Les Iris de Colombe (French Edition)
Dans le fond de la piscine, il n’y a pas de fond
Dans le fond de la piscine,
il n’y a pas de fond
Août s’est organisé au jour le jour, il touche à sa fin.
De temps en temps, ils passent une nuit chez elle, une chez lui, très loin d’une vie de couple. Martin a développé une haine si forte pour Olympe, il lui arrive même de rêver qu’elle est morte. Le maillon fort du trio, il ne parle jamais d’elle ni ne se plaint. Les filles sont fragiles, lorsqu’ils sont ensemble, ils profitent du moment. Ressasser ne servirait à rien.
Pour ne pas éveiller les soupçons, Iris continue d’aller au haras en journée avec sa copine Solène. Le reste du temps, elles le passent à lire, dessiner, peindre, planquées chez Colombe. Cette dernière a acheté tout le nécessaire pour fabriquer de jolies boucles d’oreilles qui ornent à présent les lobes d’Iris. Elles font contre mauvaise fortune bon cœur. Elles sont ensemble, c’est déjà beaucoup. Tous leurs amis sont sur les dents. Au moindre véhicule suspect ou rose, les téléphones sonnent.
L’assistante sociale a tenu sa promesse, ils ont reçu son rapport : clairement en leur faveur. Elle y a même indiqué que ses grands-parents ne savent pas la date de naissance exacte de leur petite fille et qu’ils ignorent tout de ses goûts alimentaires et autres. Pour le reste, c’est silence radio : aucune nouvelle des Deschasse ni de la juge. Colombe voit arriver la rentrée avec angoisse. Elle dort peu, des terreurs nocturnes peuplent ses nuits. Très mince, son visage s’est creusé, ses yeux sont cernés. Elle s’en veut. Indirectement, elle est la cause de tout.
La chaleur de l’été s’estompe peu à peu, même l’odeur a changé. Il flotte dans l’air plus d’humidité, des senteurs de sous-bois, de mousse : les prémices de l’automne. En fin de journée, la plage se vide plus vite, les vacanciers sont moins nombreux. À dix-neuf heures, les filles espèrent pouvoir s’y balader, elles n’y ont pas galopé depuis des semaines.
Iris et Colombe s’apprêtent à se rendre au haras, mais elles attendent le feu vert de Paul. Elles s’impatientent, se demandent s’il n’a pas oublié ou s’il est occupé. Colombe essaie de le joindre sur son portable, il est sur messagerie. Elles décident d’y aller tout de même. À peine elles foulent le sable des dunes, la sonnerie attribuée à Max les arrête.
— Colombe, ne venez surtout pas ! La blonde sorcière s’écharpe dans la cour avec Paul ! Rentrez et n’en bougez plus. Dès qu’elle s’est barrée, on vous retrouve chez toi, nous passerons par les dunes.
En courant, les filles font demi-tour. Leurs cœurs battants, elles s’enferment et tirent les rideaux pour ne pas être vues de l’extérieur. De sa fenêtre, Bénédicte les a observées comme dans un film en lecture rapide. Elle descend l’escalier quatre à quatre, suivie de Jérôme. Ils se précipitent dans la pièce à vivre.
— Putain ! Elle ne va jamais disparaître de nos vies !
Épuisée par ses mauvaises nuits, Colombe est au bord des larmes, un rien la fait chavirer.
— Encore la pétasse blonde ? s’agace Jérôme.
— Asseyez-vous ! leur propose-t-elle, une main sur le cœur, proche du malaise. Paul et Max arrivent.
— Toi, assieds-toi ! lui ordonne Bénédicte. Je vais nous préparer un thé bien chaud.
Iris est blanche, tétanisée.
— Iris, pose-toi avec Colombe ! lui souffle gentiment Jérôme. Tu veux boire quoi ? Un coca ?
Sans attendre sa réponse, il poursuit.
— Un chocolat ? Le chocolat est toujours la solution pour tous les maux !
La petite fleur pensait avoir touché le fond de la piscine, elle vient de prendre conscience qu’elle n’a pas de fond. Sa rage surgit, incontrôlable.
— Je veux qu’on nous foute la paix ! Qu’on puisse sortir comme on veut ! Dormir où on veut ! Faire des balades quand on veut !
Tout l’été, elle a serré des dents, changé son programme au dernier moment pour pouvoir être avec Martin et Colombe. Iris a encaissé sans rien dire, elle n’en peut plus. Quand Martin se gare comme un dingue, sa puce pleure dans les bras de Jérôme. Max l’a prévenu qu’ils seraient chez Colombe dans cinq minutes. Ils arrivent tous en même temps et l’appartement se retrouve en surpopulation. Tout le monde prend un siège, Paul est encore sous le coup de son altercation avec Olympe. Il ne cesse de se passer les mains dans les cheveux en soufflant.
— Je venais de rentrer de la balade des poneys, les enfants sont rapidement partis avec leurs parents. La cour s’est vidée, il ne restait que nos voitures. J’ai fait le tour des box, tout était normal. J’allais composer le numéro de Colombe, quand j’ai vu une ombre se déplacer devant le box de Sultane. Je me suis approché et là, je vous le donne en mille… L’autre espèce de vipère prête à ouvrir la porte. Tenez-vous bien, pas Barbie ! Elle avait troqué le rose pour le noir de la tête aux pieds, y compris les baskets. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre que c’était bien elle. Je traverse la cour en courant, et en la mitraillant avec mon portable. À la volée, j’ai rabattu la porte de Sultane, elle a reculé de trois mètres. J’ai cru qu’elle allait tomber à la renverse. Surprise, elle s’est mise à hurler que j’étais complètement cinglé, qu’elle allait porter plainte. Max s’est précipité à ma rescousse en lui répliquant qu’il venait de les appeler et qu’elle n’avait aucun droit d’entrer dans les box. Elle nous a traités de tous les noms, y compris des insultes homophobes. Max a tout filmé avec son téléphone. Les gendarmes sont arrivés et lui ont demandé pour quelle raison elle ouvrait le box de Sultane. Sans se démonter, elle leur a dit qu’elle voulait faire une balade. Ne trouvant personne pour la renseigner, au hasard, elle s’est dirigée vers le premier qu’elle a vu. Son laïus ne tenait pas la route, ils n’ont pas gobé une seconde son histoire. Olympe n’a jamais posé ses fesses sur un canasson de sa vie. Quelle personne sensée s’amuserait à se lancer seule pour la première fois ! Ils nous ont demandé si nous souhaitions porter plainte, on leur a dit deux fois oui. Dans la foulée, Max leur a montré le film.
Iris pleure de plus belle.
— Elle a fait du mal à Sultane ?
— Elle n’en a pas eu le temps.
— Mais si elle revient la nuit ?
— On les a tous changés de box, même Black. Il n’y a plus aucun nom. Comme elle est très conne, je ne pense pas qu’elle puisse la reconnaître. Nous avons des caméras et une alarme. En se déplaçant dans la cour, le système se déclenchera et nous aurons une alerte sur nos portables.
— C’est complètement délirant, s’exclame Martin. Qu’est-ce qu’elle foutait là ?
— Aucune idée. Barbie en noir, elle voulait passer inaperçue.
— Où était sa bagnole rose ? demande Bénédicte.
— Elle est venue avec une voiture grise et s’est garée à l’extérieur de la cour, ajoute Paul. Au haras, elle ne peut plus y mettre les pieds, les gendarmes le lui ont clairement signifié. Par contre, pour les balades… Alerte rouge ! Elle cherche à vous coincer !
— Paul, elle a attendu les gendarmes bien sagement ? s’étonne Jérôme. Elle n’a pas essayé de se barrer avant qu’ils ne débarquent ?
— Ah ben si ! On l’a bloquée en rabattant deux portes de box, elle ne pouvait pas faire un pas. Si elle avait eu une arme à sa portée, on était mort ! Les yeux exorbités, elle hurlait, une folle furieuse. Elle a même essayé de griffer Max au visage. Je suis non violent, mais j’étais à deux doigts de l’assommer avec une pelle. Les vingt minutes les plus longues de mon existence !
Les coudes appuyés sur les genoux, les paumes de ses mains sur ses joues : Colombe craque. Martin la prend dans ses bras en soufflant.
— C’est bien la première fois de ma vie que j’ai envie de buter quelqu’un ! s’exclame Bénédicte. J’envisage sérieusement de suivre des cours de tire.
— Calme-toi, Béné ! Là, c’est moi qui ai peur ! Toi avec un flingue, il n’y aura plus personne dans les rues !
La volonté de faire sourire Iris et Colombe a poussé Jérôme à entrer dans le jeu de sa belle. Et ça marche. En s’essuyant les joues, elles passent des larmes aux rires.
— Chaque jour passé est un jour gagné, tente de les rassurer Max. J’ai rendez-vous à la gendarmerie demain matin. Je vais leur expliquer en détail et leur transférer ma vidéo. Vous avez des nouvelles du dossier qu’elle a envoyé aux grands-parents.
— Pas encore, il est dans les mains de la juge. Colombe a déposé plainte et je vais faire de même pour Iris et moi. Je ne me souviens plus de la qualification et on s’en fout. Quand on aura clairement la preuve qu’elle est notre corbeau, elle va avoir du mal à s’en remettre, réplique Martin en se contenant pour ne pas raviver la rage d’Iris.
Colombe a repris son souffle, sa colère s’efface doucement.
— Nous devions partir en balade, on va le faire. Ce n’est pas cette tarée peroxydée qui va m’arrêter !
— On y va tous, ajoute Paul.
Même Bénédicte file se changer.
Jusqu’à la tombée de la nuit, les sept cavaliers font bloc. Enfin, ils peuvent se rendre sur la plage. C’est marée basse, Colombe et Iris se font plaisir en multipliant les allers-retours au milieu des flaques et du goémon. Le jour tire sa révérence, le vent plus frais leur rougit les joues et le bout de leurs nez. La jolie plante brune est une bénédiction. Il y a bien longtemps qu’ils n’ont pas entendu Iris éclater de rire en la voyant ballottée sur sa jument en poussant de petits cris aigus. Pour une raison inconnue, Bénédicte tire un peu trop fort sur les rênes, elle s’arrête net. Projetée en avant, la belle perd l’équilibre et se retrouve assise dans une flaque laissée par la marée. Ils sont tous hilares.
— Quand je vous dis que les chevaux me détestent ! Dès qu’il m’approche, la terreur noire de Martin me grignote les cheveux. Paloma souhaite ma mort en galopant comme une dingue, alors que je lui ai bien expliqué : JE SUIS UNE DÉBUTANTE. Cette bourrique ne veut rien entendre. Et aujourd’hui, mademoiselle Séphir – soi-disant trop douce – me colle le cul dans l’eau. Je suis à deux doigts de jeter l’éponge ! se désespère-t-elle en soufflant.
Martin s’approche pour la remettre en selle, elle hurle de plus belle.
— Pas toi ! Ta chose me regarde de travers !
— Arrête tes gamineries, se marre Martin. Black t’adore. Tu veux essayer de grimper sur son dos ?
— Mais bien sûr… histoire qu’il parte comme une flèche et que je me pète un membre à une semaine de la rentrée !
Les filles sont mortes de rire sur leurs juments.
— Martin, on peut monter Black avec Colombe ? On n’est pas lourdes, j’aimerais galoper une fois avec lui.
Il hésite. La journée n’a pas été joyeuse, il se laisse convaincre et hisse ses deux nénettes.
— Allez mon beau, Black ! Montre-nous ce que tu as dans le ventre ! lui ordonne Colombe.
Elles font un aller-retour au galop. Cramponnée à sa taille, Iris en revient l’œil pétillant et le nez rouge.
— C’était fou ! Il est génial !
Elle se pend à son cou en le flattant.
— Pour être fou, c’est fou ! marmonne Bénédicte. Et je suis aussi givrée que tout le groupe. Je n’aspire pas à mourir idiote. D’accord pour le monter, mais tu le tiens, Martin. Je ne veux pas partir au galop !
Fière comme un paon sur le dos de sa bête noire, Martin la persuade de quelques pas avec lui. Jérôme s’empresse de la mitrailler avec son téléphone.
Ce moment de grâce pour la bande désintègre le reste de cette journée maudite. Être ensemble, partager la même passion, profiter de ce paysage à couper le souffle, faire le plein de cet air vivifiant, leur requinque le corps et l’esprit.
Au retour, à près de vingt-deux heures, ils marchent à la lumière des portables. Max propose une omelette et une salade. Les filles l’aident en cuisine, les garçons se chargent de rentrer les chevaux.
Sitôt le repas terminé, Bénédicte et Jérôme les abandonnent, une randonnée est prévue le lendemain de bonne heure. Iris s’est endormie sur le canapé et ils sont à pied. Max soumet à Colombe et Martin la possibilité de passer la nuit au haras. Ils acceptent sans même se concerter. Martin file récupérer son bolide, les brosses à dents, les pyjamas de ses miss et les chats. Les maîtres des lieux se font plaisir en les accueillant. À l’exception de leurs familles respectives, ils reçoivent peu de visites, rarement des couples avec des enfants. La miss sera installée dans une petite chambre à l’étage à côté de celle des amoureux. Au retour de Martin, Iris ouvre les yeux, ils lui annoncent la bonne nouvelle. Elle leur saute au cou, ne s’arrête plus de parler.
— Je peux vous aider demain matin ? Je peux bouchonner les chevaux, les nourrir ? Vous vous levez à quelle heure ? Paul, tu peux me réveiller ? Je vais dormir au haras, je n’en reviens pas ! De ma chambre, je peux voir Sultane !
Sa joie les porte tous. Néanmoins, Martin éprouve une petite inquiétude. Son état d’excitation est tel, il craint qu’elle ne trouve pas le sommeil.
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