Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 41 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Après la tempête

 

Quand les filles les rejoignent dans la cuisine, Marthe se précipite en s’essuyant les mains dans son tablier par des gestes maladroits.

— Je suis désolée. L’idée était de me faire pardonner pour les mots de ce matin et c’est tout le contraire qui s’est produit. J’ai aggravé mon cas. Je ne toucherai plus à rien, je vous le promets !

— C’est oublié ! lui répond Colombe sans la rassurer davantage.

Marthe attend une parole d’Iris, elle ne vient pas. La tête basse, elle retourne à sa cuisine. Colombe apprécie sa démarche et ses excuses qu’elle pense sincères. Belle-maman fait des efforts et veut se racheter une conduite.

Les filles mettent la table et très vite tout le monde s’installe. Iris grimace en voyant arriver le plateau de fruits de mer dont elle n’est pas fan. Marthe continue sur sa lancée en déposant près d’elle des raviolis largement recouverts d’une délicieuse et odorante sauce tomate et saupoudrés de parmesan.

— Je les ai cuisinés spécialement pour vous deux.

— Merci, madame, répond poliment Iris en levant haut les sourcils.

Tous se regardent du coin de l’œil. Marthe tire sa chaise, s’assied en se préparant mentalement. En dépliant sa serviette, elle prend une grande respiration, puis s’adresse à nouveau à Iris.

— Habituellement, je demande à Martin ce genre de chose, mais aujourd’hui, je vais te poser la question directement. Pourquoi refuses-tu de nous appeler par nos prénoms ?

La miss jette une œillade à Colombe qui lui fait signe de répondre d’un mouvement de tête.

— Vous avez dit que je ne serais jamais dans votre famille, donc je ne tiens pas à les utiliser. Pour vous, je ne suis personne, idem pour moi.

Marthe a un mouvement de recul en plissant le front.

— Je n’ai jamais prononcé de telles paroles.

— Oh que si ! Votre mémoire vous joue des tours. Un jour, vous avez dit à Martin que vous ne pouviez pas me considérer comme votre petite-fille. Soyez tranquilles… pareil pour moi. Vous ne serez jamais mes grands-parents, il n’y a aucun risque !

Marthe se cale contre le dossier de sa chaise.

— Iris, quand Martin a fait le choix de te garder avec lui, nous n’approuvions pas sa démarche, pour plusieurs raisons. Il était jeune, venait de terminer ses études et avait travaillé dur. Nous imaginions un futur différent pour lui, et il est vrai, nous avions peur que tu sois un frein à sa vie d’homme. Vivre dans une famille recomposée n’est pas à la portée de chacun, et la difficulté était plus grande, puisque tu n’es pas sa fille biologique. Tout cela nous inquiétait. Parfois, nous choisissons mal nos mots et nous les regrettons. C’est le cas aujourd’hui. Toi et Colombe, un lien fort vous unit et je m’en réjouis. Je ne te demande pas de nous aimer, j’espère juste que nous pourrons avoir des rapports plus détendus. Ni Mathieu ni moi ne sommes attirés par les petits et je n’ai jamais été très chaleureuse. Cela n’a rien à voir avec toi.

Martin est heureux de ses paroles. Pour la première fois depuis huit ans, ils mettent cartes sur table. Iris l’a écoutée tout en engloutissant les raviolis qu’elle vient de lui poser dans l’assiette.

— Pourtant, hier soir et encore ce matin, vous lui avez dit qu’il devait se débarrasser de moi.

— Je suis fière de Martin. Je suis fière et admirative. Ce qu’il fait avec toi, j’en suis incapable. Il est mon fils, mais nous sommes très différents. Parfois quand deux personnes sont opposées, il y a des incompréhensions. Je pensais à tort que cela provoquerait des tensions dans son couple. Comme me l’a dit Colombe, une fois de plus, je suis totalement à côté de la plaque.

Iris sourit en préparant sa phrase, elle arbore une jolie moustache rosée.

— Bon, on ne va peut-être pas devenir copine, mais je vous aime plus que ce matin. Et vos raviolis sont extra !

Marthe émet un soupir de soulagement. Elle n’est pas femme à s’aplatir de la sorte, Martin et Colombe apprécient ce geste. Conforme à ses habitudes, Mathieu n’a pas prononcé une parole. Il se contente de lever son verre de vin en signe d’approbation.

C’est le repas le plus détendu de leur séjour. Iris ne boude plus et Mathieu a le désir de mieux connaître Colombe.

— Vos parents sont médecins à Rennes ?

— Ils travaillent ensemble, comme vous. D’ailleurs, vous me faites beaucoup penser à eux… un couple fusionnel.

Iris éclate de rire.

— Ah non ! Madame Legwen…

Tous braquent les yeux sur elle.

— Rangez vos colts… Ça va, j’ai pigé ! Marte ressemble plus à Rébecca, Hélène n’est pas comme ça !

En se trémoussant sur sa chaise, elle se bidonne, vite rejointe par Martin et Colombe. Marthe fronce les sourcils en saisissant à demi-mot.

— Une petite voix intérieure me laisse entendre que ce n’est pas un compliment. Qui est Rébecca ?

Iris continue sur sa lancée. Hier, elle était muette, ce n’est plus le cas ce soir.

— C’est la tante de Colombe, je l’ai surnommée Maléfique. La première fois que je l’ai rencontrée, elle m’a foutu les jetons. Depuis, elle picole et elle est beaucoup plus drôle. J’ai presque envie de passer des vacances chez eux.

Martin éclate de rire en voyant l’expression faussement atterrée de sa maman.

— Merci beaucoup ! Je ressemble à une Maléfique portée sur la boisson. On est quitte, ma belle ! Tu m’as largement rendu la monnaie de ma pièce.

D’un coup, Marthe et Iris ne parlent qu’entre elles.

— Son mari, Étienne, est sympa. C’est le frère du papa de Colombe.

— Il s’appelle comment ?

— Guillaume ! Je l’adore. Il m’a dit qu’il est d’accord pour être mon grand-père d’adoption. Je lui fais penser à Colombe quand elle était petite.

— Contrairement à nous. C’est le message que tu veux nous faire passer ?

— Non. Je le signale, c’est tout ! C’est la vérité, je ne vois pas pourquoi je ne m’en vanterais pas !

Le regard humide, la future maman stoppe son repas. La mine réjouie d’Iris s’efface en l’observant.

— J’ai dit quelque chose qui te fait de la peine ?

— Quand as-tu eu cette conversation avec Guillaume ?

— Quand vous étiez à Londres. On était au marché tous les deux et le poissonnier lui a demandé qui j’étais. Il a répondu : « ma petite-fille ». Et j’ai pleuré. J’étais trop contente. Après, il m’a dit qu’il a tout de suite su qu’on s’entendrait bien, qu’il était heureux de m’avoir dans sa famille. Je ne l’appelle pas papi, faut pas pousser, j’aime trop son prénom. Mais dans mon cœur, il l’est.

— Guillaume est une personne rare, un merveilleux papa. Il ne m’a jamais fait défaut. Avec ma grand-mère, ils sont mes bouées de sauvetage, mes phares dans mes tempêtes.

— Je suis jaloux, bougonne Martin. Guillaume est en train de me détrôner…

Iris fonce dans ses bras.

— Nan, c’est pas possible. C’est toi que j’aime le plus au monde ! Elle se redresse en ouvrant grandes ses deux billes bleues. — Je crois que je t’aimerai encore plus quand tu seras OK pour un tatouage !

Ils éclatent tous de rire, Martin ne se donne pas la peine de répondre. Mathieu reprend la main, il veut en savoir plus sur la famille de Colombe.

— Vos frères sont mariés ?

— Gonzague a deux enfants, un petit Léon et une petite Violette. Mayeul et Vincent viennent de convoler. J’espère qu’ils pourront adopter un petit. C’est compliqué.

Colombe observe l’attitude de ses beaux-parents. Ils ont compris qu’ils sont un couple gay, cela ne semble pas les perturber. Iris ne s’arrête plus, elle ne leur a jamais autant parlé.

— Gonzague et Mayeul sont jumeaux et des fois, dans les familles et ben il y en a plusieurs. Ma copine Solène m’a dit que c’est un truc héréditaire. Si ça se trouve, un jour, nous aussi on en aura ! Hein Martin ?

— Oui Iris, rigole Martin. Si ça se trouve…

Il prend la main de Colombe, lui embrasse tendrement. Leur secret est bien difficile à garder. Quelques semaines de patience, et ils pourront partager leur bonheur. Ils ne s’attendent pas à une explosion de joie de la part des Legwen, le reste de la troupe compensera.

— Martin, comment va Black ?

— Très bien, Colombe le monte plus souvent que moi. Je manque de temps.

— Bientôt, moi aussi je pourrai partir en balades sur son dos, s’emballe la cavalière en herbe.

— L’espoir fait vivre, rétorque Martin. On verra dans trois ou quatre ans !

— C’est Mathieu et Marthe qui le lui ont offert pour ses trente ans, explique-t-elle à Colombe. Il était drôlement content. C’est son plus beau cadeau. Hein Martin ?

Il lui sourit tendrement.

— C’est un très beau cadeau, mais il n’est pas le plus beau.

Il marque une pause, sa voix se feutre.

— Le plus beau, ce sont tes parents qui me l’ont fait, sans le vouloir.

Iris s’éjecte de sa chaise, fonce dans ses bras.

— Toi aussi, t’es mon plus beau cadeau.

Elle étouffe un gloussement contre son épaule, regagne sa place.

— Il y a aussi Sultane. Quand Martin me l’a offerte, j’ai pleuré pendant une heure. Je voulais dormir avec elle.

Martin émet un rire grave.

— Paul ne savait plus comment se débarrasser d’elle. J’étais parti pour une urgence, il m’a téléphoné en me disant qu’elle refusait de sortir du box.

Marthe sourit à son fils.

— Comme c’est étrange. Tu as fait la même chose avec ton premier poney. Tu voulais le ramener dans le jardin.

— J’adore les poneys, ils sont les mascottes du haras. On a l’impression qu’ils sont bébés, alors on les chouchoute. Pour les tout-petits, Paul en a un, presque de la taille d’un gros chien. Il est minuscule et craquant… mais alors, un caractère ! Des fois en balades, il se stoppe, refuse d’avancer. Tout le groupe doit attendre que monsieur se décide. Il est là, à nous regarder, genre : « J’avancerai si je veux ! ». Et d’un coup, il part comme une flèche, ne s’arrête plus. Les parents lui courent derrière pour le rattraper !

— Comment s’appelle ce petit malin ? la questionne Mathieu.

— Polochon. Les petits préfèrent : Polochon… tête de cochon !

— Je ne me souviens plus du nom de ton premier poney.

Marthe interroge son fils du regard. Iris le devance.

— Kiwi !

— Martin t’a raconté ?

— Oui et je l’ai même vu en photo. Une sacrée tête de mule ! Il l’a fait tomber et Martin s’est cassé la clavicule.

— Maman, s’il te plaît, épargne-nous la suite !

— Si vous voulez devenir ma copine, vous avez intérêt à nous raconter !

Iris explose de rire.

— J’ai quelques dossiers sur Colombe, aucun sur Martin.

La mine suppliante, Colombe et Iris la fixent.

— Pardon, mon fils… je ne peux résister !

Marthe doit attendre la fin de son fou rire pour poursuivre.

— À la suite de sa fracture, il avait l’interdiction de monter. Martin était plâtré de l’épaule jusqu’à la taille. Aujourd’hui, ce n’est plus comme ça, mais à l’époque, le choix n’était pas possible. Les quatre premières semaines, il s’y est tenu. Voyant sa délivrance proche, son plâtre devait être retiré deux jours plus tard, il n’en a fait qu’à sa tête. Avec l’aide d’un copain, ils ont sellé Kiwi. Pour monter dessus, c’était plus compliqué. Martin a grimpé sur une barrière et son ami lui a approché la tête de mule. Ce qui devait arriver arriva. Martin avait à peine son pied dans l’étrier, vif comme l’éclair, Kiwi a détalé telle une fusée. Le copain est resté cloué au sol, incapable de l’arrêter.

Mathieu éclate de rire en prenant le relais.

— Juste un pied dans l’étrier, et cramponné d’une main à la selle, le malheureux a fait plusieurs mètres sans pouvoir le diriger et passer son autre jambe de l’autre côté. Comme Kiwi était parti pour faire une grande balade, le cavalier en herbe n’a pas eu d’autre choix : il a sauté. Atterrissage sur les fesses, fracture du coccyx. L’équitation était terminée pour à nouveau cinq semaines.

Habituellement silencieux, Mathieu n’en a pas moins des dons pour le mime. Les filles sont pliées de rire, Marthe tente d’essuyer maladroitement les coulures de son mascara.

— J’ai désobéi et j’ai été puni. Monter avec un coccyx fracturé, je ne m’y suis pas aventuré. Même au bout du temps de consolidation, j’y allais mollo, se marre Martin.

— C’est la passion des chevaux qui l’a poussé à devenir vétérinaire. Il devait se spécialiser dans ce domaine, la vie en a décidé autrement, ajoute Marthe.

Iris capte immédiatement.

— Martin, c’est à cause de moi ?

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, s’excuse Marthe.

— Tu sais ma puce, quand on est responsable d’une personne, nos envies changent. Je ne souhaitais plus me cantonner aux chevaux, et mon temps libre, je désirais le passer avec toi, pas à poursuivre des études. J’aime mon métier. Je n’ai jamais regretté ma décision. Pas une seconde !

Iris plonge dans ses bras, Martin la presse contre lui.

— Moi aussi, je veux faire véto… comme mes deux papas. T’es OK Martin ?

— Je le suis !

— On travaillera tous les deux ? continue-t-elle, son visage dans son cou.

— Oula, ça… je ne sais pas ! Si tu es moins bordélique, je vais y réfléchir !

Colombe parle peu. Elle les observe, les écoute, se sent bien. Iris est détendue et son amoureux transpire de bonheur. Elle le vit comme une soirée de calme après une tempête.

Le lendemain matin, Marthe et Mathieu rejoignent Brest et pour la première fois, Iris s’autorise à les embrasser. Ce ne sont pas des débordements d’affections, mais la glace est rompue. Heureuse pour Martin et surtout pour Iris, elle ne les voit plus comme des ennemis. Colombe éprouve un sentiment mi-figue mi-raisin à leur égard. Ni chaud ni froid, une tiédeur qui habituellement ne l’emballe pas. Elle ne parvient pas à se dire qu’ils seront les grands-parents de leur bébé. Une chose la rassure, ils ne seront pas envahissants. Réclamer sans cesse leur petit-enfant en vacances ou en week-end, ce n’est pas pour demain. Et cela lui va. Marthe et Mathieu ne sont pas des parents étouffants qui ont besoin de prendre leur fils dans leurs bras pour lui montrer qu’ils l’aiment. Leur mode de fonctionnement est différent. Martin n’en souffre pas. Là est l’essentiel.

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