Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 35 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Les bras de sa belle

 

Sous une pluie battante, quand son avion atterrit à Londres, Martin n’a plus qu’une idée en tête : retrouver les bras de sa belle. Le ciel monochrome, d’un gris très foncé, semble s’éclaircir au loin.

Trois heures plus tôt, il a déposé la ménagerie et Iris chez les Desmarais. Après réflexion, Hélène a réservé sa journée et Guillaume celle de demain. Sans être intrusifs, ils lui ont suggéré de prendre leur temps, de faire une pause amoureuse. Recharger les batteries au milieu de leur tempête ne peut être que bénéfique. Martin en a pris bonne note et une chose est sûre, il ne rentrera pas sans elle.

Il est quinze heures quand le taxi le dépose au bout de la rue. En un claquement de doigts, le soleil est de la partie.

C’est un signe ! Londres me souhaite la bienvenue.

C’est jour de marché à Camden. Le beau grisonnant slalome avec sa valise au milieu des stands et des commerçants vendant toutes sortes de curiosités et des sandwiches odorants. Martin passe à quelques mètres du salon de tatouage sans le voir, et fait demi-tour. La boutique à la devanture mauve ne dénote pas dans ce quartier haut en couleur. Dès qu’il pousse la porte, un carillon se fait entendre. Les murs sont recouverts de dessins et d’une multitude de photos de tatouage ainsi qu’une vitrine contenant toutes sortes d’accessoires pour piercings. Le cliquetis d’un rideau violet constitué de perles baroques lui fait tourner la tête. Une jeune femme à la chevelure rouge se stoppe derrière le comptoir noir et brillant. Elle lui sourit immédiatement.

— Bonjour, Martin !

— Bonjour…

Bloqué au sol, il semble statufié.

— Nous nous connaissons ? Votre visage m’est familier.

En conservant son sourire, elle s’approche en laissant ses doigts effleurer le comptoir et l’invite à s’asseoir sur le canapé en cuir devant la vitrine. Elle prend place à ses côtés.

— Je suis Capucine… la sœur de son amie Iris. Si vous vous posez la question, oui, nos parents aiment les fleurs.

Martin marque son étonnement. Il connaît bien le visage d’Iris, Colombe leur a montré de nombreuses photos.

— Vous êtes jumelles ?

— Non. Je suis l’aînée, mais nous nous ressemblons beaucoup. Hormis les cheveux rouges, ma sœur était plus classique, sourit-elle.

— Colombe est là ? Comment elle va ?

— Elle va. Je dois réaliser un tatouage en fin de journée, elle me prépare le croquis.

— Elle s’est remis le pied à l’étrier ?

— Non, juste des dessins.

Elle baisse la tête un instant.

— Martin, si vous êtes ici, c’est que vous tenez à elle, et Colombe vous aime, mais elle est fragile.

— Je suis fou d’elle. Elle m’a laissé un mot totalement flippant ! Un message codé, je n’ai rien compris.

Capucine parle plus bas et plus lentement.

— Je ne veux pas trahir ses confidences, mais elle pense que peut-être, vous l’aimez à travers les yeux de la petite Iris.

— N’importe quoi ! D’où sort-elle une connerie pareille ?

— De la folle qui se prend pour une poupée ! L’autre lui a débité une théorie à la con et comme Colombe est vulnérable en ce moment, il n’en a pas fallu plus pour mettre le feu aux poudres. Pour le coup, la bave du crapaud a atteint la blanche Colombe !

— J’avais raison… Elles se sont vues sur le parking, ajoute-t-il en se parlant à lui-même.

— Martin, vous avez traversé un deuil terrible et vous savez par quoi est passée Colombe. Elle a souffert autant que moi et ma famille. Elles étaient comme une personne et son reflet dans un miroir, elles ne se quittaient jamais. Nous partions en vacances, Colombe venait avec nous, idem avec ses parents. La seule fois où elles se sont séparées sur une longue période, c’était pour ce voyage à Bali. Colombe s’en veut de ne pas l’avoir accompagnée. Des regrets qui la hantent. Avec vous et la petite Iris, elle avait retrouvé foi en la vie. Quand je l’avais au téléphone, je la sentais heureuse. Mais en arrivant à l’aéroport, j’ai eu un coup au cœur.

— Juste avant son départ, j’ai été d’une nullité affligeante. Quand on parle de foirer une chose, j’étais au-delà.

Sa ressemblance avec sa sœur est telle, il ne peut s’empêcher de la détailler. Il note la finesse de ses traits, sa peau diaphane. Comme sa douce, de nombreux piercings ornent ses oreilles, il s’attarde sur son poignet droit. À l’intérieur, le tatouage d’un iris à l’encre blanche lui fait penser à celui de Colombe. Capucine remarque son regard insistant, elle l’effleure de son index.

— C’est l’un des premiers de Colombe et j’ai réalisé le sien.

— Il est fin, très beau.

— Je vais la chercher.

— Merci, Capucine.

Colombe termine un papillon. Elle pose son crayon, s’étire un moment, se frotte le bout des doigts noircis par la mine. Elle observe le sourire bloqué de son amie, et lui demande doucement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Un visiteur t’attend dans la boutique.

— Moi ? Capu, je ne fais pas de tatouage !

— File ! lui ordonne-t-elle.

Colombe s’exécute en affichant un air sceptique, mais dès qu’elle traverse le rideau, le parfum de son amoureux qu’elle reconnaîtrait entre mille lui provoque un étourdissement, un pincement au cœur. Martin l’attire contre lui, la serre si fort qu’elle peine à respirer. Collés l’un à l’autre, ils s’embrassent, sans tenir compte de Capucine et du grand mec qui vient d’entrer et dont les bras sont déjà largement recouverts de dessin. Colombe n’en revient pas qu’il soit là, à Londres. Son visage contre le sien, dans la chaleur de son corps, elle chuchote.

— Comment as-tu su où j’étais ?

— Quand Iris t’a téléphoné, j’étais à côté d’elle.

— J’ai eu tellement peur que tu ne me prennes plus jamais dans tes bras.

— J’ai eu peur que tu n’en aies plus jamais envie.

Dix minutes leur sont nécessaires pour reprendre leurs esprits. Capucine les incite à s’installer sur le divan de l’arrière-boutique. Martin retrouve tous les hémisphères de son cerveau.

— Iris est chez Guillaume et Hélène avec les quatre pattes.

Ses doigts fins contre ses lèvres, il poursuit.

— Colombe, je regrette les derniers jours, l’annonce du départ d’Iris m’a profondément déstabilisé. Je ne voulais pas t’accabler, j’aurais dû t’expliquer. J’avais l’impression de revivre le cauchemar d’il y a huit ans. Avec la mort de ses parents, c’est la période la plus douloureuse de ma vie. Pendant trois semaines, je n’ai quasiment pas dormi, je pensais à elle nuit et jour. Elle était avec sa famille, mais qu’elle ne connaissait pas. C’était épouvantable pour moi. La nuit, je faisais des crises d’angoisses, je manquais d’air, incapable de me raisonner. Mes appels à Nadine étaient une torture. Elle me répétait qu’elle ne faisait que pleurer, qu’elle ne s’habituait pas à eux. J’avais l’impression qu’on m’avait arraché une partie du cœur et qu’il ne battrait plus jamais normalement.

— Iris me l’a raconté. Martin, je l’ai mal pris parce que je t’ai caché une chose. J’étais perdue et tu étais si froid. Depuis plusieurs jours, j’étais comme ces petites algues qui sont ballottées par la marée et qui se cramponnent aux rochers. Quand Olympe m’est tombée dessus sur le parking : le courant m’a emporté.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

Une ombre noire passe sur son visage. Colombe peine à lui rapporter cette conversation qu’elle souhaiterait oublier pour toujours.

— Que tu lui reviendrais et que tu lui reviens toujours ! Que tu m’aimes pour une mauvaise raison et dès l’instant où Iris ne sera plus là, tu en prendras conscience.

Martin glisse ses doigts dans les siens.

— Si seulement tu pouvais te regarder avec mes yeux, tu comprendrais combien je t’aime. Je t’aime passionnément et j’étais terrifié à l’idée de te perdre !

— Elle m’a fait comprendre que vous étiez en train de vous rapprocher. Elle a même sous-entendu que Max avait des vues sur toi.

Il souffle en oscillant de la tête.

— Son cas est désespéré ! Max… amoureux de moi ? Elle doit être prise en charge de toute urgence ! Comment peux-tu nous imaginer ensemble ? C’est impossible, elle est la source de tous nos problèmes et je ne l’aime pas. Je n’ai jamais été amoureux d’elle. Ton cerveau a vrillé !

Colombe a conscience de sa mauvaise analyse. Elle se masse les tempes de longues minutes.

— C’était trop. Que faisait-elle à la clinique ?

— Colombe, tout cela est faux. Son but était de créer le doute dans ton esprit, de provoquer des conflits entre nous et cela a fonctionné. Olympe est venue me voir pour m’inciter à retirer nos plaintes. Elle voulait que l’on discute en particulier et je lui ai répondu devant ma salle d’attente bondée. Barbie est bonne comédienne, mais la chance n’était pas avec elle. Avec ses yeux de chiens battus, elle a commencé par me dire qu’elle n’était pas notre corbeau et qu’il était facile de l’accuser sans preuve. Calmement, je lui ai rétorqué qu’elle perdait son temps et le mien. Et là, une petite dame dans le fond de ma salle d’attente avec son chat s’est levée, a traversé le hall fissa et s’est plantée devant elle. Olympe a même reculé en la voyant arriver. La conversation est partie en eau de boudin et tout le monde en a profité. Si j’ai tout bien compris, il y a quatre ou cinq ans, le fils de cette dame était son associé. Marié et père de famille, il a commis l’imprudence d’avoir une relation avec elle. Lorsqu’il a souhaité y mettre un terme, elle ne l’a pas accepté. Elle lui a fait du chantage, se pointait à la sortie de l’école de leur enfant pour menacer sa femme, les a inondés de messages et d’appels anonymes. Après des mois d’enfer et de harcèlements en tous genres, ils ont dû se résoudre à quitter Concarneau.

— Elle est vraiment tarée… Elle ne nous lâchera jamais !

— Une main courante a été déposée par cette famille, nous allons l’ajouter à notre dossier. Barbie ne va pas s’en sortir avec un battement de cils, elle est cuite. La preuve que nous espérions, nous l’avons. Léopoldine avait raison, elle a fait une erreur. Dans son deuxième envoi, sur l’envers d’une feuille, on peut lire l’en-tête de son agence.

— Qu’a-t-elle répondu à la dame ?

— Elle a tout nié en bloc et a rejeté la faute sur son fils. On a frôlé le crêpage de chignon. J’ai ordonné à Olympe d’évacuer les lieux avant que je la jette dehors. La bouche déformée par sa hargne, Barbie a replacé sa chevelure et a tourné les talons sans demander son reste. Quand elle t’a vue sur le parking, c’était trop beau ! La vipère n’allait pas louper une occasion pareille.

— Je ne sais plus si j’ai envie de vivre à Concarneau. C’est une psychopathe et elle sera toujours là.

— Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, le maître d’un patient m’a appris en consultation qu’elle a de gros problèmes avec son agence. À la suite d’un contrôle fiscal chez un notaire, ils ont mis en évidence des écritures suspectes et sont sur son dos. Sa comptabilité passe au crible, elle va avoir du mal à s’en remettre. Les achats de terrains sont dans leur collimateur. Les vendeurs, des personnes âgées n’y ont vu que du feu, mais le fisc, non ! ajoute-t-il dans un éclat de rire.

Il pose sa main sur son visage.

— Colombe, pourquoi as-tu bloqué mes numéros ? Si tu n’avais pas laissé les chats, j’aurais cru que tu me quittais, que tu disparaissais de ma vie !

— Je vais t’expliquer, mais pas maintenant.

Capucine les rejoint.

— Les amis, le tatouage que je devais réaliser est reporté à demain, je vous abandonne pour la soirée. Stan n’est pas là, mais j’ai les clés de chez lui. Mon château est à vous ! Il y a un resto italien dans la rue voisine, je vous le conseille.

— Un resto japonais, Iris raffole des sushis et moi aussi !

Capucine esquisse un sourire.

— Nan, pas de sushis… Italien, c’est mieux !

— Je ne sais pas si l’on peut rester ? s’inquiète Colombe en questionnant son amoureux du regard.

— On peut, j’ai tout arrangé avec tes parents et mon assistant assure à la clinique. Merci, Capucine.

La miss boucle sa porte, leur souhaite une bonne soirée et file le cœur léger dans les rues animées de Londres.

À la nuit tombée, ils sortent dîner. Il y a si longtemps qu’ils n’ont pas flâné l’un contre l’autre, sans se soucier des personnes autour. Un moment de douceur en amoureux qu’ils savourent. Le restaurant n’est pas loin, mais ils s’arrêtent devant chaque boutique en prenant leur temps.

L’ambiance y est chaleureuse, les tables recouvertes de nappes en vichy rouge et blanc, la lumière tamisée. Un serveur leur demande où ils souhaitent s’installer, Martin choisit un coin tranquille, près d’une baie vitrée. Il leur remet les cartes des boissons. Sans la regarder, Colombe fait le choix d’une eau pétillante.

— Tu ne veux pas un spritz ? Tu adores et ils doivent le maîtriser à la perfection !

— Pas d’alcool.

En quelques secondes, Martin met en place le puzzle : sushis – alcool. Il fixe Colombe en respirant lentement, lui prend la main.

— Colombe, dis-moi la chose que tu m’as cachée ?

Elle se mordille les lèvres, mais elles restent soudées et ses yeux fuient les siens. Il lui prend la main, la lui embrasse. Elle pense à cet instant depuis son arrivée et malgré cela, elle ne sait comment le formuler. Elle aimerait que cette annonce soit la plus belle possible, qu’elle soit gravée dans sa mémoire.

— Colombe, regarde-moi ! Tu es enceinte ?

Elle relève la tête, le fixe de ses deux myosotis.

— Oui… Nous allons avoir un bébé.

Pendant quelques secondes, il ne respire plus. Le sourire extatique, il se lève sans lâcher sa main, l’incite à faire de même. Martin glisse lentement ses doigts sur sa nuque, attire son visage contre le sien.

— Pourquoi me le cacher ? Je suis fou de joie !

— Je n’ai pas trouvé le bon moment. Les catastrophes se succédaient et je ne me voyais pas le dire à Iris. Comment lui annoncer alors que l’épée de Damoclès est au-dessus de sa tête ?

— Je l’entends… mais à moi ?

— Quand ? Lorsqu’elle était si mal à se goinfrer de sucreries et qu’elle cumulait les problèmes au collège ? Le jour où tu as appris qu’ils demandaient sa garde ? Quand tu m’as incendiée pour l’avoir autorisée à monter sur Black ?

— Nous pouvons attendre pour le lui dire. Ne me cache plus jamais rien.

Il réfléchit quelques secondes.

— Tu pouvais venir ici sans pour autant bloquer tous les numéros. Si tu avais besoin d’une pause, je l’aurais compris.

Elle se détache de lui, reprend sa place, il fait de même.

— Mon cerveau a fait un black-out. Je t’en voulais et c’était une façon de te punir, mais pas seulement. Sans nouvelles de moi, tu pouvais réfléchir à notre couple plus posément. Mes incertitudes et mes peurs m’ont dicté ma conduite.

— Iris n’a rien à voir avec ce que j’éprouve pour toi ! Je pourrais argumenter de manière identique. Si Iris n’avait pas tout fait pour te pousser dans mes bras, tu ne m’aurais peut-être même pas regardé. Peu importe la façon. Je t’aime et tu m’aimes. C’est la seule chose à retenir !

Colombe se masse les tempes en soupirant.

— Je regrette d’avoir bloqué tous les numéros. J’ai inquiété tout le monde et personne ne le mérite.

Martin prend une grande respiration, plaque la main de sa douce contre son visage.

— On ne peut pas toujours tout contrôler. N’y pense plus, je n’y pense plus. À l’avenir, si une chose cloche, si tu angoisses, si tu souffres… si tu es enceinte, je veux être le premier à le savoir.

Son regard est plus vert que de coutume.

— Comment te sens-tu ?

— J’ai des nausées terribles au réveil. Pour le reste, tout va bien. J’ai rendez-vous fin de semaine prochaine chez ma gynéco.

— On ne va pas attendre. Dès qu’on rentre, je te fais une écho.

— Tu plaisantes ?

— Un échographe est un échographe !

L’impatience de Martin la fait sourire, dissipe les semaines d’angoisses et d’incertitudes.

Pour les amoureux, c’est une douce nuit de retrouvailles. Leurs peaux, leurs parfums se mélangent. Le goût de leurs lèvres, leurs corps mêlés dans une osmose identique à la première fois les transportent. En milieu de nuit, Martin se réveille en sursaut, s’enroule autour d’elle. La main plaquée sur son ventre, il ne cesse de penser à ce petit être qui grandit en elle : le parfait mélange de tous les deux. Avec un sourire d’ange, il imagine sa belle avec la silhouette d’une femme qui porte la vie. Martin se sent le papa d’adoption d’Iris, mais cette étape, il ne l’a pas vécue. Il l’a souhaitée, il l’a rêvée. Ce tout nouveau bonheur lui provoque une insomnie euphorique. De longues minutes, il fixe le plafond en pensant à Iris lorsqu’ils le lui annonceront.

Épuisée par ses nuits sans sommeil, Colombe a dormi comme un bébé. Capucine les retrouve à neuf heures. Elle arrive avec des scones tout frais, ce qui tombe plutôt bien, Colombe vient de préparer le thé et le café. Elle se jette sur la petite spécialité dont elle raffole, se contente de le recouvrir de confiture de framboise. Les Anglais ont pour habitude de mettre de la clotted cream avant le délice sucré. Capucine et Martin s’en régalent. Ne souhaitant pas amplifier ses nausées, la future maman préfère s’abstenir. Tous les trois attablés, une chose intrigue Martin.

— Colombe, pourquoi ne m’as-tu jamais dit que Capucine était la sœur d’Iris ? Tu nous as raconté ton séjour ici, sans jamais y faire allusion.

Ses yeux prennent l’eau, elle ne termine pas son scone.

— Après sa mort, il n’y avait pas un jour sans qu’on me parle d’elle. Mes parents, nos amis me bombardaient de messages. Son amoureux, Antonin, me harcelait. Je ne supportais plus de recevoir ses mots larmoyants et encore moins de l’avoir en face de moi. Je n’éprouvais pour lui que de la haine. J’ai souvent pensé qu’il aurait dû mourir à sa place. J’avais besoin de diriger ma rage contre quelqu’un et je n’en suis pas fière. Mes relations avec mon entourage étaient devenues invivables. La seule qui me supportait, c’était Suzette. Elle n’a jamais failli. Quand j’ai décidé de rejoindre Capu, ma mère était hors d’elle, me répétait inlassablement : « Capucine n’est pas Iris. Elles se ressemblent trop. Tu vas faire un transfert et ce n’est bon ni pour toi ni pour elle ». En fuyant ici, j’ai pu faire mon deuil avec une personne qui vivait la même chose que moi. Je suis venue pour ça. Pas pour retrouver le double d’Iris. On s’est accrochées l’une à l’autre et aucune n’a coulé. Nous n’avions pas besoin d’en parler, nous savions.

Capucine pose sa main sur la sienne en essuyant une larme.

— À mon retour en France, j’ai construit des murs hauts et épais et j’ai verrouillé les portes. Mon initiation aux tatouages auprès de mon amie était l’unique chose qui filtrait. C’était la version officielle. Pour éviter les questions, je me suis conditionnée pour ne jamais préciser qu’elles sont sœurs. Le raconter, c’est le revivre, tout comme toi avec le départ d’Iris il y a huit ans. Un jour, je pourrai en parler sans douleur, ce n’est pas encore possible. Les portes peinent à s’entrouvrir. Venir ici était une manière de mettre sur pause ; de cicatriser mes blessures, de prendre du recul. Ne pas mourir de chagrin. Et cette fois-ci, également. Un réflexe de survie. Certains maux ne guérissent pas tout seuls, ils aspirent à un plus. Mon plus, c’est Capu. Avant d’aller à l’aéroport, je suis passée sur la tombe d’Iris pour la première fois. J’avais besoin d’y être et de lui annoncer ma grossesse. J’ai tellement mal en pensant qu’elle ne connaîtra jamais ce bonheur.

Colombe est en larmes, mais elle le verbalise. Martin et Capucine en ont conscience, c’est un grand pas en avant sur son chemin de résilience.

— Là où elle est, Iris est folle de joie pour toi.

Capucine la serre dans ses bras.

— Je suis folle de joie pour toi. Colombe, tu ne remplaceras jamais ma sœur, mais je n’ai aucune honte à le reconnaître ! Quand je suis avec toi, j’ai un peu l’impression d’être avec elle. Tu peux venir autant que tu le souhaites… mais pas sans prévenir Martin, glousse-t-elle pour faire une note d’humour. Il est encore tout blanc !

— J’étais comme un lion en cage… Et je ne peux imaginer si j’avais su que tu étais enceinte. Max et Paul n’osaient plus m’appeler. Le deuxième soir, j’ai envoyé un message à Léopoldine pour savoir si tu étais chez elle.

Colombe esquisse un sourire en pensant à la jeune maman qu’elle souhaite connaître davantage.

— Qu’est-ce qu’elle t’a répondu ?

— Elle était à Paris et n’avait aucune nouvelle de toi. Elle me conseillait la patience et m’a écrit une jolie phrase : « parfois, on a besoin de se perdre pour mieux se retrouver ».

Martin apprécie la personnalité de Capucine, une trentenaire indépendante, qui mène sa vie comme elle l’entend. Le tutoiement s’impose rapidement. Entre eux, le dialogue est d’une remarquable simplicité.

— Tu vis à Londres depuis longtemps ?

— Presque dix ans, je n’ai pas poursuivi mes études après le bac. Je voulais faire du tatouage et j’ai fait le choix de Londres pour cette raison. Un homme formidable m’a formée et m’a laissé son salon en gérance depuis quatre ans. Dans cette ville cosmopolite et multiculturelle, personne ne s’étonne de rien. Il y a une liberté que je n’ai pas connue ailleurs. Une vie classique ne m’a jamais attirée, je suis l’excentrique de la famille. Contrairement à Colombe, je ne souhaite pas être mère.

— Tu viendras nous rendre visite ? Iris ne va pas te lâcher, ton style va la faire frémir !

Il marque une pause en riant.

— D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une bonne idée. Elle me saoule avec ses envies de tatouages, je joue avec le feu !

Capucine lui sourit. Son visage pétille dès qu’il parle de sa petite fleur.

— L’été prochain, je serai là, c’est promis ! Bébé aura pointé le bout de son nez, je ferai d’une pierre deux coups. En général, je rejoins la Bretagne deux ou trois fois par an et mes parents viennent. C’est difficile pour eux comme pour moi. L’âme de ma sœur est trop présente et notre ressemblance joue en ma défaveur. Lorsqu’ils me regardent, ils voient aussitôt le visage de leur fille disparue. Je ne le supporte pas. Ils tiennent le coup en s’accrochant à des petits riens, des instants de bonheur qui leur permettent de vivre un peu moins douloureusement.

— C’est ce que nous faisons tous ! lui sourit Martin avec un signe de tête. Personne ne traverse l’existence en un seul morceau. Cela ne doit pas nous limiter ou nous faire peur. Les blessures font partie de nous. Parfois, elles nous transforment et nous rendent meilleurs.

Ils se comprennent, savent qu’après la perte d’un proche, d’une âme sœur, la vie ne sera plus jamais comme avant. Réapprendre à être heureux, à aimer la vie ; laisser sa culpabilité sur le bord du chemin ; retrouver une insouciance est une lutte de chaque instant. On surmonte les obstacles, on apprivoise nos douleurs. Ces petits riens, ces instants de bonheur doivent être conservés, protégés, comme une flamme sur le point de s’éteindre. Sa force, Martin la puise en Iris. Depuis huit ans, elle guide chacun de ses gestes, de ses actes, de ses pensées. Après le drame, elle lui a donné le courage de se lever chaque matin, de rire à nouveau, de voir le futur d’une manière douce et de se battre parfois. Colombe n’avait personne. Juste un grand vide qu’elle n’est pas parvenue à combler. À présent, Martin et Iris l’occupent en partie et bientôt un petit être y fera sa place. Dans son cœur, il y aura toujours un espace vide, mais dans son ciel, une étoile brille. Peut-être aux côtés de celles de Loïc et Gaëlle.

Capucine les abandonne pour la matinée, un tatouage l’attend. Après le déjeuner, elle les entraîne dans une grande virée des quartiers qu’elle aime. Martin et Colombe regrettent l’absence de leur petite fleur. Ils l’imaginent aux anges dans ces lieux si surprenants où les murs sont couverts de graffitis : des œuvres d’art. Ils y rencontrent des allures stupéfiantes, des looks particuliers aux cheveux colorés. En flânant dans Hyde Park, ils y croisent une jeune femme faisant un jogging en robe de chambre rose. Martin se stoppe pour l’observer.

— Elle a quand même des baskets, éclate-t-il de rire.

— Voilà, c’est Londres ! lui rétorque Capucine. Et tu es le seul à la regarder passer.

Le soir venu, l’émotion est là. Leur vie les attend, leurs soucis aussi. Cette petite parenthèse leur a beaucoup apporté. Colombe en repart boostée, rassurée sur les sentiments de son amoureux. Martin en sait un peu plus sur sa belle et une amie complète leur bande.

Après des baisers et des promesses de se revoir très vite, les futurs parents prennent le chemin de l’aéroport. La séparation les enveloppe d’une douce mélancolie, mais elles sont heureuses de cette semaine ensemble. Dans quelques heures, Colombe retrouvera Iris, ses boules de poils et ses parents. Ils ont convenu de garder secrète la future naissance. Combien de temps ? L’avenir le dira.

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