Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 30 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

La famille Salinger

 

Les mois de septembre et octobre sont passés.

Les premières vacances scolaires approchent et rien n’a changé. Colombe vit dans son appartement avec les chats, Martin et Iris chez eux. La boule de poils qu’ils devaient accueillir ne viendra pas, il a préféré se désister. Leurs vies sont trop compliquées pour le moment. Elle a trouvé d’autres bras, une autre famille. Iris est une ado intelligente, elle l’a très bien compris.

Leur fleur a repris le chemin du collège, mais elle les inquiète. Son comportement envers ses professeurs a changé. La douce petite Iris se transforme en une jeune fille agressive, Max doit la recadrer régulièrement, et pour ses notes : c’est la chute libre. Réactif, Max a informé le corps enseignant de la situation perturbante qu’elle vit. Même s’ils font preuve d’indulgence, le problème reste entier. Assez bonne élève l’année précédente, Iris ne travaille plus, ne participe plus en cours. Tous les soirs, Colombe rejoint leur maison par les dunes pour la stimuler. Elle est ailleurs et ne retient rien. Son cerveau a fait un reset et il ne redémarre pas. Les balades avec son amie Solène s’espacent peu à peu. Le seul endroit où elle retrouve un semblant de sourire : c’est au haras. D’autres habitudes se sont installées. Leurs week-ends, ils les passent chez Max et Paul. Ils peuvent y être ensemble, mais les galops en duo : c’est terminé. Les véhicules sont cachés dans une grange, personne ne peut supposer qu’ils sont là.

Colombe et Martin vivent en apnée. Le brouillard dans lequel Iris se déplace est si intense, ils font tout pour ne pas se laisser gagner par lui. Garder une attitude positive et ne jamais se plaindre en sa présence est le mode de fonctionnement adopté par le couple. Colombe pleure dès qu’elle est seule. Même au collège, ses bouffées d’angoisses la terrassent, elle court se réfugier dans le bureau de Max. Une fois ses sacs de larmes vidées, elle retourne à ses cours. Une seule chose les fait tenir : ils s’aiment et rien ne les fera lâcher.

La famille de Colombe les soutient, regrette de ne pouvoir faire plus. Iris n’appelle plus Suzette et ne répond plus à ses messages. Guillaume et Hélène sont venus le temps d’un week-end, mais rien ne lui redonne sa joie de vivre.

Avec ses grands-parents, le contact est rompu. Ils veulent sa garde, mais ne l’ont pas vue depuis des mois et ne réclament pas sa venue. Décontenancé par leur attitude, Martin ne parvient pas à savoir si leur demande est sérieuse ou s’ils la font dans l’espoir d’éloigner définitivement Colombe.

En arrivant au haras pour quinze jours, Paul leur annonce qu’une famille se joindra à eux le lendemain.

— Ils vont vous plaire. Comme vous, c’est une famille singulière, vous avez de nombreux points communs. Léopoldine est une amie de longue date et son mari Nathan est très sympa. Parisiens, ils passent toutes leurs vacances à Quiberon. Léopoldine y possède une maison. Elle est Bretonne.

— Vous préférez peut-être qu’on vous laisse seuls avec eux ? s’inquiète Colombe.

— Pas du tout. Ils savent que vous êtes là et sont heureux de vous rencontrer.

Pendant le dîner, il leur parle longuement de leurs visiteurs.

— Léopoldine fait une pause dans sa carrière de chirurgienne pour s’occuper de leurs enfants. Je dois juste vous le préciser : son mari est une star. Son groupe de rock est très connu. Les fans, il en a l’habitude, elle beaucoup moins. Évitez les effusions et les selfies à répétition.

Martin et Colombe cherchent qui est Nathan, sans trouver. Paul lève le mystère.

— C’est Nathan Salinger.

Leurs visages s’éclairent.

— Max ne les a jamais rencontrés. Ils sont cool et relax. Soyez naturels, ils le sont.

— J’adore son groupe. Je les ai vus en concert il y a une dizaine d’années, ajoute Martin. Leur carrière est hors norme !

Colombe le connaît aussi et elle aime leur musique. Iris n’est pas emballée. La perspective de la visite d’une star ne la remue pas plus que ça. La seule chose qui lui importe, c’est de pouvoir s’occuper des chevaux. En échange, elle a promis de travailler avec Max, Colombe et Bénédicte. Un programme de rattrapage est prévu : trois heures de révisions réparties sur la journée. Le reste du temps, elle pourra faire ce qu’elle veut.

À dix heures, un véhicule familial noir se gare dans la cour. Tous à la fenêtre, ils se précipitent pour les observer, Paul sort les accueillir. Une jeune femme brune, toute fluette et les cheveux bouclés, sort la première suivie de son mari.

— Martin… Regarde ! Il a la même tignasse grise que toi, s’exclame Iris.

Elle colle son nez à la vitre.

— Ils ont un petit garçon… et un bébé. Ils sont tous trop beaux !

Nathan porte dans ses bras une toute petite chose, Léopoldine tient par la main un garçonnet intimidé. Ils rient en s’embrassant, puis prennent la direction de la maison.

Iris fond en larmes, sans pouvoir s’arrêter. Ils incarnent ce qu’elle espère le plus au monde : une famille avec des petits.

Sitôt dans la pièce, Paul fait les présentations. Le petit bout s’approche d’Iris en plissant ses yeux noisette.

— Pourquoi tu pleures ?

— C’est de vous voir, toi et le bébé. Iris est très émotive, lui explique Colombe.

Léopoldine s’approche, son bébé dans les bras.

— Bonjour, Iris. J’adore ton prénom. Je te présente Jasmé, elle a un mois. Et lui, c’est Oscar, il a six ans.

— Bonjour, madame, dit-elle en reniflant. Elle est trop belle…

— Tu peux m’appeler Léo et me tutoyer, idem pour Nathan. Tu aimes les bébés ?

— Oui… beaucoup !

— Quand elle se réveillera, tu pourras lui donner son biberon. Tu l’as déjà fait ?

— Oh oui, merci ! T’es pas une Scarlett, toi !

— Qui est Scarlett ? demande-t-elle en riant.

— Notre minette. Elle a eu un chaton et elle n’est pas prêteuse ! D’ailleurs, les voilà… Scarlett, c’est la grise, Philibert, le noir. Ils sont les parents de Tara… la petite chipie grise. Faut faire gaffe avec elle ! Mademoiselle est noctambule et pickpocket. Fermez bien votre porte de chambre ce soir, sinon elle ne vous laissera pas dormir, et planquez les peluches de Jasmé. Elle a piqué la grenouille de bébé Léon, on n’a jamais pu la lui reprendre !

Nathan émet un rire grave.

— Je vois… Philibert n’est pas Rhett Butler par hasard ?

Ils éclatent de rire, c’est son sobriquet depuis la naissance de Tara.

— Nous aussi on a un chat noir. Il s’appelle Sorbonne, se lance Oscar. Normalement, c’est un prénom de fille, mais nous, on s’en fout. Ma petite sœur, elle a deux prénoms de garçon, le mien et celui de notre papi. Elle a aussi celui de notre grande sœur. C’est un peu compliqué, ajoute-t-il en roulant des mirettes et en se demandant si tout le monde est parvenu à suivre.

— C’était parfait ! le rassure Martin en lui caressant la joue du bout du doigt. Colombe a fait ses études à la Sorbonne.

— Ma sœur aussi. Hein ma Léo ?

Là, ils sont perdus. Léopoldine sourit en les voyant chercher par quelle bizarrerie elle peut avoir une fille en âge d’être à la Sorbonne. Ils ont l’impression qu’elle a vingt-cinq ans.

— Mia n’est pas ma fille biologique, elle est la fille de Nathan. Elle vient de fêter ses dix-huit ans. Jasmé et elle ont la même date anniversaire. Oscar n’est pas non plus mon fils biologique, il est le fils de Nathan.

— Mais c’est elle qu’il préfère, rigole le chanteur.

— Ma maman est morte, alors Léo est ma maman de cœur. Hein ma Léo ? ajoute Oscar en se collant à elle.

— Les liens du cœur sont parfois aussi forts que les liens du sang, leur sourit Léopoldine.

Iris est de nouveau en larmes, elle tient à leur expliquer.

— Martin et Colombe ne sont pas mes parents, ils sont morts quand j’avais quatre ans dans un accident d’hélicoptère. C’est Martin qui m’élève, et depuis un an, avec Colombe.

— Bravo, ma puce !

Martin la prend dans ses bras.

— Tu vois, Paul a raison. On a beaucoup de points communs avec eux.

La petite troupe s’installe. La miss suggère immédiatement d’aller présenter les poneys à Oscar.

— Iris, vous restez à l’extérieur des box. Cet après-midi, si vous le voulez, on ira tous faire une balade, propose Paul.

— Oscar, oui. Malheureusement, je ne peux pas, ma césarienne est trop récente, et Nathan a tout juste le droit de marcher sur un trottoir. S’ils le voyaient sur un cheval, ses assureurs feraient une attaque. La vie de star n’est pas celle que l’on croit !

— Quand nous sommes en période de tournée, je ne peux pas me permettre grand-chose, c’est vrai. Pendant près de cinq ans, l’équitation était mon défouloir. J’ai fait une très mauvaise chute, mon épaule gauche n’a pas résisté. Depuis, mes assureurs ont blindé mon contrat.

Iris s’apprête à sortir avec Oscar, elle fait demi-tour.

— Léo, tu m’appelles si Jasmé se réveille ?

— Ne sois pas inquiète. Elle va engloutir un paquet de biberons avant notre départ.

Dans son couffin, bébé est installé au rez-de-chaussée dans la chambre de Paul et Max. Dans un ronronnement, les conversations se mélangent. Colombe et Léopoldine papotent des enfants, de la grossesse, les garçons sont branchés sur les chevaux. Nathan et Léopoldine sont ouverts, faciles d’accès.

Pendant l’apéritif, Iris et Oscar ne sont pas encore revenus de leur virée, Léopoldine s’ouvre davantage. Elle est telle que Paul l’avait décrite : avenante et simple.

— Iris est émotive, je ne voulais pas accentuer ses larmes. Je partage avec elle le même drame. Mes parents sont morts dans un accident de voiture, je venais d’avoir seize ans. Comme elle, leurs meilleurs amis m’ont pris sous leurs ailes.

— Tu n’avais pas de famille ? demande Colombe.

— Une grand-mère, je l’ai à peine connue. Elle n’a pas désiré s’occuper de moi et je ne le souhaitais pas non plus. Maude et Pierre – mes parents de cœur – sont des personnes exceptionnelles. Ils aiment nos enfants comme les leurs.

— Avant de rencontrer Léopoldine, j’ignorais que cela pouvait exister, ajoute Nathan. Mais je vois que nous ne sommes pas les seuls. On ressent un lien très fort entre vous.

— Nous ne savons pas si nous pourrons garder Iris avec nous. Après m’en avoir confié la garde pendant huit ans, ses grands-parents font machine arrière, raconte Martin.

Paul fait signe à Léopoldine qu’elle peut dévoiler leur conversation.

— Paul nous a fait part des turbulences que vous traversez. Il y a quelques mois, après le décès de la maman d’Oscar, nous avons subi des menaces, du chantage de la part de son mari. Nous avons cru le perdre. La peur qui vous habite, nous la connaissons. J’ai dans mon entourage un collaborateur précieux et d’une grande compétence. Il n’est pas spécialisé en droit de la famille, mais si vous le souhaitez, il vous trouvera un as.

— Nous devons en prendre un ? s’étonne Colombe.

— Oui. Vous encaissez les coups depuis des mois, vous devez lancer une procédure pour conserver la garde d’Iris. La juge ne doit pas savoir quoi penser. Quand elle aura votre requête, elle comprendra que vous tenez à la garder. C’est malheureux, mais vous devez rendre coup pour coup. Dans ces cas-là, c’est celui qui frappe le plus fort qui gagne. Iris vit avec Martin depuis huit ans, il faudrait un motif valable pour la lui retirer. Martin reste un moment le regard dans le vide.

— Iris est grande, la juge tiendra compte de ce qu’elle veut. Ce qu’ils ont reçu anonymement doit être démonté depuis longtemps. Je suis médecin. Si l’on devait retirer la garde de leurs enfants à tous ceux qui ont consommé des somnifères ou des antidépresseurs dans leur vie, les foyers pour enfants imploseraient. D’ailleurs, les grands-parents d’Iris en prennent peut-être de manière régulière ou occasionnelle. Votre avocat passera tout cela au crible. Il va éplucher chaque détail et l’utilisera pour faire accélérer la démarche.

— À la mort de tes parents, tu as vécu une situation similaire ? lui demande Martin.

— Un an de procédure, Maude et Pierre se sont battus. Dans un des plateaux de la balance, il y avait de l’argent, les juges n’aiment pas.

Les jambes flageolantes, Colombe s’effondre sur sa chaise. Elle ne tiendra jamais aussi longtemps.

— Colombe, rien ne vous oblige à vivre séparé. Reprenez votre vie de couple, avec Iris.

— Ses grands-parents s’y opposent. Nous craignons qu’ils viennent la récupérer de force, continue Martin.

— Seul un avocat peut vous conseiller au mieux et vous devez en avoir un rapidement. Quand la juge vous contactera, vous devez être prêts.

— Léo est très direct, Paul aurait peut-être dû vous prévenir, ajoute Nathan en pinçant les lèvres.

— J’aime les gens qui ne tournent pas autour du pot, renchérit Martin.

— Je vais l’être encore plus, leur sourit Léopoldine. Formulez votre requête ensemble, ils ne pourront plus rien exiger après ça. S’il le faut, prenez chacun un avocat. À seize ans, Iris pourra demander son émancipation et vous pourrez entreprendre une procédure d’adoption.

— Tu l’as fait ? la questionne Colombe.

— J’avais dix-sept ans. À partir de là, tout a été plus simple. Avec Nathan, nous venons de nous marier et dans le même temps, j’ai adopté Oscar. Il était mon fils dans mon cœur, il l’est à présent légalement.

Martin n’a qu’une envie : embrasser Paul pour avoir provoqué cette rencontre. Léopoldine lit en lui comme dans un livre ouvert.

— La peur de la perdre vous a bloqués. C’est une réaction normale, tout comme celle de se recroqueviller en évitant les coups. L’heure est à la bagarre. Vous devez aller chercher ce que vous souhaitez, la juge doit en avoir la conviction. Sur votre chemin, vous avancez ou vous reculez, il ne vous est pas possible de rester sur place.

— Mais si ça se retourne contre nous ? s’inquiète Colombe.

— Votre avocat sera là pour vous conseiller. Mon ami va vous trouver une perle.

— Vous pouvez lui faire confiance. Parfois, ma femme me fait peur. Le maillon fort de notre couple, c’est elle. Ça se voit ou pas ? ajoute Nathan, pour faire un zeste d’humour.

— Ça crève les yeux ! confirment-ils en riant.

Elle se tourne vers Colombe.

— Ni Martin ni toi n’êtes responsables. Ta culpabilité te bloque, libère-toi de son emprise. Après avoir réglé le problème de la garde d’Iris, je vous conseille d’exploser le corbeau qui vous nuit. Elle s’y est reprise à deux fois, elle a forcément fait des erreurs. Je déteste les corbeaux qui s’attaquent aux colombes et aux fleurs. Ça se voit ou pas ?

Ils hochent la tête en signe d’évidence.

Martin et Colombe passent une partie du repas à observer les visiteurs. Ils tendent l’oreille à une conversation, puis à une autre. Ils sont bien. Heureux de se retrouver, Paul et Léopoldine échangent des gestes d’affection. Elle se blottit contre lui, pose sa main sur la sienne. Paul lui raconte les derniers mois, pas folichons. Le haras a traversé des difficultés financières qu’il espère derrière lui. Ils piquent un fou rire quand elle avoue à Max qu’elle ne touchera pas aux huîtres qu’il vient de présenter sur la table.

— Désolé, je ne savais pas. Colombe et Iris n’aiment pas non plus, j’ai prévu pour elle du saumon fumé. Cela te va ?

— C’est parfait ! Je suis un peu compliquée à nourrir. C’est moi qui suis désolée.

Pour le plat suivant, tous y font honneur. Le ragoût de poisson obtient l’unanimité : un régal. Léopoldine le félicite plusieurs fois, en adressant un clin d’œil à Paul.

À côté de sa femme, Nathan ne cesse de l’embrasser. Sa façon de la regarder est intense, et lorsqu’il prend leur bébé contre lui, Colombe et Iris craquent. Toutes deux se projettent, s’imaginent à leur place. Un couple solaire qui dégage bienveillance et douceur.

Sitôt une délicieuse mousse au chocolat avalée, ils empruntent le chemin de la forêt. Bébé Jasmé confortablement installée dans son kangourou, Colombe et Léopoldine partent à pied. Les cavaliers sur leurs montures sont déjà loin, Nathan tient les rênes d’Oscar, fier comme un pou sur son poney.

Léopoldine en profite pour rassurer Colombe. Elle la sent fragile, vulnérable. La jeune femme observe Jasmé avec envie et tristesse.

— Je craque. Elle a tes yeux bridés et Oscar est le clone de son papa.

— Elle n’était pas prévue, Jasmé est un cadeau de la vie. Nathan l’a tant désirée, c’est arrivé.

— Tu t’entends bien avec sa grande fille ?

— Une relation différente d’avec Oscar, moins maternelle. Lorsqu’elle a appris ma grossesse, nous avons vécu une petite turbulence. Elle traversait des remous avec sa meilleure amie, le moment n’était pas idéal.

— Tu as réagi comment ?

— Cela ne m’a pas touchée, je m’y attendais. J’ai surtout fait en sorte de la rassurer.

Léopoldine marque une pause.

— Nous en traverserons d’autres et c’est normal. Quelle famille n’y fait pas face ?

Colombe multiplie les grandes respirations pour calmer ses spasmes.

— Tout me fait peur. Nous avions des projets, des envies, tout a volé en éclats. Martin ne supportera pas de la perdre… notre couple explosera.

Léopoldine la prend par l’épaule.

— Ce n’est pas votre première épreuve… Votre amour en sortira renforcé. J’ai vu la manière dont Martin te regarde. Il suffit d’une seconde pour capter cet éclat que je connais si bien, mon mari a le même lorsqu’il me regarde.

Elle marque une pause en levant les yeux au ciel.

— J’ai perdu mes parents et un ami que j’aimais profondément. La vie peut être cruelle, injuste, imparfaite, nous devons tous faire avec. L’obstacle devant vous n’est pas infranchissable. Vous avez juste besoin d’une perspective positive. L’espoir, le courage et la foi en vous peuvent faire des merveilles.

— Je ne dors plus depuis des semaines… Mes forces m’abandonnent. Parfois, j’ai envie de partir sans rien dire. Avec moi, tous leurs problèmes disparaîtraient.

— Crois-tu qu’ils en seraient plus heureux ? Tu accentuerais leur tristesse, Martin et Iris t’aiment.

— Certains soirs, je n’en peux plus, je ne parviens plus à me raisonner. L’impression qu’une issue favorable impossible emporte tout. Un jour de grande déprime, j’ai consulté des postes ailleurs, et même postulé en Bourgogne. Max en a eu vent et l’a dit à Martin. Il a déboulé comme un fou, hors de lui, ne comprenait pas. Notre première dispute avec cette force. Je n’ai aucune molécule de type anxiolytique, somnifère chez moi et heureusement. Le nombre de fois où j’ai eu envie d’en prendre une triple dose, juste pour dormir pendant deux ou trois jours. Mes insomnies ne font qu’amplifier mes angoisses.

— On a tous déjà été dans un état de fatigue physique et psychologique où plus rien n’a de sens, un chaos qui n’en finit pas. Notre esprit est embrumé et l’on ne souhaite qu’une chose : dormir. Vous devriez vous accorder une petite pause, pour mieux revenir. Nos enfants sont les essences de nos vies, mais régulièrement, nous disparaissons tous les deux. On remet le compteur à zéro et ça repart. Nous avons une maison à Quiberon, elle peut être votre terre d’accueil pour quelques jours.

— Merci, tu es adorable. Dans l’immédiat, nous ne le pouvons pas. Les résultats scolaires d’Iris s’effondrent, j’ai prévu de la faire travailler. Depuis quelques semaines, elle se jette sur les sucreries pour compenser. Elle a grossi, passe des heures devant son ordinateur à regarder en boucle des reportages sur les chevaux. Même sa relation avec sa meilleure amie bat de l’aile. Iris est irritable et s’énerve rapidement, Solène a capitulé. Elle avait un petit amoureux, un garçon de sa classe qui vient régulièrement au haras. On la voyait descendre l’étage comme une fusée pour prendre une communication à l’extérieur. Elle revenait les pommettes roses, sa mine réjouie en disait long. Tout cela est terminé. Notre petite fleur se fane, sans que l’on puisse stopper le processus.

Martin les rejoint au galop. Il lui passe sa bombe, son gilet de cross, la fait grimper sur Black. Il poursuit la marche avec Léopoldine. Martin ne sait comment engager la conversation. Il se frotte la barbe, s’ébouriffe les cheveux. Elle esquisse un sourire en remarquant qu’il a les mêmes tics que Nathan.

— Colombe ne tiendra plus longtemps.

— Ne la sous-estime pas. Elle a juste besoin de faire de bonnes nuits, de reprendre une vie normale avec toi et Iris. Le haras est un paradis, Max et Paul vont vous chouchouter. Dans quelques jours, vous lancerez les hostilités.

Elle fixe le sol un instant.

— Lorsque nous avons cru perdre Oscar, Jasmé venait de naître. J’étais fragile, paumée, prête à m’exiler à l’autre bout du monde avec mes enfants sous le bras.

— J’y ai pensé.

— L’ami avocat dont je vous ai parlé a tout organisé, géré. Laissez-vous porter par lui.

— Vous avoir rencontré lui fait du bien. Une famille recomposée comme nous en rêvons.

Léopoldine éclate de rire.

— Vous n’avez rien vu. Quand vos problèmes seront derrière vous, venez quelques jours à Quiberon. Ma bande est la plus bizarre de la planète. Le petit copain de Mia – la fille de Nathan – ne s’y retrouve pas. Nous sommes tous frères, sœurs, parents, grands-parents de cœur, mais nous n’avons pas de liens filiaux. Avec Nathan, nous sommes enfants uniques. Nous nous sommes constitué une famille avec des gens qui nous aiment et que nous aimons.

Les jours ont fort raccourci. Malgré la belle journée ensoleillée, l’obscurité tombe rapidement, les obligeant à rentrer fissa.

Iris donne une fois de plus le biberon à Jasmé.

— Tu prépares son kidnapping dans la nuit ? lui demande Nathan en souriant.

— J’aimerais bien… mais la chance n’est pas avec moi en ce moment. C’est le moins qu’on puisse dire !

— Ne désespère pas ! La vie réserve parfois de belles surprises !

— Merci, Nathan. T’es la star la plus cool que je connaisse. Bon, j’en connais pas des masses, constate-t-elle en levant les épaules. Et pour être honnête, quand Paul nous a parlé de toi, je ne voyais pas du tout qui tu étais !

Il sourit en lui adressant un clin d’œil.

La préparation du dîner se fait dans une cacophonie monstrueuse. Les bras chargés d’un far breton et d’un brownie géant, Jérôme et Bénédicte font leur entrée. En se retrouvant face à Nathan, elle se fixe. Les hôtes se précipitent avant que les précieux desserts n’atterrissent sur le sol. Max éclate de rire.

— Arrête de nous regarder en coin avec tes yeux de pigeon !

— Oh la vache ! Vous êtes bien le vrai ?

— L’existence d’un faux n’a pas été portée à ma connaissance ! rétorque Nathan en se marrant.

Elle tire une chaise en le détaillant, s’assied à côté, se relève sous leurs gloussements.

— Bénédicte est professeure d’histoire et géographie, les informe Max. Heureusement pour nous, car si elle avait choisi la physique et la chimie, l’établissement aurait déjà explosé.

— Léo ! Elle ne te fait pas penser à quelqu’un ?

Sa femme hoche la tête.

— Une Joséphine ! Je suis poursuivi !

— Joséphine est ma sœur de cœur, leur explique Léopoldine. Elle aussi est une belle plante, au tempérament et à la crinière de feu. Elle casse, met en panne tout ce qu’elle touche. C’est une tornade.

Nathan ferme un œil.

— Tu fais de l’équitation ? On a loupé ça !

Elle tourne sur elle-même, claque ses mains contre ses cuisses, tous éclatent de rire.

— Le sujet demeure sensible. J’essaie… mais les chevaux me détestent. Sa chose noire est jalouse de ma merveilleuse chevelure et ne rêve que d’une chose : la boulotter. Les autres me projettent au sol. Soi-disant, je les stresse ! J’aimerais bien les voir, les fesses dans une flaque. Je leur parle, ils ne m’écoutent pas. Hormis les poneys, toutes les montures du haras y sont passées. J’ai bien essayé la technique de Colombe, je leur dis : « On y va mollo, je ne suis pas Alexandra Ledermann ». Cause toujours ! Ils partent comme des dingues au galop et je me retrouve les quatre fers en l’air. J’ai malgré tout la satisfaction de très bien parvenir à une chose… Les faire marrer !

Et pour les faire marrer, elle les fait marrer. Bénédicte raconte au groupe leur sortie en dériveur. Sans équilibre, elle n’en a pas plus le pied marin.

— J’ai beau être Bretonne, le bateau n’est pas non plus pour moi. Je dois l’admettre, je suis dans la catégorie intellectuelle. Pour les activités sportives, je n’ai pas reçu ma dose à la naissance. Lors de la distribution, on m’a oublié, la gentille fée ne s’est pas penchée sur mon berceau.

Hilare, Jérôme tient à poursuivre.

— Au bout de trente minutes, elle dégobillait par-dessus bord. La voyant adopter progressivement le teint de la femme de Shrek, j’ai fait demi-tour. Allez savoir pourquoi, elle s’est redressée d’un coup, je lui ai crié « attention ! ». Trop tard ! Elle s’est pris violemment la bôme dans la pommette. Avec son équilibre légendaire, elle est partie en arrière en battant des bras comme une mouette au décollage… et plouf ! Dans l’océan, avec bottes, ciré et eau à treize degrés.

Jérôme a des dispositions pour le mime, Léopoldine en pleure.

— Marrez-vous ! Je ne vous apprends rien en vous signalant qu’il n’y a pas de freins. Le temps qu’il fasse demi-tour, j’ai frôlé la noyade. Mes bottes se sont remplies d’eau, j’ai dû les virer. Quelqu’un a déjà essayé de nager avec un ciré ? Je vous le déconseille. Ce machin aussi laid qu’inconfortable est une horreur dans l’eau.

— Dans mes bras, s’exclame Nathan, en joignant le geste à la parole. Enfin quelqu’un qui tient le même discours que moi. Ouais, c’est moche ! Léopoldine adore, c’est le vêtement de ralliement au clan, Jasmé a déjà le sien. Ceux qui font de la résistance sont bannis de la planète Quiberon. Inutile de vous le préciser, je le porte et je ne la ramène pas !

Avec une mimique consternée, Jérôme poursuit.

— À la base… le ciré est fait pour se protéger de l’eau, pas pour être dans l’eau. Et tu ne pouvais pas te noyer, je ne suis pas totalement inconscient. Toi, sur un bateau sans gilet de sauvetage, c’est l’appel de détresse assuré.

— Les quelques minutes dans une eau à treize degrés m’ont vaccinée pour un moment. Rejoindre la voiture en chaussettes et le trajet retour avec cette odeur de chien mouillé : un grand moment de plénitude. Et quand j’ai retiré mes vêtements, là encore, je ne vous raconte pas l’épreuve. Se débarrasser d’un jean ajusté alors qu’on vient de piquer une tête, ce n’est pas compliqué, Jérôme m’a aidée. J’étais couverte de plaque rouge. Madame Homard sortant de la casserole d’eau bouillante, sauf que moi, elle était glacée.

Jérôme éclate de rire.

— Son jean est un rescapé, il me doit une fière chandelle. En arrivant devant son appartement, elle a quasiment sauté de la bagnole avant même que je me gare. En passant la porte, je la vois chercher frénétiquement une paire de ciseaux, avec pour projet de le découper. J’ai eu une vision d’horreur. Vous ne le savez pas encore, mais Béné a un problème avec tout ce qui est manuel. Quelques minutes de plus, elle terminait avec l’outil planté dans sa cuisse.

Après avoir joint son rire à tous les convives, Colombe lui vient en aide.

— Le bricolage et le sport, ça coince, mais reconnaissons tout de même sa bonne volonté et sa persévérance. Par contre, c’est une conductrice au top… Un as du volant !

— Merci, Colombe. J’adore conduire… Sauf son tacot noir. Cette bagnole ne braque pas. Elle démarre quand elle a le temps, et alors, niveau confort, pardon ! Je ne conçois pas une voiture sans climatisation. On crève de chaud l’été et l’hiver son chauffage fonctionne trop ou pas. Pour un trajet court, on peut survivre, mais sinon, un casque antibruit est indispensable !

— C’est à toi la Coccinelle noire ? demande Nathan.

— Je l’adore, mais elle est souvent en panne. S’aventurer pour de longs trajets, mieux vaut y réfléchir à deux fois.

— C’était ma première voiture. J’avais exactement la même et encore aujourd’hui, je regrette de m’en être séparé. Mais je le reconnais, les véhicules modernes, niveau sécurité, c’est autre chose.

— Colombe m’a promis d’en changer, renchérit Martin en l’enlaçant.

Ils comprennent tous son allusion, sans pour autant relancer sur une potentielle grossesse. Iris a suffisamment pleuré pour aujourd’hui.

Après le dernier biberon de Jasmé, tout le monde prend ses quartiers pour la nuit, Jérôme et Bénédicte rejoignent leur appartement. Nathan et Léopoldine sont installés avec leur bébé dans la chambre voisine de celle d’Iris et Oscar.

— Elle va boire dans la nuit ? demande la préposée au nectar lactée.

— Notre puceron ne tient pas encore une nuit complète.

— Tu me réveilleras ?

— Tu le lui donneras demain matin, lui sourit-elle en lui ébouriffant ses tortillons.

À trois heures du matin, un petit miaulement se fait entendre et ce ne sont pas les chats. Ne dormant que d’un œil, Iris saute de son lit, rejoint Léopoldine dans la cuisine. Pendant que la jeune maman prépare le biberon, elle colle Iris sur le canapé, Jasmé dans les bras.

— Ses petites billes sont grandes ouvertes, elle est bien réveillée !

— Parle-lui, sinon, elle va ameuter toute la maison !

Sans se faire prier, Iris se lance dans un monologue. Elle lui chuchote qu’elle est jolie, qu’elle a la peau douce et qu’elle sent bon le lait de toilette. Jasmé cligne des yeux, stoppe ses miaulements et siffle son biberon d’un trait.

— Elle a une sacrée descente ! constate la baby-sitter nocturne. Regarde, on croirait qu’elle est saoule.

— Son estomac est plein, elle est bien.

— Je n’aurais jamais de vrais frères et sœurs, s’attriste Boucle d’or.

— Moi non plus. Quelle importance ? Un jour, Martin et Colombe auront des enfants et ils seront tes frères et sœurs.

— On ne s’appellera pas pareil.

— Quand tu seras plus grande, tu pourras en faire la demande et accoler le nom de Martin au tien.

— Je peux avoir les deux ?

— Oui. Quand je me suis mariée, j’ai ajouté celui de Nathan.

— Pourquoi t’as pas pris le sien ?

— Je vais te raconter quelque chose, mais n’en sois pas triste. Je suis comme toi, mes parents sont morts dans un accident de voiture. Ils me manquent infiniment. Ne plus porter leur nom, je ne pouvais pas.

Iris pose sa tête sur son épaule.

— Tu penses à eux souvent ?

— Tous les jours.

— Moi aussi. Des fois, j’ai peur de les oublier, mais j’ai plein de photos.

— Ils sont en toi, dans ton cœur. Parfois, j’ai l’impression d’oublier leurs voix, alors je regarde des vidéos et ça revient.

Dans la douceur de la nuit, seul le vent se fait entendre, les confidences se font avec une plus grande facilité. Léopoldine lui caresse la main.

— Martin m’a expliqué tes difficultés au collège.

Elle s’affale sur le dossier du canapé.

— J’arrive pas à écouter… J’ai peur tout le temps.

— De quoi ?

— De voir débarquer mes grands-parents à la sortie, et que je ne revois plus Martin et Colombe.

— Qui t’as dit qu’ils feraient ça ?

— J’ai vu des trucs sur internet.

— Ça arrive, je ne vais pas prétendre le contraire, mais tu augmentes tes angoisses en visionnant ce genre de reportage.

— Si je vis avec eux, Martin n’aura pas un droit de visite.

— Ils vont se battre bec et ongles pour te garder et s’entourer de très bons avocats qui vont faire pour eux. De ton côté, tu dois te ressaisir. Sinon, la juge va penser qu’ils ne sont pas capables de t’élever correctement et ce n’est pas le cas. Tu es intelligente et courageuse, tu vas rattraper ton retard pendant les vacances. Max, Colombe et Bénédicte sont là pour toi. De toute la tristesse que tu as en toi, fait en une force. Montre-leur que tu sais réagir et te battre. Laisse filer ta colère. La garder, l’entretenir t’épuise et elle ne sert à rien.

— Des jours, j’ai même pas envie de me lever.

— Quand mes parents sont morts, je venais de passer mon bac et j’allais entrer en fac de médecine. J’aurais pu sombrer. Je pensais fort à eux et je me disais qu’ils étaient fiers de moi. Parfois, je flanchais. Je revoyais la vie merveilleuse que j’avais perdue.

— J’ai tout le temps une boule dans la gorge et j’ai du mal à respirer.

— Je te montrerai demain matin comment atténuer tes spasmes. Lorsque ça t’arrive, fais-toi une représentation mentale de toi et ta jument quand tu galopes. Si tes angoisses sont trop fortes, parles-en à Martin ou à Colombe, cela te permettra de mieux les vivre. Ne cherche pas à les protéger, ils sont forts.

— Je vais essayer.

Iris se colle à elle en regardant dormir Jasmé.

— Qui tu aimes le plus, Jasmé ou Oscar ?

— Tu veux savoir si j’aime moins Oscar parce qu’il n’est pas mon fils biologique ?

— Oui.

— Oscar est mon bébé, comme Jasmé. Martin s’occupe de toi depuis ta naissance. Le lien qui vous unit est aussi fort que celui d’un papa avec son enfant. Pour lui, tu es sa fille. Votre famille va s’agrandir tout doucement. Des petits vont arriver et le cœur de Martin va grossir en même temps.

Iris caresse délicatement la minuscule main de Jasmé.

— Elle sent tellement bon… On a presque envie de la croquer !

Léopoldine lui sourit avec tendresse.

— Allons roupiller, ma biquette ! Demain, on va avoir une sale tête. Nathan déteste dormir sans moi, il ne va pas tarder à rappliquer en râlant.

Elles ne le savent pas, mais du haut de l’escalier, Martin et Nathan ont suivi une partie de leur conversation nocturne, ils viennent de regagner leurs chambres.

Au petit déjeuner, chacun à un bout de la grande table rectangulaire, Paul et Max contemplent leurs invités. Iris et Oscar sont dans les starting-blocks : prêts pour aller dire bonjour et nourrir les chevaux. Pour un peu, Oscar serait même parti en pyjamas, son papa l’a rattrapé au vol. Depuis hier, faire médecine comme sa maman de cœur ne le tente plus, le crottin et le foin lui font de l’œil. Subjugué par la vie dans un centre équestre, il ne cesse de répéter : « Je veux être Paul. C’est trop cool, tu peux faire du cheval quand tu veux ! ».

Après une séance de sophrologie familiale entreprise par Léopoldine, Iris se sent mieux. Portée par les deux semaines qu’elle va passer au haras, elle se libère doucement de ses idées noires.

Les deux couples de parents sont les derniers à quitter la table. Martin en profite pour remercier Léopoldine, un peu honteux d’avoir écouté leur conversation. Cette dernière chasse de la main ses excuses.

— Iris exprime facilement ses angoisses, c’est bien. Elle ne vous en parle pas pour vous protéger. À vous de lui faire comprendre que cela ne vous déstabilise pas. En les verbalisant, d’une certaine manière, elle s’en libère.

— Dis celle qui ne montre que rarement les siennes ! la reprend son mari.

— Même pas vrai !

— Ton nez s’allonge, réplique-t-il en l’embrassant.

— Si le tien s’était allongé chaque fois que tu m’as menti, tu ne pourrais plus monter dans une voiture, éclate-t-elle de rire. La conduite serait impossible ! Trêve de chipotages, Nathan dit vrai. Ce n’est pas mon mode de fonctionnement.

Colombe est admirative de leur famille et ne cesse de les observer avec envie. Quand les deux garçons partent prendre leurs douches, elles restent bavarder tranquillement en couvant bébé Jasmé. Léopoldine est observatrice et elle ressent les choses. Une question lui brûle les lèvres. Après plusieurs hésitations, elle se lance en chuchotant.

— Colombe… Es-tu enceinte ?

Elle croise ses doigts qu’elle presse contre sa bouche en retenant ses sanglots.

— Qu’est-ce qui t’a mis sur la voie ?

— De petits détails. Tu as donné ton verre de vin à Martin en précisant que tu avais la migraine, et dans la foulée, je t’ai vu sous la table poser ta main sur ton ventre. Hier, lorsqu’il t’a fait monter sur Black, tu as hésité. Même lui a remarqué que tu galopais moins vite que de coutume, il me l’a dit.

— Il se doute de quelque chose ?

— Il n’a fait aucun commentaire dans ce sens. L’équitation est un trop grand risque pour votre bébé, tu vas devoir arrêter.

— Je ne veux pas leur dire maintenant.

— Sois tranquille, je n’en parlerai pas. Tes insomnies sont liées à ta grossesse ?

— Non. Je suis dans les montagnes russes. Au fond de moi, je suis si contente et à la fois tout me paraît tellement compliqué en ce moment. Et si Iris nous quitte… Comment va-t-elle vivre ça ? Je ne pensais pas tomber enceinte si vite. Je m’étais persuadée que cela prendrait quelques mois.

— Je suis tombée enceinte sous implant contraceptif. Tu es battue !

— J’ai rendez-vous dans quatre jours pour une échographie. Je veux me concentrer sur la garde d’Iris et si tout va bien, je leur dirai.

Bénédicte et Jérôme font leur entrée en tenue pour une balade. Martin et Nathan descendent en même temps de l’étage, la star affiche un sourire moqueur.

— Tu vas monter ?

— Aujourd’hui, je le sens bien ! Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens bien ! se motive Bénédicte avec conviction.

— Tu peux prendre Paloma. J’ai mal à l’épaule, je vais marcher avec Léopoldine.

— C’est hier avec Black ? s’inquiète aussitôt Martin. Pourtant tu n’as pas fait d’excès ?

— C’est sans doute une mauvaise position de la nuit dernière, ment-elle en évitant leurs regards.

Jasmé bien emmitouflée contre sa maman, cette fois la joyeuse bande se dirige vers la plage. Comme la veille, Nathan tient les rênes du poney de son fils. Son rire résonne sur l’étendue sableuse et quasiment déserte. Bénédicte penche à gauche, à droite, en avant, en arrière, mais elle parvient à stopper sa monture à leur hauteur. Pour pouvoir replacer ses cheveux sous sa bombe, elle lâche les rênes. Les autres cavaliers ont pris de la distance, Paloma en profite pour partir au galop les retrouver. Au lieu d’essayer de récupérer les rênes, elle se cramponne tant bien que mal à la selle et à la crinière de la jument en hurlant. Nathan et Léopoldine en pleurent. Sans doute incommodée par les cris de son amazone – qui réveillerait un mort –, Paloma s’arrête brusquement. En une fraction de seconde, Bénédicte s’éjecte de son dos. Avec le vent, il ne leur est pas possible d’entendre ses paroles, mais elle gesticule en la menaçant de l’index. Laissant Martin se débrouiller avec sa monture, elle revient au pas de charge dans leur direction en pestant contre la terre entière. Ils se sont arrêtés de marcher, tant ils rient.

— Ah non ! Tu refuses de l’admettre, mais Paloma est débile ! Finito terminato ! Je ne veux plus la monter !

— Béné, tu as progressé, se marre Colombe. Tu n’es pas tombée !

— Un miracle, ajoute-t-elle en joignant les mains en signe de prière. Je le sentais bien aujourd’hui !

— Pour la stopper, tu dois bloquer les rênes !

— Tu crois que je faisais quoi ? De l’épilation des sourcils ?

— Tu montes depuis combien de temps ? lui demande Nathan en s’esclaffant.

La bouche en cul-de-poule, elle plisse le nez.

— Presque un an !

— Ah oui, quand même ! Le saut d’obstacles n’est pas pour demain !

Plié en deux, il ne cesse de rire. Sur la pointe des pieds, Bénédicte se redresse en essayant de garder son sérieux.

— Arrête de te marrer ! Si pendant un concert tu vois une belle brune te balancer une tomate dans la face… Ben, faudra pas t’étonner ! La vengeance est un plat qui se mange froid !

Nathan ne se démonte pas pour autant.

— Habituellement, on m’envoie des petites culottes, des soutiens-gorges. Tu seras ma première tomate… Et j’espère la dernière !

— Oh putain ! Je plains ta femme, ça doit être l’enfer ! Je préfère me taper du sport intensif avec Jérôme. Une horde de nanas surexcitées prêtes à tout pour s’installer dans notre plumard… Je préférerais traverser l’Atlantique à la rame, avec juste quelques boîtes de sardines et des soupes lyophilisées.

— À ta place, je ne m’en vanterais pas ! La possibilité que ton amoureux te prenne au mot est réelle, se moque Nathan. Prévois des anti-vomitifs !

Le groupe reprend la promenade. L’air iodé, l’odeur du varech et des goémons, ils en prennent plein les narines. Le vent souffle fort par rafale, Nathan s’inquiète pour Jasmé. Bien à l’abri dans sa combinaison de cosmonaute et sous le manteau de Léopoldine, elle dort à poings fermés. Ils marchent longtemps sur le sable mouillé, les visages rosis et radieux. La marée est montante, les vagues leur lèchent les bottes et dans un bruissement d’ailes, les goélands s’envolent au passage des chevaux. Rien ne perturbe ce doux moment, pas même les quelques promeneurs qui les regardent de travers en retenant leurs chiens qui jappent sans discontinuer après les équidés.

Colombe ne s’explique pas pourquoi elle s’est confiée à Léopoldine, elle la connaît depuis seulement quelques heures. Sans le verbaliser, elle espère qu’ils resteront en contact.

Pour le déjeuner, les maîtres de maison sont aux fourneaux. Une paella pour famille nombreuse est en préparation, les filles sont de corvées d’épluchage de légumes. La maman de Max est d’origine espagnole, il la réalise à la perfection. Sur le piano de cuisine, dans un grand plat spécifique, les produits frais et délicieux se mélangent en diffusant une odeur appétissante. Tous se régalent et félicitent leurs hôtes.

Ils traînent longtemps à table, la pluie a fait son retour. Bien au chaud, au coin de la cheminée, ils en apprécient d’autant plus le moment. Dans quelques heures, la famille Salinger rejoindra Quiberon. Fébrile à l’annonce de leur départ imminent, Iris se colle à Oscar, le couve comme une petite maman.

— Martin, Léopoldine m’a invitée à venir en vacances à Quiberon. Tu m’autoriseras à y aller ?

— Pas dans l’immédiat, ma puce. Dès que cela sera possible, évidemment !

— Merci, Martin, lui susurre Iris en s’agrippant à son cou. Je ne te le dis pas souvent, mais je t’aime…

La tablée est émue, il l’attire sur ses genoux. Léopoldine lui adresse un hochement de tête. La forteresse qu’Iris avait dressée autour d’elle pour se protéger cède. C’est le signe qu’elle sera plus réceptive aux conseils et peut-être plus attentive en cours. Un changement s’opère. L’agressivité de son ton s’estompe et ses éclats de rire sont plus nombreux. Depuis l’arrivée des visiteurs, son ordinateur et son téléphone prennent la poussière sous le lit de la chambre d’amis. Deux jours bénéfiques à tous. Une petite parenthèse douce et sucrée, aussi réconfortante qu’un chocolat après une grande balade dans les embruns. L’oreille attentive et les conseils avisés de Léopoldine leur redonnent le peu de courage et d’espoir qu’ils leur manquaient.

Vers dix-sept heures, le biberon de Jasmé englouti, toujours contre sa mini-nounou, il est temps pour eux de rentrer dans leurs pénates. Après des échanges de numéros de téléphone, des promesses de se revoir très vite, Oscar fait de la résistance. Il ne voulait pas venir, à présent, il refuse de partir. Sa maman le prend dans ses bras.

— Mon papillon, on reviendra. Pense à Théodore, tu vas le retrouver ce soir.

— Qui est Théodore ? lui demande Iris.

— C’est le fils de ma sœur de cœur, Joséphine. Sa petite sœur a quelques jours, elle s’appelle Rose.

Iris s’agrippe à la taille de Colombe.

— J’en ai marre ! Ils ont tous des bébés et pas nous ! En plus, encore une fleur !

Léopoldine ferme un œil en essayant de comprendre. En esquissant un sourire, Colombe lui apporte quelques lumières.

— La femme de mon frère à une petite Violette. Elle est trop mignonne, toute frisée comme Iris. Nous devions leur rendre visite, mais les derniers événements ne nous l’ont pas permis. Elle peine à se raisonner.

Léopoldine la bloque contre elle.

— Ne désespère pas, ton tour viendra !

Ils s’étreignent chaleureusement, Nathan souhaite bonne chance à Bénédicte en se moquant ouvertement. La belle brune se contente d’un pincement de lèvres en lui remémorant sa menace. Léopoldine reste dans les bras de Paul plusieurs minutes, puis elle s’adresse à Colombe à voix basse quand elle l’embrasse.

— Tu peux m’appeler ou venir quand tu veux à Quiberon ou à Paris. Lorsque tu flanches, demande de l’aide à ton amie. Nos âmes sœurs ne disparaissent jamais, ils sont là et nous protègent.

Touchée par ses paroles et par peur de se laisser emporter par ses émotions, Colombe se contente de secouer la tête. C’est bien la seule chose qu’elle est capable de faire.

À peine leur voiture a franchi l’entrée du haras, à la manière d’une nuée de sauterelles affamées, ils se précipitent pour demander à Paul dans quelle circonstance il les a connus. Il sourit d’abord et prend place dans un chesterfield. Comme des élèves obéissant à leur professeur, ils s’installent en face de lui.

— Il y a quatre ans, j’étais à Paris dans l’espoir d’acheter une jument. Au moment de rentrer en Bretagne, j’ai fait un malaise à l’aéroport et j’ai été évacué dans un service d’urgence. Rapidement, on m’a diagnostiqué une péritonite. Je m’en souviens comme si c’était hier. En pyjama bleu de bloc, j’ai vu arriver une nénette haute comme trois pommes. Elle s’est assise sur mon lit et m’a expliqué en détail l’intervention. En me tenant la main pour me rassurer, elle me fixait de ses petits yeux bridés. Un détail me chiffonnait, elle ne m’avait pas dit qui allait m’opérer. Au bout d’un moment, je me suis lancé et lui ai posé la question. Je la revois me sourire, elle avait l’habitude de cette question. Tout naturellement, elle m’a répondu qu’elle allait pratiquer la cœlioscopie. J’ai d’abord écarquillé les yeux, et sans prendre de gants, je lui ai demandé si elle était vraiment chirurgienne. Du haut de ses vingt-huit ans, ce qui est déjà jeune pour une chirurgienne, elle en faisait vingt-deux. Sans prendre ombrage de ma réaction, elle m’a rassuré d’une voix douce et calme. À seize ans, elle avait intégré la fac de médecine, ce qui expliquait son jeune âge. Dans la foulée, elle m’a proposé un confrère, ce que j’ai refusé.

— D’accord… mais après l’ablation de mes amygdales, je ne suis pas devenu pote avec le toubib qui m’a charcuté, rigole Jérôme.

— Tu peux le laisser terminer ! le rabroue son amoureuse. C’est sûr, si ta mère est venue mettre son grain de sel, il a même dû prier pour ne jamais te revoir ! Ton dossier est passé au destructeur d’archive dans la foulée !

— C’est pas faux ! éclate de rire le grand gaillard. Excuse-moi, Paul, on t’écoute !

— Le lendemain matin, Léopoldine est venue faire le suivi postopératoire. On a longuement discuté de la Bretagne, de Quiberon, de Concarneau qu’elle connaissait et qu’elle aimait. Et puis on a parlé chevaux. Elle est moins bonne cavalière que Colombe, mais elle se débrouille pas mal. La vitesse ne lui fait pas peur, elle saute les obstacles.

— Son niveau est entre le mien et celui de Colombe ! renchérit Bénédicte en levant le menton.

Toutes les têtes se tournent dans sa direction. Ils éclatent de rire en même temps.

— Quoi ? J’ai quand même un niveau ! Je ne suis plus une débutante ! s’agace-t-elle en quémandant leurs approbations.

— T’as pris la confiance ! Tu tiens en selle, c’est déjà ça ! se moque son chéri.

— Merci pour votre soutien ! Ça fait plaisir !

Paul attend qu’ils aient cessé leurs rire pour reprendre le fil de son histoire. Bénédicte lui fait signe de la main qu’il a la parole.

— À la fin de sa garde, elle m’a souhaité bon retour chez moi. Je ne saurais vous dire pourquoi, je ressentais le besoin de rester en contact avec elle. Sans réfléchir, je l’ai conviée à venir quelques jours. Son meilleur ami est gay, elle a rapidement compris que mon invitation n’était pas pour la mettre dans mon lit. Trois mois plus tard, elle se présentait dans la cour du haras. Elle est restée trois jours et j’avoue, je l’aurais bien gardée un peu plus. Pas compliquée, elle est nature. Le seul truc à l’époque qui posait problème, c’était la nourriture. Ça explique notre fou rire à table lorsque Max lui a proposé des huîtres. Je suis même incapable de faire la liste des aliments qu’elle ne mangeait pas. Elle n’en supportait ni la vue ni l’odeur. Ses phobies s’estompent avec le temps.

— Et depuis, vous êtes restés en contact ? s’étonne Colombe.

— Léopoldine est fidèle. On essaie de se retrouver une ou deux fois par an et on se téléphone régulièrement. À la naissance de Jasmé, elle m’a envoyé un mot adorable, je leur ai immédiatement proposé de venir. Léopoldine est spéciale, très douce. Par contre, je l’ai vue avec ses internes, ça ne rigolait pas. Elle n’avait pas besoin d’épiloguer deux heures. Et je l’ai entendue remettre à sa place un confrère, elle ne faisait pas dans la dentelle.

— Avec Nathan, comment se sont-ils connus ? demande Bénédicte. Elle était sa toubib ?

— Je ne sais pas. Nathan est une star. Cela les oblige à garder une partie de leur vie secrète. La presse people peut être redoutable, Léopoldine verrouille tout au maximum pour protéger leurs enfants.

— Après douze, treize années d’études, elle a abandonné sa carrière, s’étonne Martin. Elle a quel âge ?

— Trente-deux ans. Nathan vingt de plus, il ne les fait pas. L’année dernière, Léopoldine a perdu son mentor d’un infarctus. Son monde professionnel s’est écroulé, impossible de travailler sans lui. Enceinte de Jasmé, Oscar vivait avec eux depuis peu, elle a tout plaqué !

— Tu connais sa grande fille ?

— J’ai déjeuné une fois avec eux à Paris, Mia était présente. C’est très curieux. Léopoldine fait si jeune, tu ne peux imaginer une seconde qu’elle est sa maman, mais au bout d’un moment, tu oublies ce détail. Quand elle dit qu’elle les aime, ce n’est pas pour faire croire à une famille recomposée idyllique. C’est la pure vérité. Ils sont comme toutes les familles, doivent faire face à des conflits, des désaccords, des incompréhensions. Léopoldine porte la sienne à bout de bras et fait tout pour conserver un clan uni. Malheurs à ceux qui essaient de perturber cet équilibre.

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