Les Iris de Colombe (French Edition)
La dernière ligne droite
Quinze jours sont passés depuis la fuite d’Olympe-Gérarde, elle vient d’être localisée chez ses parents. Dans l’attente de ses procès, elle est assignée à résidence, affublée d’un joli bracelet électronique. Le ciel est bien gris dans le monde de Barbie, le retour au bleu ne semble pas pour bientôt.
Le dossier de requête de garde s’est accéléré. Iris a rencontré la juge sans la présence de Martin. Avec beaucoup de larmes, elle a pu exprimer ce qu’elle avait sur le cœur et depuis, une sérénité inattendue l’habite. Madame la juge l’a écoutée, sans la contrer. Deux jours plus tard, ce sont Martin et Colombe qui ont formulé verbalement leur demande. Le rendez-vous fut rapide, la magistrate avait peu de questions. Ils n’en sont pas revenus confiants pour autant, elle n’a rien laissé filtrer.
Leurs avocats sont des perles. En un temps record, ils ont constitué un dossier béton. Pendant plusieurs heures avec Martin et Iris, les huit dernières années ont été passées au tamis. Pas une chose n’est restée floue. L’avocat des grands-parents d’Iris n’a pas un espace de libre.
Aujourd’hui, c’est la confrontation avec Nadine et Jacques, la dernière ligne droite avant la décision. Par des gestes mécaniques, ils se préparent tous les trois pour cette journée. Éprouvante, elle marquera à tout jamais leurs vies. Quelle qu’en soit la finalité, elle fera date. Colombe ne parvient même pas à avaler un thé. Les paupières closes, Martin reste un long moment devant sa tasse de café. Il n’est pas croyant, mais les filles ont presque la sensation qu’il prie.
Dans la voiture, le silence est pesant. Colombe fait des exercices de respiration en visualisant leur bébé. Pour vivre ce moment le mieux possible, elle cherche des images positives. Les mains moites, elle ne cesse de déglutir. En fermant les yeux, elle caresse de son index l’iris qu’elle a autour du cou, sa petite fleur n’a pas souhaité le récupérer. Elle lui a simplement dit qu’elle préférait garder la colombe, symbole de liberté. Sans qu’elle sache vraiment pourquoi lui vient le visage de Léopoldine. Elle se remémore ses conseils, la phrase qu’elle lui a chuchotée en partant : « Lorsque tu flanches, demande de l’aide à ton amie. Nos âmes sœurs ne disparaissent jamais. Elles sont là et nous protègent ». Colombe ne se contente pas de demander, elle supplie sa fleurette, Gaëlle et Loïc de leur venir en aide.
En sortant de voiture, Iris l’embrasse et se love dans ses bras. Son rythme cardiaque redescend lentement.
— Ça va aller, elle est gentille la juge.
Une fois devant le palais de justice, ils se sentent mieux. Pas sûrs d’eux, mais confiants. L’espoir s’est infiltré un peu partout et le dernier séjour d’Iris chez Nadine et Jacques a forcément fait bouger des choses, des certitudes. Mais quand ils retrouvent leurs avocats dans le grand couloir, les mines des deux cinquantenaires en costumes gris ne présagent rien de bon. Colombe en a le souffle coupé et doit s’asseoir un moment sur un banc avant de pouvoir les écouter. Ils leur proposent d’aller au distributeur prendre une boisson chaude. Dans le hall glacé, Colombe est au bord du malaise et Martin n’est pas mieux. Sans savoir ce qui provoque les mines déconfites des deux hommes, Iris pleure toutes les larmes de son corps. Ils boivent par petites gorgées le thé infâme et brûlant en essayant de faire face. L’avocat de Colombe et Martin se lance.
— Madame la juge a reçu ce matin un courriel de l’oncle d’Iris, elle tente de le joindre par téléphone. Il est en mission à l’étranger et cela semble compliqué. La greffière est sortie pour nous en informer et nous préciser qu’elle décale notre rendez-vous de quarante-cinq minutes. Elle est en conversation avec sa femme.
— Il demande la garde d’Iris ?
Les mots de Martin sortent dans un souffle.
— On ne sait pas. Tout est possible.
— Vous avez rencontré son épouse ?
— Non. Nous avons échangé par téléphone. Elle nous a juste confirmé qu’elle souhaitait rester en dehors de cette bataille, sans se positionner. Après le séjour catastrophique d’Iris, monsieur et madame Deschasse ont très bien pu exercer des pressions sur leur fils pour qu’il s’engage dans cette procédure.
— Elle peut valider la garde dès aujourd’hui ?
— Il y a de grandes chances qu’elle requiert un ajournement pour les rencontrer.
Iris pleure de plus belle et Colombe ne parvient pas à retenir ses larmes. Ils touchaient du bout des doigts la fin de leur calvaire, l’horizon vient subitement de se griser à nouveau. L’avocat d’Iris tente de les rassurer.
— Nous pouvons démonter leur demande. Ils ne se sont jamais occupés de leur nièce, cela joue en votre faveur. Mais une fois de plus, cela va prendre du temps.
— Pourquoi les grands-parents et leur avocat ne sont pas là ? Ils sont dans le bureau avec la juge ?
— Aucune idée. Depuis une heure, nous n’avons vu personne.
Après trente minutes d’attente, la porte s’ouvre.
En les voyant entrer, madame la juge retire ses lunettes, les pose sur un dossier. Dans un chemisier rose qui lui adoucit les traits, elle leur sourit en se levant, les invites à s’asseoir.
— La partie adverse n’est pas présente ? demande-t-elle à sa greffière.
— Ils arrivent. Leur avocat m’a signalé qu’ils seraient un poil en retard.
— Une heure, ce n’est plus un poil, c’est la fourrure entière.
Des talons claquent dans le couloir, les Deschasse se précipitent dans le bureau. Leur avocat marmonne des excuses à peine audibles.
Colombe les rencontre pour la première fois. Elle est surprise, Nadine fait jeune : une femme blonde légèrement maquillée, la chevelure aux épaules et le brushing impeccable. Ses mains sont fines et joliment manucurées de rose pale.
Elle ne dénoterait pas au milieu de mes tantes et de maman.
Le teint hâlé par les heures de présence sur un green, Jacques est plus marqué. Comme pour s’excuser d’être là, son regard est fuyant. Il ose à peine regarder sa petite-fille.
Après des salutations rapides, Nadine manifeste son mécontentement en posant son regard sur Iris.
— Je ne tiens pas à ce que notre petite-fille assiste à ça. Pouvez-vous la faire sortir ?
Malgré son petit gabarit, la juge n’a pas pour habitude de se laisser déborder. La cinquantaine assumée, elle exerce depuis vingt ans et son expérience dans la magistrature lui a appris qu’elle doit fixer les règles dès le départ. Elle se tapote les lèvres de l’index, enfile ses lunettes et lui répond sur un ton sec.
— Madame, dans mon bureau, vous parlez quand je vous donne la parole. Iris est présente à sa demande et je n’ai aucune raison de la lui refuser.
Nadine s’apprête à répliquer, leur avocat lui fait signe de ne pas poursuivre. Une fois tout le monde installé, la juge reprend la parole.
— J’ai souhaité vous réunir pour vous faire part de ma décision. Madame et monsieur Deschasse, j’aimerais que vous me formuliez la ou les raisons de votre requête ?
— Vivre avec la compagne de Martin est un risque, elle sera davantage en sécurité avec nous.
Elle replace plusieurs fois son sac à main sur ses genoux et le peu d’assurance de sa voix laisse planer un doute.
— Lors de la réception de ce dossier qui accable mademoiselle Desmarais, je peux comprendre votre inquiétude, mais vous le savez à présent. Tous ces certificats médicaux sont faux. Mademoiselle Desmarais n’a jamais été dépendante de ces substances.
— Je l’entends, mais cela ne modifie pas notre désir de l’avoir auprès de nous.
— Lorsque vous avez confié la garde d’Iris à monsieur Martin Legwen, le connaissiez-vous ?
— Il résidait avec elle depuis sa naissance. Après concertation avec notre fils, nous avons estimé qu’il était mieux pour Iris de rester avec lui. Cette décision a été entérinée par la juge des tutelles.
— Et aujourd’hui, vous souhaitez les séparer ? Pour quelle raison ?
— Iris est grande, elle peut vivre avec nous, sa famille. Un petit enfant réclame de l’attention, ce n’est plus le cas. Martin a une compagne, s’ils veulent des enfants, ils en auront ensemble.
Leur avocat la fusille et la juge prend des notes en levant les sourcils.
— Après avoir confié Iris du jour au lendemain à monsieur Legwen, combien de temps êtes-vous restés sans la voir ?
— Je ne sais pas… Quelques mois, répond-elle d’un air pincé.
La juge cherche dans ses notes.
— Dix mois… Pendant dix mois, vous n’avez eu aucun contact avec Iris et monsieur Legwen. Pour quelle raison ?
— Après la disparition de notre fils, quelques mois nous ont été nécessaires pour vivre notre deuil.
— Et Iris ? Ne venait-elle pas de perdre ses deux parents ? Ne vivait-elle pas un double deuil ? Pendant dix mois, vous n’avez pas passé un appel pour avoir des nouvelles de votre petite fille ?
Sans répondre, elle se contente de fixer ses mains.
— Ces huit dernières années, de quelle manière avez-vous contribué à son éducation ?
— Précisez votre question !
— Avez-vous établi un accord financier pour payer une partie des dépenses liées à des activités extrascolaires, des vacances, un budget habillement ?
— Martin ne nous a rien demandé. De notre côté, nous avons fait de même concernant les parts de notre fils dans la clinique vétérinaire qu’il gère seul à présent.
— Madame, vous n’aviez rien à réclamer. C’est Iris l’héritière de votre fils et non vous. Monsieur Legwen a racheté les parts de Loïc et a placé cette somme sur un compte bloqué qu’elle percevra à sa majorité. Tout a été transmis à la juge de l’époque.
La juge la fixe en déplaçant une feuille.
— Iris pourrait avoir une vie confortable avec nous. Nous avons une maison agréable, spacieuse avec une piscine et un terrain de tennis juste à côté.
— Madame, vous n’êtes pas sans savoir qu’elle est allergique au chlore. Avez-vous fait des démarches afin de modifier votre système ? Il existe sans doute des produits pouvant le remplacer ?
— Elle vient tellement rarement.
— Quand ses cousins passent l’après-midi dans l’eau. Que fait votre petite-fille ?
— Elle s’occupe autrement.
— Avez-vous un haras à proximité de chez vous ?
— Martin l’a initiée à ce sport sans notre consentement, je m’y serais opposée. C’est dangereux et d’ailleurs elle s’est blessée dernièrement.
— De quelle nature était sa blessure ?
— Je ne sais pas. Elle est arrivée avec une attelle au poignet gauche.
— Vous avez eu votre petite fille chez vous trois jours et vous ne lui avez pas demandé pour quelle raison elle avait cette attelle ?
— Je ne sais plus…
— Parlez-moi de ces trois jours chez vous.
— Iris n’est pas venue de bon cœur, la cohabitation a été difficile. Sans doute remontée par Martin, elle s’est montrée odieuse avec mes amies. Le premier soir, elle s’est enfermée dans sa chambre. À l’ouverture de la porte par le serrurier, elle lui a laissé entendre que je l’avais séquestrée.
— Madame, je vous avoue que je n’ai jamais connu une situation semblable. Je vous accorde cinq jours avec Iris et elle les passe avec vos amies ou devant la télé les trois premiers. Le quatrième, vous la laissez seule pour un déjeuner ? Vous deviez bien imaginer que ma démarche était un test ?
— Iris a douze ans, ce n’est plus un bébé. Je suis certaine qu’elle est seule parfois chez Martin.
— Mais elle est chez elle, avec la possibilité de rejoindre monsieur Legwen ou d’aller au haras ou même de faire venir sa meilleure amie. Avec mademoiselle Desmarais, leurs activités sont nombreuses.
— Ce n’était pas prévu. Après ces trois jours cauchemardesques, j’avais besoin de décompresser et mon mari a refusé d’annuler son golf !
La juge les fixe en se demandant si elle ne rêve pas.
— Votre petite fille a été malade pendant ces huit dernières années. Elle a eu toutes les maladies infantiles : la varicelle, des grippes et autres. Preniez-vous régulièrement des nouvelles ?
— Oui, une fois, Martin nous a dit qu’elle avait la grippe.
— Vous en avez eu connaissance parce que vous vouliez qu’elle vienne chez vous ce week-end-là. Lui aviez-vous proposé de le seconder pendant ces périodes ?
— Nous n’habitons pas la même ville. Comment le pourrions-nous ?
— Ne vous a-t-il pas suggéré de nombreuses fois de vous loger ?
Elle se contente de mettre ses lèvres en cul-de-poule, son mari à ses côtés est de plus en plus mal à l’aise.
— Suivez-vous sa scolarité ? Est-elle une bonne ou une élève moyenne ?
— …
— En avez-vous parlé à Iris ?
— Il est difficile de dialoguer avec elle. Le sujet n’est jamais venu.
— Savez-vous que ses notes ont chuté depuis votre demande de garde ? Les dernières vacances, Iris a travaillé avec mademoiselle Desmarais et l’aide de son proviseur ainsi qu’une professeure d’histoire et géographie pour rattraper son retard.
— Je ne vis pas avec eux… Comment le saurais-je ? s’insurge-t-elle, le visage rouge jusqu’aux oreilles.
— Sans poser aucune question, il me paraît effectivement impossible d’en avoir connaissance !
Voyant la situation déraper dangereusement en la défaveur des Deschasse, leur avocat se manifeste.
— Madame la juge, un grand nombre de questions sont posées à mes clients, mais nous n’en avons entendu aucune pour la partie adverse.
Elle se redresse, lui jette un œil noir.
— Maître, ma remarque à madame Deschasse vaut pour vous. Vous parlez quand je vous donne la parole. Je vais tout de même vous répondre. À leur demande, je les ai entendus, ainsi qu’Iris, seuls. Je n’ai aucune raison de renouveler mes questions.
— Dans ce cas, pourquoi mes clients n’ont-ils pas eu le même traitement ?
— Je vous renvoie la question, maître. Pourquoi n’en ont-ils pas fait la requête ?
— Nous ne pensions pas cela nécessaire, leur dossier est suffisamment complet et explicite.
— Vous avez surtout estimé que l’affaire était pliée, classée. Complet, je n’emploierais pas ce terme. Voilà votre dossier et voilà le leur, qu’en pensez-vous ?
Elle désigne une chemise cartonnée contenant une trentaine de feuilles et celui de Martin et Colombe, aussi épais que le bottin mondain.
— Ce n’est pas l’épaisseur qui en fait sa valeur.
— Je vous le concède, maître. Vous m’avez présenté une vingtaine d’attestations de complaisance faites par les amies de madame Deschasse qui pour la plupart connaissent à peine Iris. Nous avons vérifié.
— La partie adverse a procédé de la même manière. Leurs amis et leurs familles sont juste plus nombreux.
— Maître, vous en avez eu les copies. Les anciennes maîtresses d’Iris, toutes sans exception m’ont adressé un courrier. Elles y relatent avec émotions la manière dont Martin a élevé Iris les huit dernières années. Son pédiatre, la psychologue qui l’a suivie pendant cinq ans. Pensez-vous qu’ils ont fait preuve de complaisances ?
— Non, répond-il à voix basse.
En croisant les mains sur son bureau, elle fixe le grand-père d’Iris.
— Monsieur, je ne vous ai pas encore entendu. Je vais vous poser une seule question et je souhaite que vous soyez le plus honnête possible. Voulez-vous retirer la garde d’Iris à monsieur Legwen ?
Sans la regarder, il prend une grande respiration.
— Non… Je ne le souhaite pas.
Sa femme le foudroie. Ses yeux bleus ressemblent à deux charbons ardents, mais leur avocat ne semble pas étonné. Iris s’éjecte de sa chaise pour l’embrasser. Elle se bloque dans son cou en appuyant son menton sur son épaule.
— Merci, Papi ! dit-elle en reniflant.
Jacques lui caresse le dos en lui rendant son baiser.
— Madame, je ne comprends pas ce qui vous motive. Ils vivent ensemble depuis plus d’un an et je n’ai noté aucun manquement de leur part. Ce n’est pas votre cas. Le rapport de madame Decouvre – assistante sociale – à la suite de sa visite chez vous est sans équivoque. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
— Cette personne est arrivée chez nous en nous posant des tas de questions sur ses goûts, ce qu’elle aime faire comme activités. Comment y répondre ? Nous ne l’avons pas eue suffisamment en huit ans.
— Faites preuve d’un peu d’honnêteté envers nous et envers vous-même !
— Iris n’a aucun lien de parenté avec Martin. Elle est notre petite-fille et nous voulons la récupérer. La loi est de notre côté.
La juge s’appuie contre le dossier de son fauteuil en manifestant un signe de lassitude.
— Vous mettez en avant un lien filial, mais vous préférez déjeuner avec vos amies plutôt que de passer la journée avec Iris que vous estimez voir si peu. De son côté, il est clair que votre mari ne souhaite pas s’investir davantage. Sans faire référence à son dernier séjour chez vous, vous ne pouvez assumer le quotidien d’une adolescente.
Nadine lève haut les sourcils.
— D’où tenez-vous cela ?
— C’est mon travail de le savoir.
— Nous l’avons fait pour nos fils, cela ne semble pas d’une si grande difficulté. Nous n’avons rien de deux croulants !
— Je regrette, madame, mais vous ne m’avez pas convaincue que vous le vouliez ou même que vous en aviez l’envie.
En prenant son temps, la juge rassemble ses documents. La conversation tourne en rond, elle ne la fera pas changer d’avis. Nadine refuse de reconnaître qu’elle s’obstine dans une décision qui ne peut apporter ni le bonheur d’Iris ni le leur. Elle réclame sa petite fille, mais n’a pas l’intention de s’y intéresser davantage. Le cœur serré, Martin et Colombe ne cessent de penser au courriel de l’oncle d’Iris. La juge n’en parle pas, doivent-ils s’en réjouir ?
— Ma décision est prise depuis quelques jours.
Elle marque une pause.
— Iris reste avec monsieur Martin Legwen et mademoiselle Colombe Desmarais.
En larmes, elle se précipite dans les bras de Colombe et Martin. Tous les trois pleurent, sous le regard ému de la juge.
Outrée, Nadine fusille son avocat, prête à bondir.
— Nous ferons appel !
— Vous perdrez votre temps et celui d’un autre magistrat. Votre petite-fille ne veut pas vivre avec vous. Elle a douze ans et au regard de la loi, son avis compte. Ses parents, avant leur décès et ce voyage dramatique, avaient laissé un document confiant Iris aux bons soins de monsieur Legwen. Je ne vous cache pas qu’il a conforté ma décision.
— D’où sort-il ? Pourquoi n’en avons-nous pas une copie ?
— Tout simplement parce qu’il n’a pas été déposé chez un notaire et monsieur Legwen en avait oublié son existence. En cherchant des pièces pour constituer leur dossier, il l’a retrouvé et m’en a fait part, sans savoir si cela aurait une quelconque influence.
— Il peut très bien l’avoir écrit lui-même !
— Nous l’avons fait authentifier par un graphologue et ce sont bien Loïc et Gaëlle qui l’ont rédigé. Madame, votre mémoire vous joue des tours. Vous connaissez l’existence de ce document. Il y a huit ans, c’est vous qui aviez déclaré à la juge que vous souhaitiez accéder aux volontés des parents d’Iris en la confiant à monsieur Legwen.
Nadine accuse le coup, la juge la voit cogiter encore.
— Le foyer d’Iris est celui dans lequel elle vit depuis douze ans, avec monsieur Legwen et à présent mademoiselle Desmarais. Elle n’est pas un objet que l’on déplace au gré de vos envies. Vous n’avez jamais manifesté pour elle le moindre intérêt. Je vais vous donner un dernier conseil. Si vous la voulez dans votre vie, intéressez-vous davantage à elle, plutôt qu’à ce que vous souhaitez. Vous conservez votre droit de visite. Je vous laisse vous entendre avec Iris et ses tuteurs sur ce point.
— Et si notre fils fait une demande de garde ?
Les cœurs de Martin, Colombe et Iris cessent de battre quelques secondes. Leurs poumons se compriment à en étouffer et leurs avocats se scrutent du coin de l’œil.
— Nadine, tu n’es pas sérieuse ? s’exclame son mari.
Iris s’éjecte de sa chaise.
— N’importe quoi ! hurle-t-elle à sa grand-mère. Je l’ai vu dix fois dans ma vie.
— Mais tu connais très bien sa femme et tes cousins.
— Il n’acceptera jamais. Quand mes parents sont morts, il a téléphoné à Martin pour lui dire qu’il le soutiendrait pour que je reste chez lui. Mes cousins me l’ont dit !
— Le contexte était différent ! argumente Nadine.
— Madame, je ne comprends toujours pas votre acharnement. Tôt dans la matinée, votre fils m’a envoyé un courriel. Comme vient de le déclarer Iris, il souhaite qu’elle reste avec monsieur Legwen. J’ai eu son épouse au téléphone et elle me l’a confirmé.
Martin déglutit en ravalant ses larmes et serre plus fort les mains de ses douces. De petites flammes s’allument dans leurs poitrines.
Nadine est hors d’elle. Son mari tente de lui prendre la main, elle le repousse. Leur avocat semble sous le choc.
— Nous n’avons pas eu connaissance de ce courriel.
— Ma greffière en a fait part à la partie adverse, mais vous n’étiez pas là. Maître, ne chipotons pas sur des détails, je vais vous en remettre une copie.
Il se contente de hocher la tête.
— Madame Deschasse, je m’adresse à vous puisque nous avons tous compris que votre mari et votre fils ne partagent pas votre démarche. J’ai contacté ses grands-parents maternels et tout comme eux, ils souhaitent qu’elle reste avec monsieur Legwen. Vous êtes seule, madame. De plus, dès que cela sera possible, Iris souhaite se faire adopter par monsieur Legwen.
— Je m’y opposerai ! éructe Nadine avec force.
— Je vous le déconseille. Si Iris obtient son émancipation dans quatre ans, vous n’en aurez plus le pouvoir. Les parents de votre belle-fille ont donné leur accord. Et même si elle ne l’obtient pas, cette procédure sera validée à sa majorité. Retirez vos œillères ! Faites preuve d’un peu de bon sens, de cœur ! Vous avez votre place auprès de votre petite-fille. Ne la gâchez pas !
— C’est insensé… Je n’accepte pas votre décision !
— Madame, avant de vous libérer, je vais vous exposer ma théorie. Ce n’est pas la réception de ce dossier anonyme qui a provoqué votre demande, mais il vous a permis de la justifier. Vous avez pensé qu’une décision officielle obligerait Iris à l’accepter plus facilement. En réalité, vous la souhaitez auprès de vous uniquement pour ne plus avoir à vous expliquer auprès de votre entourage, de vos amies. Ces dernières années, les questions et les remarques sont sans doute plus nombreuses et elles vous blessent. Je me trompe ?
— Évidemment ! Comment pourrait-il en être autrement ? Nous passons pour des grands-parents indignes et égoïstes qui préfèrent laisser un étranger élever leur petite-fille. Comment allons-nous expliquer votre décision ? Nous allons devoir nous justifier pendant des mois !
Enfin, Nadine crache le morceau. Ça n’a pas été simple, mais la juge est satisfaite.
— Votre capacité à la gérer est proche du niveau zéro, mais celle de faire abstraction des conséquences sur sa vie me laisse sans voix. Votre projection est faussée par un fort désir de faire taire le qu’en-dira-t-on. Vous seriez responsable de ses fugues à répétition et d’un échec scolaire qui se profile. Avec un peu de bon sens, vous trouverez les mots pour l’expliquer à votre entourage. En ces murs, c’est le bien-être d’Iris qui prévaut et non le vôtre. Gardez ceci en mémoire.
Elle marque une pause, referme son dossier.
— Iris, mesdames et messieurs, maîtres, vous pouvez quitter mon bureau. Ma greffière vous adressera une copie du jugement.
Martin et Colombe la remercient en lui serrant la main, Iris, en reniflant. Ils saluent Jacques et leur avocat, s’abstiennent avec Nadine. Les mains serrées sur son sac, elle tourne la tête pour ne pas s’y plier.
Dans le couloir du palais de justice, ils ont des ailes. Les minutes qui suivent, ne sont qu’embrassades et larmes de joie. Même si aujourd’hui leurs avocats ont fait acte de présence, le travail qu’ils ont produit en si peu de temps est considérable. Ils les remercient chaleureusement, savent ce qu’ils leur doivent.
Alors qu’ils s’apprêtent à descendre les marches, des talons claquent sur le carrelage du hall. Nadine les rattrape.
— Martin, pourrons-nous continuer à la voir de temps en temps ?
— Vous avez entendu la juge, Iris décidera, comme elle l’a toujours fait. Ne comptez plus sur moi pour soutenir vos demandes. À partir d’aujourd’hui, si elle refuse, inutile de m’appeler !
Son ton affirmatif ne laisse aucune alternative. La grand-mère se tourne vers sa petite-fille, tente de l’attendrir en adoptant une voix suppliante et en essuyant une larme.
— Iris… Qu’en penses-tu ?
— Garde tes larmes de crocodile, moi aussi j’ai beaucoup pleuré… et Martin et Colombe ! Tu n’as même pas réfléchi à ce que ça me faisait. La seule chose qui compte c’est ce qu’en pensent tes copines. Tu n’es qu’une égoïste, tu ne penses qu’à toi ! Je ne veux plus te voir pour le moment. Papi pourra venir chez nous, mais pas toi !
— Tu es comme ton papa… Tu n’as pas le sens de la famille et ton cœur est un bloc de granit ! Tu…
Iris explose sans lui accorder le temps de terminer son laïus inapproprié.
— Laisse-le tranquille ! Arrête de m’emmerder avec tes comparaisons, tes regrets et tout le reste. Je suis Iris, je ne suis pas Loïc ! C’est toi qui parles de cœur, mais tu n’en as pas ! Le bloc de granit, c’est toi qui l’as ! Qu’est-ce que tu as fait quand maman est tombée enceinte ? Tu leur as coupé les vivres dans l’espoir qu’elle avorte !
— Martin n’aurait jamais dû te le raconter et cela démontre sa volonté à te monter contre nous !
— Ce n’est pas MARTIN qui me l’a dit !
— Je ne te crois pas !
Ses mains serrant celles de Martin et Colombe, Iris se sent forte et elle n’a pas l’intention de la ménager !
— Mes cousins me l’ont raconté ! Et je sais que papi envoyait de l’argent tous les mois à mes parents sans te le dire. Sous ton beau maquillage, tes vêtements de marques et ton brushing impeccable, ce n’est pas joli ! Fous-nous la paix ! Continue ta petite vie insipide avec tes copines, tes rendez-vous chez le coiffeur. LAISSE-NOUS VIVRE !
Nadine vire au rouge !
— Iris ! On ne parle pas de cette manière à sa grand-mère ! Martin, réagissez !
Stopper sa petite fleur n’est pas dans l’idée du moment. Iris se redresse, la mise à mort est proche.
— Je te le redis une dernière fois. Papi est le bienvenu chez nous, toi, je ne veux plus te voir. Tu as semé le vent, débrouilles toi avec la tempête. Tu n’es pas et tu ne seras jamais ma grand-mère. Tu es la maman de mon papa, rien de plus ! La grand-mère et les parents de Colombe sont mes grands-parents. Les liens du sang, je m’en fous complètement. Tu crois que tu m’aimes, mais tu n’aimes personne à part toi !
— Martin, comment pouvez-vous la laisser me parler de cette manière ?
Il pince légèrement les lèvres.
— Nadine, dans une guerre, on choisit un camp. On attaque et on se bat encore et encore. Quand comprendrez-vous qu’il est temps de stopper, de simplement capituler ? Nous conservons la garde d’Iris, vous allez devoir vous y faire. Qu’est-ce que cela change pour vous ? Rien. Faites preuve d’intelligence. Calmez le jeu et tout se passera bien.
Nadine fait volte-face sans rien ajouter sans même essayer d’embrasser sa petite-fille.
Dans un dernier sursaut après leur sortie du bureau de la juge, elle s’est précipitée avec la volonté d’arrondir les angles, faire en sorte de ne pas se quitter fâchés. Une fois de plus, elle a échoué. Nadine n’a ni les mots ni la manière, ne les aura peut-être jamais. Incapable de se mettre à la place d’Iris, elle patauge dans son entêtement absurde qu’elle ne parvient pas à reconnaître.
Pendant la joute entre Iris et Nadine, Colombe ne se sentait pas à sa place, presque illégitime. Elle a connu des situations similaires avec Hélène. Des moments d’incompréhensions communes, où la colère emporte tout sur son passage. Les relations catastrophiques avec sa maman ne sont plus, elle garde l’espoir qu’il en sera de même entre Nadine et Iris, sans le verbaliser. Sa petite fleur n’est pas en état de l’entendre. Le temps n’efface pas les blessures, les rancœurs, mais il les apaise. Entre Colombe et Nadine, rien ne sera jamais possible, elle le sait. Madame Deschasse porte en elle trop de similitudes avec les femmes de sa famille qui l’insupportent. Mais si Iris le souhaite, elle ne refusera jamais sa présence.
Sans se retourner, le cœur léger, ils descendent l’escalier, main dans la main.
OceanofPDF.com
43
OceanofPDF.com