Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 19 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

La famille va s’agrandir

 

Au revoir l’hiver… bonjour le printemps.

Avec les grands-parents d’Iris, de nouvelles habitudes se sont installées. Ils se déplacent une fois par mois et déjeunent avec elle au restaurant. Ils terminent la journée par une balade, parfois du shopping – passion numéro un de sa grand-mère –, et tout se passe bien. Ils ont pris conscience qu’elle est de meilleure composition lorsqu’ils viennent à elle et non l’inverse. Colombe fait en sorte de ne jamais être présente et Iris n’en souffle mot. Ils ignorent tout de son existence, Martin préfère attendre. Inévitablement, ce sera pour eux une nouvelle contrariété.

Tara a bien grandi, elle se promène dans toute la maison et ils ont bien du mal à la localiser. La chipie se cache sous les lits, dans les placards. Encore minuscule, elle a la capacité de se planquer dans de tout petits espaces : les bottines d’équitations des filles, la besace de Colombe. Les marches de l’escalier sont hautes, ils ignorent comment elle monte à l’étage, sans doute avec l’aide de ses parents. Scarlett s’est un peu détendue, mais ce n’est pas demain qu’Iris pourra dormir avec Tara sur son lit. Après une tentative rapidement mise en échec – la jeune maman a rapatrié sa progéniture vite fait dans leur panier –, Iris prie pour qu’elle fasse un autre bébé, en espérant avoir la mainmise sur Tara. Martin et Colombe ne sont pas de cet avis. Trois chats, c’est très bien, ils les adorent. Plus, ce ne serait plus leur maison, mais la leur.

Colombe continue ses allers-retours chez elle, Martin la presse pour qu’elle s’installe définitivement avec eux. Elle en a envie, se donne jusqu’à la fin de l’été. En septembre, si tout va bien, ils seront une famille ; et leur famille, Martin et Iris rêvent de l’agrandir. Ils en parlent très souvent tous les deux sans la présence de leur belle aux cheveux platine. Martin est sûr de lui. Colombe est la femme avec qui il veut vivre et avoir des enfants. De manière avisée, il préfère attendre qu’ils soient tous portés par le même désir. En sept ans, il a eu de nombreuses aventures. Des amoureuses qui ont brièvement traversé sa vie et n’ont jamais troublé celle d’Iris. Il plaît. Il n’est pas seulement un bel homme, il a quelque chose de différent. Peut-être ses cheveux gris alors qu’il est jeune. Il ne se voyait pas en couple, n’imaginait pas la chose possible sans l’imposer à sa protégée. Avec Colombe, il a tout de suite su qu’elle compterait. Il aime tout d’elle. Sa peau, son odeur, sa manière de baisser les yeux quand elle rougit. Ses tics verbaux, ses exclamations et même le bazar qu’elle met dans leur dressing en quête d’un vêtement alors qu’il est maniaque. Lorsqu’il rentre tard, son plus grand plaisir est de la retrouver dans son lit en boule sous la couette, et la regarder dormir. Il sait qu’elle va plisser fort les yeux, qu’elle va marmonner : « quand même… j’ai failli attendre ! ». Elle viendra ensuite se blottir dans son cou. Rien ne le lasse, rien ne l’agace. La théorie qui dit qu’un couple ne peut pas être sans désaccord et friction, il n’y croit pas. Ils en sont la preuve. Personne ne se bride, Colombe a trop de caractère pour ça et lui aussi. Leurs nuits d’amour sont à la hauteur du reste. La passion qu’ils ont l’un pour l’autre a effacé, désintégré leurs vies amoureuses antérieures. À vingt ans, Martin était très épris d’une jeune femme, future vétérinaire. Il a jeté l’éponge au bout d’un an. Les caprices de la belle ont eu raison de leur romance. Elle ne fait même plus partie de ses souvenirs. Ce qu’il vit avec Colombe est tellement loin de ces amourettes sans lendemain.

La douce savoure chaque minute de leur vie de couple atypique. Martin n’a pas d’horaires, ses journées de travail peuvent se prolonger tard dans la nuit. Parfois, avant de rentrer, elle passe à son cabinet juste pour l’embrasser. Claudie – sa secrétaire – les observe avec un sourire attendri. Les maîtres des quatre pattes qu’elle croise dans la salle d’attente la connaissent à présent, certains ont des enfants dans ses classes. Il la nomme : la jolie fiancée de Martin. Son métier lui donne toute satisfaction. À l’exception de quelques réfractaires, les collégiens sont curieux, réceptifs à ses travaux et propositions. Colombe est une enseignante proche de ses élèves. Elle sait prendre de la distance, se mettre à leur place, ne s’offusque pas si l’un d’eux l’appelle par son prénom. Avec ses collègues, les relations sont bonnes, Max est un ami qui compte. Paul et Martin se connaissent depuis des années et ils aiment œuvrer ensemble. Les dîners se multiplient chez les uns et chez les autres, Bénédicte et Jérôme ont intégré la bande. Ils rient beaucoup et la belle plante brune est souvent l’objet de leurs moqueries. Malgré sa bonne volonté et ses essais répétés, elle n’est toujours pas à l’aise avec les chevaux. Eux aussi attendent patiemment le déménagement de Colombe pour prendre sa place. Les deux amies en ont parlé, la fin de l’été leur convient.

Avec Iris, c’est un bonheur de chaque instant. Colombe n’a que le meilleur, Martin est le seul à tenir la barre. C’est lui qui décide, lui qui dit non parfois. La petite miss est facile à vivre, ses requêtes sont raisonnables, mais elle entre à grands pas dans l’adolescence et a besoin d’être dirigée, guidée. Pas question de la laisser partir au galop dans tous les sens. C’est l’âge où le désir d’indépendance pointe le bout de son nez. Martin est un homme doux, pédagogue. Lorsqu’il n’accède pas à une demande, il en explique la raison avec naturel, sans tabou. Parfois, elle le boude quelques heures, mais retrouve toujours le chemin de ses bras. Comme tous les parents, il regrette qu’elle grandisse si vite. Ils ont cette chance de partager les mêmes goûts, la même passion pour les chevaux. Il l’incite à essayer d’autres activités : la danse, le tennis, l’escalade. Chaque tentative s’est soldée par un abandon. Iris n’est pas dans le mimétisme. Elle a l’équitation chevillée au corps.

Avec Colombe, elle découvre les trucs de filles, comme aller chez le coiffeur et prendre soin de ses belles bouclettes blondes. Elles se rendent ensemble en institut pour des soins de peau, l’acné a fait son apparition depuis quelques semaines. Les soirées sans Martin pour cause de garde à la clinique, elles se bichonnent, se font des masques. En évitant au maximum les produits trop astringents, Colombe l’incite à prendre du temps chaque soir pour bien nettoyer son visage. Ils apportent une amélioration au départ, souvent suivi d’un rebond. Ensemble, elles ont choisi ses premières brassières de sport, ses premiers soutiens-gorges. Martin s’y serait soumis de bonne grâce, mais Iris est plus à l’aise avec sa belle.

Colombe est une grande lectrice, elle l’a initiée en la laissant faire ses propres choix. Au départ, elle aimait les histoires d’ados avec des chevaux. Depuis quelques semaines, elle a entamé toute la série des Harry Potter, qu’elle n’a pas vus en films. Lorsqu’elle les aura terminés, des séances de cinés communes sont prévues. De temps en temps, se glisse dans ses lectures un manga. Lire de droite à gauche n’est pas aisé. Elle apprécie, sans pour autant en être très fan.

Le grand truc d’Iris, lui emprunter des vêtements. Elles n’ont pas la même taille, mais Colombe est très menue. La chose est possible avec les tee-shirts, certains pulls ou sweats. La miss part au collège fier comme Artaban. Elle aimerait reproduire son style original. Lentement mais sûrement, elle y tend.

Depuis plusieurs mois, l’ado lorgnait avec envie les triples boucles d’oreilles de Colombe. La semaine dernière – et après moult discussions –, Martin a accédé à sa demande. Elle s’y est rendue avec Colombe. L’amoureux avait bien précisé : un seul trou par oreille et il n’était pas question d’y déroger. Pas peu fière, Iris était scotchée devant le miroir à les admirer, sous le regard tendre et paternel de Martin. L’air de rien, elle espère poursuivre sur sa lancée en lui glissant qu’une seule boucle, elle estime la chose trop classique. Sourd à ses arguments, il l’écoute, sans flancher.

Les rares échanges avec Hélène ne s’améliorent pas. Le retour de Rubis entretient le feu de leurs désaccords. Elles ne se voient pas, se parlent au téléphone. Sans le montrer, Guillaume souffre de cette situation, Colombe le fait pour lui. Malheureusement, les discussions entre elles se terminent toujours de la même manière. Au départ, tout va bien. Puis viennent les reproches, les questionnements. En couple avec Martin – sans passer par la case mariage –, ne la perturbe pas, mais qu’elle assume Iris, une ado de presque douze ans, lui fait hérisser les poils. Elle ne cesse de lui répéter qu’elle s’expose à des conflits et qu’elle n’est pas et ne sera jamais sa maman. Pour elle, vivre dans une famille recomposée n’est pas une partie de plaisir. Son discours énerve Colombe, la peine parfois. Ne souhaitant plus l’écouter, elle met souvent un terme à ses appels de manière brutale, après seulement quelques minutes de discussion. Guillaume a pris l’habitude de venir seul. Ils peuvent faire de grandes balades, lui aussi aime l’équitation. Monter le cheval de Martin, il ne boude pas son plaisir. Il apprécie les personnalités de son gendre et d’Iris, et tout le monde se tutoie. Guillaume est un homme patient, calme, très différent de sa femme. Parfois, il se rend à pied au haras avec Iris. Sur le chemin, elle glisse sa main dans la sienne, il se laisse faire. Un contact physique avec les gens qui l’entourent est sa manière de leur montrer qu’elle les aime.

Comme trop souvent à leur goût, Martin est parti en visite aux aurores. Les filles n’aiment pas prendre leur petit déjeuner sans lui. Après avoir déposé la miss au collège, ses cours ne commencent pas avant dix heures, Colombe file l’embrasser.

— Bonjour, Claudie.

— Bonjour, Colombe, lui répond-elle avec un grand sourire.

La secrétaire de Martin est une femme d’une cinquantaine d’années, au contact facile. Affectueusement, Colombe l’a surnommée B.B, en référence à Brigitte Bardot. Avec son gros chignon blond cendré, elle lui fait penser à l’actrice dans les années soixante.

— Martin est-il dispo ?

— Il est en salle de soins, vous pouvez le rejoindre, l’informe-t-elle avec un clin d’œil.

Elle entre doucement, le retrouve avec un minuscule bébé jack russell dans les mains. Il se tourne vers elle en souriant.

— Tu vas craquer !

Sans poser la petite merveille, il dépose un tendre baiser sur ses lèvres.

— Qu’il est mignon ! Oh oui, je craque !

— Ils sont nés hier. Regarde ses frères, ajoute-t-il en désignant la portée. Ce bébé est une demoiselle.

— Il y en a combien ?

— Six. Tu en veux un ?

Colombe ferme un œil en essayant d’analyser si c’est un test ou une proposition sérieuse.

— Je n’aurais jamais dû venir !

— Tu rêves d’en avoir un, et Iris sera proche de la folie.

— Et toi ? le sonde-t-elle suspicieuse, en arquant un sourcil.

— Vos envies sont mes envies.

— On a déjà trois chats, ils vont s’entendre ?

— Il va grandir avec Tara. Regarde la maman, elle est petite. Adultes, ils auront presque la même taille. Si tu l’habitues à monter avec toi, vous pourrez l’emmener pendant vos balades.

— Ça sent la manipulation à plein nez !

— Je te laisse décider, ajoute-t-il avec une mine déçue en approchant la petite chose de son visage.

— Quand nous partirons en vacances ou en week-end, que ferons-nous de cette merveilleuse et remuante ménagerie ?

— Guillaume est d’accord pour les prendre et il se charge de calmer Hélène.

Colombe ne peut retenir son rire. C’est touchant de le voir essayer de mentir comme un enfant.

— Tu lui en as parlé ?

— La semaine dernière. Il s’est immédiatement proposé pour faire la famille d’accueil.

Colombe glisse ses mains autour de sa taille, l’embrasse.

— OK… Tu mijotes ça en douce depuis un moment !

— Tu préfères une fille ou un garçon ?

— Ce n’est pas vraiment une question… Tu connais déjà la réponse.

— Il n’y a qu’une demoiselle dans la portée, celle que je tiens. Elle te plaît ?

— Trop mignonne ! Quand va-t-on accueillir cette petite ?

— Dans trois mois, après les noces de Suzette et Édouard. On aura tout l’été pour s’occuper d’elle. Je vais t’acheter un sac, comme une poche kangourou, tu pourras monter avec elle. Au départ, de petites balades, juste pour qu’elle s’habitue aux chevaux et inversement. On oublie le galop avec Black.

— Et si je dis non ?

— Je ferai tout pour te faire changer d’avis.

Il se colle à elle.

— Et je peux être très persuasif !

— Ne rentre pas trop tard ce soir, tu vas devoir être très gentil. Je vais t’attendre pour l’annoncer à Iris.

Il baisse la tête. Elle comprend immédiatement, enchaîne avec un air faussement outré.

— Elle le sait déjà ?

— Colombe… elle me harcèle avec ses envies de petit frère, essaie-t-il de sauver sa peau en adoptant une voix douce. L’autre jour, elle calculait si tu tombais enceinte maintenant, quand le bébé naîtrait.

— Vous me roulez dans la farine…

— Nous avons vécu sept ans tous les deux. On était bien, mais pas vraiment une famille. Avec ta venue, elle touche du bout du doigt le Graal. La cerise sur le gâteau… c’est un bébé !

— Tu crois vraiment qu’elle va se contenter d’un chiot ?

— Non, mais c’est un début !

— J’aurais aimé être une petite souris pour vous voir quand vous étiez tous les deux.

— Rien n’a été compliqué. Il a juste fallu que je m’organise pour les fois où elle était malade, et le soir quand je travaillais tard. Avec une baby-sitter, je m’en suis très bien sorti.

— Tu es un papa d’adoption exceptionnel… Je t’aime aussi pour ça.

Sa douce l’embrasse tendrement en caressant la petite chose qui dort dans sa main. Martin prend un ton plus grave.

— Colombe, tu es jeune. Vivre avec une ado peut te faire peur, tu as le droit de le dire.

Elle soupire longuement, son regard s’attriste.

— Après la mort d’Iris, c’était comme si mon futur avait disparu avec elle. Comme un miroir brisé dans lequel tu ne te regarderas jamais plus. Je survivais au jour le jour et c’était déjà bien difficile. Je faisais en sorte de ne pas m’attacher aux personnes qui traversaient ma vie. À la rentrée, quand vous êtes venus dans ma classe, Iris m’a touchée sans en avoir l’explication. Nous étions attirées l’une par l’autre. Elle ne me fait pas penser à mon amie, elle me fait penser à moi. La semaine dernière, je l’écoutais discuter avec mon père et j’avais l’impression de me voir, de m’entendre.

— Colombe, ma Colombe… Guillaume me l’a dit plusieurs fois. Les relations avec Hélène ne semblent pas sur le point de se détendre. Elle va en avoir deux pour le prix d’une !

Sa douce soupire, signe d’une nouvelle difficulté.

— Il y a encore un hic avec elle ?

— Il va y avoir, oui. Le mariage de Suzette va être folklorique.

— Elle n’est pas sa mère. Ses projets de vie ne la concernent pas !

— Rien à voir avec elle. J’ai fait un appel en visio avec mes frères hier soir. J’avais presque envie de ne pas me coucher pour te raconter ! Elle éclate de rire.

— Les chéris adorés de leur maman qui ont toujours respecté la ligne jaune, punaise, ils ont fait fort ! Non seulement ils l’ont franchie, mais ils foncent à gauche depuis un moment. Gonzague est papa depuis une semaine d’un petit Léon. On ne savait même pas qu’il vivait avec quelqu’un depuis deux ans. Sa compagne a une petite fille de trois ans d’un premier mariage.

Colombe fait défiler sur son téléphone les photos de son neveu.

— Il est adorable. Après l’effet de surprise, Hélène sera transportée.

— J’en doute fort. Lui cacher qu’elle est grand-mère va lui rester en travers. Malgré tout ce qu’elle m’a fait, je n’arrive pas à adhérer. Ce n’est pas bien.

— Ne les juge pas. Il y a peut-être des choses que tu ne sais pas.

Elle lève la main pour lui faire comprendre que ce n’est pas tout.

— Le pompon revient à Mayeul. Monsieur n’est point célibataire, il a convolé il y a trois mois. Son mari est lui aussi médecin. Et tout ce petit monde va débarquer aux noces de Suzette, conclut-elle avec scepticisme.

— Ils ne vous ont jamais parlé de leurs conjoints.

— Ils viennent à Rennes trois ou quatre fois par an et la plupart du temps, je ne suis pas là. On se téléphone régulièrement, sans entrer dans les détails. Je ne suis pas leur confidente, idem pour eux. Les trois dernières années, j’ai survolé ma vie et celles de mes proches.

— Tes parents ne leur rendent jamais visite ?

— Pas depuis longtemps. Mes frères doivent s’arranger pour venir à eux plutôt que l’inverse. C’est très bizarre, j’en conviens.

— Vu le nombre de médecins dans ta famille, ils devraient faire face à quelques syncopes, émet-il un rire grave.

— Papa sait et ils vont prévenir Suzette, surtout pour le petit Léon. Elle est âgée, ils ne veulent pas lui faire un gros choc le jour de son mariage. Pour ce qui est de l’orientation sexuelle de Mayeul, ce ne sera pas une grande surprise. Depuis des années, elle me répète qu’il préfère les hommes.

— J’ai hâte de les rencontrer, j’aime de plus en plus ta famille. La mamie rock’n’roll qui convole à quatre-vingts ans. Les jumeaux qui vivent dans le secret leurs vies de couple, et qui profitent de l’occasion pour le faire savoir à leur mère casse-pieds. Mieux que dans un film !

Après un baiser à son chéri et à leur future petite merveille, Colombe file retrouver ses élèves.

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