre le grand mec et un peu contre elle-même.
Je me suis précipitée… Dès le premier jour, je me fais remarquer !
Elle est à peine sortie de sa douche, Bénédicte vient aux nouvelles.
— Alors… le haras, ton impression ?
— Très bon contact avec Paul, j’ai hâte d’y installer ma pépette. Mais un connard m’est tombé dessus, je ne te raconte pas la séance !
Sans trop rentrer dans des détails inutiles, elle lui résume l’altercation.
— Comment il s’appelle ?
— Aucune idée. J’espère juste pouvoir l’éviter autant que possible !
— Je vais en courses, tu m’accompagnes ?
— Volontiers ! Merci, Béné. Remplir mon frigo et mes placards est une question de survie.
Pendant deux heures, elles sillonnent les rues commerçantes. Son amie lui indique les jours de marché, les petites boutiques qui regorgent de spécialités odorantes, aussi bien sucrées que salées. Sous un ciel turquoise, agrémenté de cumulus boursouflés, elles traversent le pont. La ville close est incontournable, les touristes ne s’y sont pas trompés. En fin de périple, elles passent en voiture devant leur établissement : une grande bâtisse à l’écart du centre-ville.
— Le parking sur la gauche nous est réservé. Certains jours, c’est bien appréciable.
— Le bâtiment semble un peu austère…
— C’est un ancien couvent. L’intérieur est sublime et le cloître vaut le détour. De l’autre côté, une partie est plus récente.
Le parking du supermarché est bondé, Bénédicte parvient avec difficulté à se garer.
— Pendant la période estivale, c’est un peu la foire d’empoigne. Tu peux comparer ça aux heures de pointe dans le métro parisien. Après quatre ans à Paris, je suis certaine que cela te parle ! ajoute Bénédicte avec un certain fatalisme. Vivre dans un cadre exceptionnel a ses inconvénients.
— Ton exemple est parlant !
Même à treize heures, circuler dans les rayons est une épreuve. Avisées, elles font le choix de prendre un seul caddie et se répartissent la liste de Colombe. Comme de petites abeilles butineuses, elles accomplissent la corvée en un temps record.
Le coffre de la voiture blindé de victuailles, elles sont de retour devant chez elles. Colombe est anormalement silencieuse. En déchargeant les courses, après plusieurs allers-retours, Bénédicte la sent troublée.
— Quelque chose te contrarie ?
— J’ai le blues, sans trop savoir pourquoi. Ça va passer.
— Demain pour notre prérentrée, je t’emmène. À dix heures, le dirlo sonne le clairon et il enchaîne avec son speech, l’accueil des nouveaux. Après, je te ferai visiter. On déjeune tous ensemble, histoire de faire connaissance. En général, on est libérés à quinze heures.
— Merci, Béné. Il est presque quatorze heures, je vais nous préparer une salade avec de la viande froide. Ça te va ?
— Je monte mes courses dans mon frigo, j’arrive…
Leur petite maison est située à l’extérieur de Concarneau, presque en lisière d’une forêt. Les quelques voisins sont des personnes âgées très calmes. Par un chemin, elles peuvent se rendre sur la plage en passant par les dunes.
En milieu d’après-midi, le ciel s’assombrit, mais elles décident d’y faire une balade. Par sécurité, elles prennent avec elles leurs cirés. À défaut de les protéger de la pluie, ils leur serviront pour s’asseoir sur le sable. Le sentier longe la forêt, Colombe hume en fermant les yeux.
— Tu sens ces effluves délicieux de résine ?
— Les pins maritimes possèdent cette particularité d’avoir une odeur très forte. Ma grand-mère me disait souvent qu’ils favorisent la santé des voies respiratoires.
— J’aime les recettes qui se transmettent entre les générations.
En à peine dix minutes, installées sur le sable face à l’océan, sans se parler, les deux collègues profitent de la vue à couper le souffle. Au loin, elles observent les dériveurs de l’école de voile, les marcheurs sur la plage, un gros chien à la fourrure noire, à qui son maître lance un frisbee qu’il lui ramène fièrement. De temps en temps, les cris des goélands brisent le silence. Le vent souffle au ras du sol en provoquant de petits tourbillons dorés çà et là.
Des hennissements leur font relever la tête. Deux adolescentes se rapprochent, Colombe reconnaît aussitôt Sultane. La miss qui la monte est une jolie petite minette blonde, frisée comme un mouton. Des multitudes de tortillons dépassent de sa bombe, virevoltent autour de son visage. Elle passe à quelques mètres, suivie par sa copine.
— Regarde Béné, c’est la jument de ce matin. Elle doit être la fille du mec, l’informe Colombe à voix basse.
— J’ai la trouille des chevaux, mais je le reconnais, ils sont beaux. Celui à la crinière blonde est magnifique.
— C’est une robe palomino… une très belle bête ! Petite, c’était mon rêve.
— Le haras ne doit pas être très loin.
— Juste derrière, je peux même y aller à pied.
— Tu as l’air passionné. Pourquoi ne pas avoir fait carrière dans ce domaine ?
— Oula… ma mère a freiné des quatre fers, ajoute-t-elle en haussant les sourcils. Dans ma famille, on fait médecine. Mes parents, mes deux frères et mes deux grands-pères – malheureusement plus de ce monde – sont médecins. Prof de dessin, je suis l’anomalie de la fratrie.
— Je sais, mes parents sont tous les deux enseignants, confirme-t-elle d’un hochement de tête. Mon père est prof de français, ma mère professeure des écoles et je suis fille unique. Je mentirais en disant qu’ils ne m’ont pas poussée dans cette voie. Malgré cela, je me sens à ma place. J’aime mon métier.
— À la fac, lorsque mes amis me questionnaient sur mon futur, j’expliquais invariablement que je souhaitais enseigner. La plupart du temps, j’avais des visages horrifiés par ma réponse. Tous me répliquaient qu’ils ne l’envisageaient pas de manière heureuse et spontanée. Et depuis que j’enseigne, ce n’est pas mieux. Beaucoup le font sans avoir la vocation. Une prof qui tient le même discours que moi, c’est une première et je m’en réjouis.
Bénédicte lui claque la paume de la main en signe d’accord.
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