Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 36 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Les Iris de Colombe

 

Pendant leur séjour, les amoureux ont peu parlé de la bataille avec Nadine et Jacques. Pour quelques heures, ils n’ont pensé qu’à eux en savourant le petit bonheur qui se profile. Quelques instants de paix, de calme au milieu des vagues scélérates.

Dans l’avion du retour, sanglés l’un contre l’autre, Martin lui fait un rapide condensé de l’avancée de leur requête.

— Iris a un avocat qui ne représentera qu’elle, c’est mieux. Il a aussitôt fait une demande pour qu’elle soit entendue par la juge, ce qu’elle a accepté. Elle devrait être convoquée dans les jours qui viennent.

Colombe est au courant de sa fugue, Martin lui en a raconté les grandes lignes dès son arrivée à Londres, mais certains détails lui manquent.

— Jacques et Nadine en ont vu de toutes les couleurs. Le premier soir, elle s’est enfermée dans sa chambre, ils ont dû faire appel à un serrurier. Sitôt la porte ouverte, elle lui a déclaré que sa grand-mère l’avait séquestrée et qu’elle ne savait plus où était la clé, en sous-entendant qu’elle avait des problèmes de mémoire. Elle a été jusqu’à lui demander s’il pouvait prévenir la gendarmerie. Son grand-père était effaré par son aplomb. Pour bien leur donner le ton du séjour, elle leur a asséné que mentir n’était pas un obstacle et qu’elle était dotée d’une imagination fertile.

Colombe éclate de rire.

— Je ne devrais pas, la situation n’est pas risible.

— Attends la suite, rit de bon cœur Martin. Le lendemain, Nadine avait invité des amies pour un déjeuner. Il fera date ! Une des dames a eu le malheur de lui demander si elle était contente de passer quelques jours de congé chez ses grands-parents. Iris ne l’a pas loupée. Elle lui a répliqué qu’elle n’était pas en vacances, mais assignée à résidence dans un foyer qui n’est pas le sien et ne le sera jamais. Et que, bien loin d’en être contente, elle comptait les minutes qui la séparaient de son départ. Piquée par sa réponse, la dame lui a rétorqué sèchement que ses grands-parents ont des droits sur elle, qu’elle le veuille ou pas. Elle me l’a mimé, Iris est très forte. En se redressant, elle lui a balancé : « Madame, vous faites erreur, personne n’appartient à personne ! Jacques et Nadine ont un droit de visite, rien de plus. Vous estimez normal de me forcer à venir chez deux personnes de soixante-dix ans qui n’ont manifestement aucune envie de s’occuper d’une ado ? De m’arracher aux bras d’un homme qui m’a élevée et qui m’aime comme sa fille ? Si c’était votre fils à la place de Martin ? Et si vous étiez à ma place, vous trouveriez encore cela normal ? Je ne le pense pas. Avant de parler ou d’émettre un avis, il convient d’en connaître exactement la situation, ce que vous semblez ignorer. Écouter seulement la version de votre amie est un peu trop facile et fausse votre analyse. Nadine et Jacques sont les parents de mon papa, ils n’ont jamais été des grands-parents pour moi. D’ailleurs jusqu’à mes quatre ans, j’ignorais leurs existences ! ».

Colombe n’est pas vraiment étonnée de la repartie de sa poupée aux tortillons. Dès qu’elle doit entrer dans une bagarre, Iris cesse d’être une adolescente de douze ans. Les mots lui viennent facilement. Sa façon de s’exprimer change et devient celle d’une adulte. Elle ne se laisse pas ébranler et n’est pas intimidée par l’âge ou les personnes qui lui font face et se lient contre elle. Même sa voix est différente. Elle n’est plus une petite Iris ballottée par le vent. Les pieds ancrés dans le sol, elle rend les coups, les donne parfois en premier et le plus fort possible. Son argumentation pour son jeune âge déstabilise ses opposants, et elle sait fort bien l’utiliser à ses fins.

— Une autre dame voulant calmer le jeu et venir au secours de Nadine lui a répondu gentiment : « Ne sois pas si dure, tes grands-parents souhaitent rattraper le temps perdu ». Iris l’a fusillée du regard en répliquant : « Madame, le temps perdu ne se rattrape pas, cela se saurait. Ils ont une curieuse façon de se ressaisir. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre et je suis une mouche rebelle ! ». Une autre amie a marmonné : « Une mouche, je ne sais pas… une future magistrate, sûrement ! ». Nadine était déconfite, rouge jusqu’aux oreilles. Iris ne leur en a pas laissé placer une. Dès qu’elles lançaient un sujet, elle ramenait sa fraise. Le soir, elle a entendu Nadine dire à son mari qu’elle avait besoin de faire une sortie sans Iris. Son comportement l’avait couverte de honte, elle n’en pouvait plus. Et comme Jacques avait prévu d’aller au golf, notre petite fleur a immédiatement préparé son baluchon pour mettre les voiles.

— Ils l’ont laissée seule toute la journée ?

— Ce n’est pas la première fois. Iris savait qu’ils ne reviendraient pas avant dix-sept heures et qu’ils ne s’apercevraient pas de son absence avant le dîner. L’assistante sociale a dans la foulée prévenu la juge. Et ça, c’est bon pour nous.

— Ça m’attriste. Au lieu de les rapprocher, Iris développe de la haine envers la famille de son papa.

— Colombe, je n’aime pas non plus, mais nous devons nous battre avec les mêmes armes qu’eux. Si je la sentais indécise, paumée, mon attitude serait différente. Ma motivation a toujours été qu’elle soit heureuse et elle ne l’est pas avec eux, ne l’a jamais été. J’ai longtemps pensé qu’elle ne parvenait pas à être proche d’eux parce qu’elle ne les connaissait pas suffisamment. En la déposant chez Guillaume et Hélène vendredi, tout m’est apparu clairement. Tu l’aurais vue se jeter dans leurs bras. Limite, elle me faisait comprendre que je pouvais filer, qu’elle allait s’éclater. Il y a de l’amour entre eux. Entre Iris et ses grands-parents, c’est un lien filial, rien d’autre. Je le déplore, mais ils sont les seuls responsables. Je ne peux rien y faire !

— Et son oncle ? Son papa a un frère, Iris m’en a parlé l’été dernier.

Colombe évite de lui dire qu’elle est au courant de la conversation secrète.

— Je le connais peu. Il est militaire et part pour de très longues missions. Sa femme est sympa et leurs deux garçons aussi, mais ils n’ont jamais émis le souhait de prendre Iris pour des vacances ou autres. Elle aime bien ses cousins, mais leurs centres d’intérêt sont différents. Elle est contente quand elle les voit, mais vivre avec eux n’a jamais été une option.

— Et du côté de sa maman ?

— Comme je te l’ai dit, ses grands-parents sont âgés. Ils ont eu Gaëlle tardivement. La mort de leur fille unique les a secoués, et ils ne pouvaient assumer Iris. Au début, ils venaient une fois par an. Ils l’appellent pour son anniversaire, pour Noël, et ça s’arrête là. Le papa de Gaëlle a de gros problèmes de santé. Ils ne se déplacent plus et ne souhaitent pas la recevoir. Je les comprends.

Le visage de Colombe se ferme en pensant aux parents de Martin qu’elle ne connaît pas. Sans être un homme secret, il parle peu de sa famille. Marthe et Mathieu sont tous les deux pédicures podologues. Après une enfance et une adolescence qu’il qualifie de plutôt cool, il s’est lancé à corps perdu dans ses études de vétérinaire. Les relations avec eux sont bonnes, mais la venue d’Iris dans sa vie ne leur a pas provoqué un sentiment positif. Ils ne font pas d’effort, il n’en fait pas non plus.

— Et avec tes parents ? Iris a déjà cohabité avec eux ?

— Quelques week-ends à Brest et à Concarneau. Iris ne les intéresse pas et c’est réciproque. Ils ne la considéreront jamais comme leur petite-fille et ont l’honnêteté de le reconnaître. Quand nous sommes ensemble, l’ambiance n’est pas pourrie, mais ma maman n’est pas maternelle. Ils ont accepté ma décision, sans pour autant la valider.

Il réfléchit une minute.

— Je crois qu’ils s’en foutent. Dès l’instant où cela n’a pas d’incidence sur leur vie, ce n’est pas leur problème. Mes parents forment un mariage fusionnel, ils travaillent et font de la voile ensemble. C’est le genre de couple qui aurait pu vivre sans enfant. Cela explique sans doute que je sois fils unique.

— Mais quand nous aurons notre bébé, ils feront une différence. Je ne supporterai pas qu’Iris en souffre.

— Je n’ai pas l’intention de les voir davantage. Ils sont mes parents, je les aime, et je suis certain qu’ils m’aiment profondément. Nos vies ont pris des chemins qui se croisent trop peu pour qu’elle en souffre.

— Tu penses souvent à Loïc et Gaëlle ?

La coquille se craquelle. Son regard vert s’éclaircit puis se trouble, Colombe s’en émeut. Elle glisse ses doigts dans les siens, pose sa tête sur son épaule.

— Tous les jours. Comment pourrait-il en être autrement ? Je vis avec le parfait mélange de tous les deux. Je me questionne sans cesse. Auraient-ils fait ou dit comme moi ? L’auraient-ils autorisée à faire telle ou telle chose ? Approuvent-ils ma façon de l’élever ? Loïc était un papa patient, fou d’amour pour sa fille. Iris faisait de lui ce qu’elle voulait. Gaëlle avait tendance à contrebalancer en étant plus stricte, moins souple. Les premiers mois, je me refusais de penser à eux. La douleur était trop forte, je n’aurais pas pu m’en occuper correctement.

— Elle les réclamait ?

— De moins en moins souvent avec le temps, nous avions fait appel à une pédopsychiatre pour qu’elle le vive le mieux possible. Expliqué ce qu’est la mort à une enfant de quatre ans, je n’avais pas les mots. En apprenant leur décès, le ciel m’est tombé sur la tête. Anéanti, j’ai fermé la clinique une semaine. Mon cerveau était en pause, mais je devais garder la tête hors de l’eau pour Iris. Notre cohabitation depuis sa naissance nous a sauvés. Pendant sa période de cauchemars, ce n’était pas forcément Gaëlle ou Loïc qui venait la rassurer. Plus tard, ses questions me faisaient parfois vaciller. Elle me demandait s’ils la voyaient et où ils étaient. Je pleurais un bon coup et je lui répondais qu’ils étaient en elle, et qu’ils l’accompagnent chaque minute de sa vie.

Il retient ses larmes.

— Jamais je n’abandonnerai. Même si je dois me lancer dans une procédure qui va durer des années et utiliser tous les recours possibles, je ne la lâcherai pas.

— On ne la lâchera pas. La mort m’a pris une Iris et la vie m’en offre une autre… comme pour s’excuser de son erreur.

Martin lui embrasse la paume de la main, la plaque sur son visage. Depuis le décès de ses amis, il avait fait le deuil d’une vie de couple. Sans se projeter, il se disait qu’il pouvait avoir une amoureuse sans l’imposer à Iris et n’en souffrait pas. Il vivait la paternité avec elle, n’en demandait pas plus. L’arrivée de Colombe a tout chamboulé et exacerbé son désir de créer une famille, prolongement de celle qu’il a avec Iris. Un voile étrange passe dans le regard de Martin, il va s’ouvrir à sa belle comme jamais.

— Quand Iris est née, leur bébé dans ses bras, Loïc m’a dit qu’il n’avait jamais éprouvé un amour aussi fort. Dans mon esprit, Iris est leur fille, mais dans mon cœur, elle est la mienne. À leur mort, j’ai ressenti pour elle cet amour.

— Bien sûr qu’elle est ta fille, elle est même déjà la nôtre.

— Ma plus grande peur, ces huit dernières années, était d’avoir un gros problème de santé ou de décéder brutalement comme Loïc et Gaëlle. Et cette peur n’était pas pour moi, mais pour Iris. Imaginer qu’elle soit contrainte de vivre avec la famille de son papa me tétanisait. J’évitais d’y penser, la nuit, j’en perdais le sommeil. Ton arrivée dans nos vies a fait disparaître mes craintes en faisant abstraction de Nadine et Jacques. J’étais tellement sûr que tu accepterais de la garder avec toi, je ne t’ai même jamais posé la question.

— Tu m’imaginais comme votre bonne étoile et je suis la source de tous vos tourments.

Martin l’embrasse tendrement.

— Tu es notre bonne étoile ! Ses grands-parents doivent échafauder leur plan pour la récupérer depuis un moment. Olympe leur a apporté sur un plateau le prétexte idéal.

— Sans doute. Cela n’efface pas ma culpabilité.

Martin lui prend la main, la plaque contre sa joue. Colombe comprend immédiatement qu’il prépare une demande qu’elle est susceptible de refuser. Le sourire en coin, elle le fixe.

— Colombe, tu dois te débarrasser de ton tacot, ce n’est plus possible. Comment oses-tu t’aventurer sur l’autoroute à bord de ce cercueil ambulant ?

Elle retire sa main en riant, ajoute en minaudant.

— Tu exagères… Elle n’est pas si pourrie que ça !

— Quand tu démarres, on doit l’entendre pétarader depuis La Pointe du Raz ! Avec elle, inutile d’expliquer ce qu’est un moteur à explosion ! Tu risques à tout moment la perte d’audition ! Chaque fois que je la prends, je n’essaie même pas d’allumer la radio !

Colombe éclate de rire.

— Elle ne fonctionne pas !

Elle affiche une moue boudeuse.

— Je ne me sens pas en danger, j’ai juste peur d’une panne. Pour le reste, ça va…

— Bébé luciole ne voyagera pas dans cette chose… C’est hors de question !

— Je l’aime trop.

Pour adoucir le moment et lui faire entendre raison, Martin la serre contre lui, poursuit d’une voix douce et grave.

— Tu vas la laisser à Rennes chez tes parents. J’ai pris l’initiative de contacter un garagiste spécialisé dans les tacots de collection. Si tu es d’accord, il viendra la chercher. De cette manière, tu ne la verras pas partir.

— Et je me mets au vélo ? Enceinte, ce n’est pas super prudent !

— Je te laisse ma voiture. Tu aimes la conduire et elle est parfaite pour une famille. Pour mes déplacements professionnels, je me trouverai un autre véhicule.

Martin lui embrasse le front en la scrutant du coin de l’œil.

— Ta proposition me plaît, mais la vendre… non !

Son amoureux comprend qu’il y a autre chose.

— Je t’écoute.

— Avec mon amie Iris, nous avons passé notre permis de conduire en même temps. Dans la foulée, nous avons décidé d’acheter la Coccinelle ensemble, un véhicule pour deux était largement suffisant. On l’adorait, quatre années de folles épopées. Parfois, j’ai la sensation de l’avoir à mes côtés. Quand elle nous a quittés, ses parents n’ont pas souhaité que je les rembourse, et il est vrai, la somme était dérisoire. J’ai fait la promesse à Arnold de ne jamais la vendre. Nous allons effectivement la laisser chez mes parents et dès qu’il se sentira près, il viendra la récupérer.

— Merci. Je me voyais parlementer pendant des jours. Tu y avais déjà pensé. Je me trompe ?

— C’est le moment, je le sais.

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