Les Iris de Colombe (French Edition)
La belle vie de haras
À huit heures, Iris gratte à leur porte. Après autorisation, elle passe la tête.
— Martin, tu ne travailles pas ce matin ?
— Je suis en congé pour toute la semaine, mon assistant prend le relais.
Elle s’installe en tailleur au pied du lit. Habillée, elle a déjà englouti son petit déjeuner et a même été dire bonjour aux équidés.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? rigole Martin en fermant un œil. Pas de séance câline ? L’appel des chevaux est plus fort ?
— Euh non… Je sais que vous êtes à poil, vos fringues sont éparpillées sur le sol. Les garçons vont devoir brûler vos draps ! glousse-t-elle. Bon… c’est pas tout ça, mais Paul a besoin de moi !
Elle saute sur ses pieds, disparaît dans l’escalier en faisant des vocalises.
— Une partie de mon cerveau est en convalescence, je ne retiens plus rien. Tu m’avais parlé de ces vacances ? demande sa douce en enfouissant son visage dans son cou.
— On va rester ici, Max et Paul me l’ont proposé hier soir. J’ai immédiatement envoyé un message à ma secrétaire et à mon assistant. Sauf gros problème qui nécessiterait ma présence, il va assurer les visites et les gardes. J’ai rappelé l’étudiant véto qui était en stage avec nous. Financièrement, cela l’arrange, et pour nous, ce sera une manière d’être en vacances sans quitter Concarneau. Et surtout, personne ne viendra nous emmerder ici. Iris ne le sait pas encore… On va dormir ensemble toute la semaine.
— Merci. J’étais au bout du rouleau !
— On n’est pas obligé de dormir, lui susurre-t-il en la caressant.
Emportés par la passion, le feu qui les transcende, ils n’entendent pas Iris rire aux éclats dans la cour.
À leur descente de chambre, Max les accueille devant son ordinateur. Il prépare la rentrée scolaire.
— Bonjour ! Votre nuit fut-elle bonne ?
— Excellente ! La meilleure depuis longtemps.
Colombe lui pose un baiser sur le front.
— Merci Max. Je me sens tellement bien avec vous, et je ne suis pas la seule.
Elle pointe du doigt Iris dans la cour, puis Martin qui se sert un café.
— Les jours qui viennent, je ne vais pas être très présent. Mes allers-retours avec le collège vont rythmer ma semaine, mais vous êtes ici chez vous. J’en connais une autre que vous n’allez pas voir beaucoup. Iris est à fond ! éclate-t-il de rire. Une pile électrique depuis son réveil, elle était même levée avant Paul. Il l’a retrouvé devant son bol, le sourire jusqu’aux oreilles. Depuis, elle le suit comme son ombre.
— Il ne faut pas qu’elle le gêne dans son travail, s’inquiète Martin.
— Ça n’a pas l’air d’être le cas. Il lui a dit qu’elle allait être son bras droit toute la semaine. Au début, elle n’a pas compris. Quand l’information est arrivée à son cerveau, elle s’est mise à pleurer comme une madeleine. Depuis, elle nettoie les box, elle brosse, elle nourrit, une tornade ! D’habitude, Paul termine à midi. Là, dans une heure, c’est bouclé, se marre-t-il.
— Elle va bien dormir la nuit prochaine. Merci pour elle, et pour nous. Colombe l’embrasse. Max, avec Paul et aussi Béné et Jérôme, nous savons notre chance de vous avoir comme amis.
— Ce n’est rien. Ne t’y trompe pas, on se fait plaisir ! En parlant de dormir… La petite minette grise, elle n’aurait pas un problème de sommeil ?
Colombe et Martin se regardent en riant.
— Oh merde ! On a oublié de vous prévenir. Il ne faut pas laisser votre porte de chambre ouverte.
— On a vu ou plutôt entendu ! La porte n’était pas ouverte, mais elle miaulait devant. Elle est tellement mignonne avec ses deux mirettes bleues. Paul est un cœur tendre, il a craqué et l’a fait entrer. Misère, pas pour longtemps ! On a eu droit à une sérénade de miaulements, et manifestement, Paul est à son goût. Dès qu’il fermait un œil, elle le léchait, roulait sur lui. Au bout d’une heure, on a compris. On l’a collée dans son panier et on s’est tiré vite fait en bouclant la porte du couloir. Elle a dû faire la fête toute seule. Ses parents ronflaient comme des bienheureux et ce matin, elle roupille.
Martin se marre en buvant son café.
— Tara est noctambule. J’espérais qu’elle se calme en grandissant, mais non. Je n’ai aucune explication, elle est comme ça. On a essayé de la maintenir éveillée la journée, dès qu’on avait le dos tourné, elle se planquait dans un coin pour dormir.
Martin part retrouver le binôme, Colombe récupérer quelques vêtements et la nourriture pour les chats. La semaine s’organise gentiment.
Étant sur place, Martin en profite pour faire des check-up aux chevaux. Iris lui sert d’assistante et elle aime ça. Colombe est au fourneau. Elle cuisine, pâtisse pour la troupe. Hachis parmentier, brandade, pot-au-feu de la mer, toutes sortes de poissons cuits à la plancha, elle les enchaîne sans mollir. Pour les desserts, elle demande à chacun quel est son préféré et se fait plaisir en s’y attelant. Pour Iris, c’est une mousse au chocolat, Paul raffole du tiramisu. Max est parisien, mais il est fan de kouign-amann. Colombe ne s’est pas lancée dans sa fabrication. Le feuilletage de la pâte nécessite une maîtrise, un tour de main qu’elle n’a pas. Leur pâtisserie habituelle les réalise à la perfection, elle s’est contentée d’en commander un, à son intention. Pour Martin, s’enquérir de ce qu’il souhaitait était inutile. Son amoureux adore tout ce qu’elle prépare, même quand le résultat est plus que moyen. Mais elle le sait gourmand de tarte au citron meringuée. Son élaboration ne lui a pas posé de problème particulier. Les garçons possèdent un robot pâtissier, la cuisson de la crème de citrons s’avéra un jeu d’enfant.
Les après-midi, ils les consacrent aux balades, à la lecture, Martin en a peu l’occasion. Il apprécie un bon roman, mais ses journées sont trop intenses, il sombre rapidement le soir. Colombe n’aime pas le plat ventre sur le sable et elle déteste être bronzée, se préfère avec sa peau laiteuse. Le doux soleil de la fin août leur permet de profiter de longues heures de farniente. Enlacés dans les dunes, à l’abri des regards, ils observent la course des nuages poussés par le vent. Martin et Iris se baignent seuls. La peur d’être à nouveau mitraillés par celle qui leur veut du mal leur rappelle la conduite à tenir.
Dès le deuxième jour, Max a transféré son bureau au haras. Le jeune proviseur passe des heures au téléphone et devant son ordinateur. Colombe l’aide quand cela est possible. Elle a pris en charge les listes des classes et les plannings des professeurs. Perfectionniste, Max apprécie d’œuvrer avec elle. Il ne cesse de la remercier, commence doucement à lui proposer de devenir son assistante. Colombe aime enseigner, le contact avec les élèves. Elle ne dit pas non, mais ses projets sont ailleurs. Son désir d’avoir un bébé, d’agrandir leur famille est le plus important. S’il se concrétise, elle aura à cœur de s’occuper pleinement de lui et d’Iris. Mettre entre parenthèses sa carrière pour quelque temps, elle le fera, sans une hésitation. Quand ils sont seuls, ils se confient l’un à l’autre. Les garçons empruntent le long et tumultueux chemin qui doit les conduire à l’adoption d’un petit ou d’une petite. Colombe ressent leur tristesse, leur impuissance. Pour mettre toutes les chances de leur côté, deux ans plus tôt, ils se sont mariés en secret, à Paris. Le parcours des couples gay est semé d’embûches, de problèmes en tous genres, sans compter l’hostilité des personnes homophobes. Colombe fait le parallèle avec son frère Mayeul et Vincent. Elle prend conscience qu’ils vont se heurter aux mêmes difficultés. Le désir de fonder une famille et en être écarté se transforme en souffrance obsédante. Seuls ceux qui sont passés par là peuvent le comprendre. Que l’on soit un couple homosexuel ou hétérosexuel, il n’y a pas de différence. La douleur est la même. Elle aimerait les aider, sans avoir de solution.
Jérôme et Bénédicte les rejoignent pour des dîners rieurs. Les filles préparent des quiches au saumon, des salades, des taboulés, des galettes avec toutes sortes de garnitures. La belle plante brune est un peu le clown de service. Maladroite, elle ne veut pas le reconnaître. Le couple antinomique du groupe, leur petit oxymore, comme les a surnommés Max. Elle a un problème d’équilibre et pas seulement sur les chevaux. Elle ne cesse de se tordre les chevilles, même en baskets. Elle glisse, chute dans les escaliers, s’assied à côté de sa chaise, se relève aussitôt en riant. Habitué, Jérôme se contente d’en rire. Dernièrement, portée par une confiance exagérée, il avait programmé un saut à l’élastique. Au dernier moment, la sagesse lui avait soufflé de renoncer. Malgré les sécurités rigoureuses, le risque d’une tuile lui semblait trop fort. Très amoureux, ils font des projets et un mariage ne devrait plus tarder. Contrairement à son amie, Bénédicte en a toujours rêvé et Jérôme partage son envie. Parfois, Colombe observe les dyades en souriant. Tous sont différents et en même temps, ils ont cela en commun : l’amour est l’élément fédérateur. Il n’y a pas un couple parfait, tout est possible. Jérôme leur a confié qu’il préfère être avec une femme opposée dans son mode de fonctionnement et dans ses activités. Bénédicte découvre un monde qui lui est totalement étranger, fait de sports en tous genres. Jérôme s’ouvre à la lecture, à la visite de musées, d’expositions. Chacun y a trouvé son bonheur. De l’extérieur, ils peuvent paraître antinomiques, ils ne le sont pas tant que ça.
Dernière soirée au haras, leur dernière nuit, les rires sont moins présents. Demain matin, les trois professeurs feront leur prérentrée, Iris le jour suivant. Les cœurs ne sont pas joyeux, les regards rasent le sol. Les filles préparent le dîner sans se parler. Comme pour leur signaler que le bonheur de ces derniers jours est bel et bien terminé, Martin revient de chez lui, décomposé. Tous s’arrêtent dans leurs activités, il déglutit plusieurs fois.
— Je viens d’avoir la grand-mère d’Iris au téléphone. Nadine et Jacques réclament la garde d’Iris.
— Ça change quoi par rapport à avant ? demande Max, le premier à sortir de sa stupeur.
— Leur souhait était d’éloigner Colombe et avoir la confirmation qu’elle n’était pas un danger pour Iris. Aujourd’hui, ils veulent la récupérer. S’ils l’obtiennent, je ne sais même pas si j’aurai un droit de visite. Je suis son tuteur, mais je ne suis pas un membre de sa famille.
Tous sont sonnés, personne de la bande ne réagit. Un silence ébahi envahit la pièce. La gorge nouée et raide, Colombe cherche un siège pour s’asseoir. Paul et Max sont pétrifiés devant la porte. Jérôme et Bénédicte observent la cage thoracique d’Iris faire de grand mouvement. Statique, elle blanchit à vue d’œil.
Les bras le long du corps, Martin continue la série des mauvaises nouvelles.
— Ils ont reçu des photos d’Iris et Colombe en balade avec les chevaux. Elles ont même été flashées dans la cour du haras. Sans signe de la juge, ils veulent faire accélérer la procédure en passant à la vitesse supérieure.
Iris et Colombe sont en larmes.
— J’ai appelé dans la foulée l’assistante sociale. La juge qui traitait notre dossier est en arrêt pour cause de grossesse compliquée, une autre juge vient de prendre la relève. Sans la connaître, elle ne peut rien dire d’elle, mais elle peut demander à tout refaire depuis le début. Ça laisse entendre qu’on en a encore pour des mois.
Prise d’une crise de panique, Iris pleure, hurle, se débat. Martin a bien des difficultés à la calmer. Elle sanglote dans ses bras un temps infini.
De hauts murs se dressent devant eux, venant de briser leurs espérances d’une fin positive et prochaine. Les estomacs noués, les visages tristes et les yeux larmoyants, le dernier dîner de l’été leur laisse un goût amer.
OceanofPDF.com
29
OceanofPDF.com