Les Iris de Colombe (French Edition)
Les cœurs cabossés
Depuis quinze jours, les amoureux se retrouvent toutes les nuits, hormis lorsque Martin est de garde. Iris se désespère. Elle les a vus s’embrasser, mais depuis, plus rien ne bouge. Petite ombre au tableau, elle doit passer le week-end chez ses grands-parents paternels à quelques kilomètres de Lorient. Elle n’en a pas envie, mais s’y rend sans grande conviction en taxi.
Martin et Colombe vont vivre deux jours sans se lâcher une seconde. Des grasses matinées sont au programme. Quitter la maison à six heures tous les matins, la saturation est proche.
Bénédicte fait acte de présence pour venir récupérer des vêtements, elle n’est quasiment plus là. Folle amoureuse, elle ne rêve que d’une chose : déménager chez Jérôme. Colombe n’a pas eu besoin de lui faire un dessin pour lui expliquer qu’il en est de même pour elle. Les miss se voient au collège et comme deux ados en amour, elles se racontent leurs romances.
À peine Iris partie, Colombe débarque avec les futurs parents. Martin n’est pas encore rentré, ce n’est pas un problème, il lui a donné la clé. Plus simple lorsqu’elle doit arriver tard ou le quitter aux aurores, elle adore traverser la maison dans le noir, se glisser dans ses bras chauds : leurs moments à eux.
Colombe en profite pour préparer ses cours pour la semaine, se lance dans la préparation du dîner. Rien de bien compliqué : des lasagnes de saumon, épinards et ricotta. Martin n’est pas un homme difficile à nourrir. Cuisiner ne le rebute pas et il a toujours fait en sorte que sa petite miss ait des repas équilibrés. Frites et pâtes un jour sur deux ne sont pas dans ses habitudes. Ses week-ends de libres, il file au marché et en revient avec le plein de produits frais. Avec Iris, ils cherchent une recette sur internet, se lancent sans filet, et souvent : le résultat n’est pas si mal.
À vingt heures, il arrive et a dépassé le stade de la fatigue. Ils dînent tranquillement et ne traînent pas pour se glisser sous la couette blanche avec beaucoup d’amour à rattraper. Leur première nuit sans programmer une alarme pour ne pas louper la fuite de Colombe avant le réveil de la petite fleur.
Lorsqu’ils mettent le pied à terre, c’est le milieu de la matinée. Les amoureux en ont savouré chaque seconde. Pendant le petit déjeuner, Martin tente de la convaincre de le dire à Iris.
— Si elle savait, tout serait plus simple. Elle se doute d’un truc.
— On est ensemble depuis trop peu de temps, lui faire une fausse joie serait une erreur.
— Tu envisages déjà de me quitter ?
— C’est peut-être toi qui vas me quitter ? Un beau mec trentenaire, tu dois avoir une cour à tes pieds ?
Il lui prend la main, la fait glisser contre ses lèvres.
— Je t’ai aimé à la seconde où je t’ai vue.
— Ce n’était pas flagrant ! éclate de rire sa belle. Je t’ai traité de connard jusque chez moi et tu m’as dit que je n’étais pas ton style !
— Mes lèvres ont prononcé ces paroles, mais mes yeux et mon cœur n’étaient pas d’accord !
— Le soir du dîner avorté chez Paul et Max, j’ai senti un truc entre nous.
— Un très mauvais souvenir… j’avais envie de partir avec toi, de te prendre dans mes bras, de t’embrasser. En rentrant, je suis passé devant chez toi et je t’ai observée à travers la baie vitrée. Tu dessinais.
— Je faisais ton portrait.
Elle se lève, attrape son carnet à croquis, tourne rapidement les pages. Ses cheveux ébouriffés, le grain de beauté qui orne joliment le dessus de sa lèvre, celui sur la pommette et les deux petites rides creusées par ses fossettes, tout y est.
— Je suis plus beau en dessin.
— C’est la manière dont je te vois.
Après une douche ensemble, ils se contentent de lire dans les bras l’un de l’autre. Ils cuisinent, sortent trente minutes pour acheter le dîner et le déjeuner du lendemain. Une journée ordinaire, mais tellement intense pour eux.
Face à face dans le grand lit de Martin, Colombe essaie d’en savoir plus sur leur histoire. Les parents d’Iris ne sont plus de ce monde, elle l’a compris. Pour le reste, les questions ne sont jamais venues.
— Iris va souvent chez ses grands-parents paternels ?
— Une fois par mois, parfois moins, elle n’aime pas me quitter.
— Pourquoi ne viennent-ils pas la chercher ? S’y rendre en taxi, c’est curieux, Lorient est à seulement soixante kilomètres.
— Avant, je l’emmenais et ils faisaient le trajet retour. Depuis deux ans, ils lui envoient un taxi et Iris préfère. Être dans une voiture avec eux lui rappelle de mauvais souvenirs.
— Et ses autres grands-parents ?
— Ils habitent Nice. Elle ne va pas chez eux, les connaît à peine. Ils sont les bienvenus quand ils le souhaitent. Tous deux sont adorables, mais Iris ne parvient pas à créer un lien avec eux.
— Comment as-tu eu sa garde sans être de sa famille, alors qu’elle a des grands-parents et un oncle ?
— C’est son histoire avant d’être la mienne. Lorsqu’elle se sentira prête, elle te le dira.
La bouche en cul-de-poule, Martin émet un petit rire.
— Si tu me racontais quand ton papa t’a surpris dans son lit avec un copain de classe !
Colombe écarquille ses deux calots bleus en réfléchissant d’où il tient cette info.
— C’est toi qui m’en as parlé le jour où nous avons appris pour Scarlett et Philibert. Ne me dis pas le contraire, c’était du vécu !
Elle se cache le visage sous la couette.
— Allez… je t’écoute !
— C’était l’année de ma terminale. Avec mon amie d’enfance, on avait chacune un amoureux. Un après-midi, nous n’avions pas cours, on est venus chez moi. À la base, on devait réviser… On n’a pas révisé. Guillaume et Hélène étaient à leur cabinet et mes frères à la fac. Inévitablement, on a atterri dans les chambres. J’ai laissé la mienne à mon amie et avec mon chéri, on a squatté celle de mes parents. Très mauvaise idée ! Je me suis un peu emmêlé les crayons avec le planning de Guillaume. Il n’était pas au cabinet, mais au tennis. Dès qu’il est revenu, il a grimpé l’étage pour prendre une douche et nous a surpris à poil dans leur lit, éclate-t-elle de rire.
— Il a dit quoi ?
— Je le verrai toujours ! Sa raquette à la main, il papillonnait des yeux en se demandant s’il ne rêvait pas. Il s’est raclé la gorge et m’a dit : « Colombe, tu vas souffler au jeune homme qui se vautre dans mon lit de bien vouloir se rhabiller et de prendre la porte prestement. Nous sommes au deuxième étage, je préfère qu’il n’envisage pas la fenêtre ! Avant de descendre, tu seras gentille de changer nos draps ! ». Dans le même temps, on a entendu une cavalcade dans l’escalier. Ma copine et son chéri venaient de se tirer vite fait. Guillaume a rigolé en s’exclamant : « Eh ben, ceux-là sont rapides ! Il y en a d’autres ? Je vais prendre une douche, personne n’est dans la salle de bains ? »
— Guillaume a beaucoup d’humour !
— Sur le coup, ça ne m’a pas fait rire. Je me sentais honteuse. À reculons, je l’ai retrouvé dans son bureau et je me suis excusée. Bloquée dans ses bras, j’étais incapable de le regarder. Il m’a caressé le dos en me racontant qu’il avait connu une situation similaire chez une copine. J’ai quand même eu droit à un cours de plus sur la sexualité, la contraception et les préservatifs. Je n’en menais pas large en imaginant le sermon à venir d’Hélène. Contre toute attente, le remontage de bretelles n’est pas venu. Guillaume ne lui a jamais dit.
— Quand tu parles d’eux, tu emploies souvent leurs prénoms, surtout Hélène.
— J’aime bien. Je trouve qu’ils leur vont bien, ajoute-t-elle en fuyant son regard.
— C’est l’unique raison ? demande-t-il en lui soulevant le menton.
— Pendant longtemps, plus de deux ans, je ne voulais plus la voir. Comme je savais qu’elle désapprouvait, j’ai pris l’habitude de l’appeler par son prénom. Ça revient, tout doucement.
Martin stoppe ses questions. L’amour n’attend pas.
La nuit est divine, comme toutes les heures qu’ils viennent de passer. Le réveil va être un peu plus… sport.
À près de onze heures, des pas dans la maison les sortent de leur torpeur.
— Tu as entendu ? s’inquiète Colombe en relevant la tête.
Il n’a pas le temps de répondre, des pas plus rapides dans l’escalier, puis une petite fleur gratte à la porte.
— Martin… t’es là ?
— Cette fois, ce n’est pas Guillaume ! constate-t-il en ricanant.
La petite miss insiste.
— T’es avec Colombe ?
Elle se cache le visage avec ses mains.
— Inutile de te planquer dans le dressing, ta Coccinelle est dans l’allée et les chats se vautrent sur le canapé !
Elle éclate de rire.
— Je vais préparer le déjeuner… pour vous, ce sera le petit déj’ !
En cherchant nerveusement ses vêtements au sol, Colombe ne cesse de secouer la tête.
— Où sont mes fringues ?
— Sur le sol du salon… prends un tee-shirt dans le dressing !
— Tu savais qu’elle arrivait ?
Il enfile rapidement un caleçon et un tee-shirt, entoure son visage contrarié de ses mains.
— On n’allait pas se cacher éternellement. Elle sait, c’est très bien.
— Tu n’as pas répondu !
— Je savais qu’elle rentrait aujourd’hui, mais pas ce matin.
En arrivant dans la cuisine, le regard de Colombe rase le sol. Le sourire aux oreilles, Iris se précipite pour l’embrasser.
— Je suis contente d’être rentrée, j’avais une drôle d’intuition. Quelle surprise !
— Ton week-end chez tes grands-parents s’est bien passé ? la questionne Martin en l’embrassant. Tu ne devais pas rentrer ce soir ?
— Mes cousins n’étaient pas là. Je m’ennuyais, j’ai demandé à papi si je pouvais partir ce matin. Il n’a pas mis longtemps à commander le taxi. J’ai bien senti que ça les arrangeait. Mamie avait un déjeuner avec ses copines, et lui, ses clubs de golf lui chantaient : reviens-nous.
Plantée au milieu de la cuisine, Colombe ne sait quoi faire de sa peau. Martin lui tend une tasse de café, qu’elle boit lentement. À nouveau, Iris la regarde, la fossette canaille.
— Vous avez fait l’amour ? Je suis rentrée trop tôt ?
Colombe avale bruyamment une gorgée du nectar brûlant, puis tousse plusieurs fois. Sur le visage de Martin, seules ses billes vertes bougent.
— Iris… on ne parle pas comme ça !
— Quel mot ne convient pas ? Tu préfères forniquer ? Suzette le dit… forniquer !
Colombe éclate de rire devant l’expression consternée de son amoureux.
— Quelle référence ! Non plus ! On ne pose pas ce genre de question. Ça ne se fait pas !
— Pourquoi ?
— C’est intime !
— Quand tu me fais un cours sur la sexualité… c’est pas intime ?
Iris aime le titiller. Habituellement, Martin est plus à l’aise. Elle le voit et en profite.
— Si, c’est intime, mais c’est mon rôle de t’en parler.
— Eh ben là, c’est pareil. Je ne suis pas neuneu ! Vos fringues sont en tapon dans le salon !
Elle les pointe de son index la mine réjouie.
— Je suppose qu’ils ne sont pas là uniquement parce que vous aimez vous balader à poil dans la maison !
Elle cogite un instant en gloussant.
— Le canapé est encore utilisable ?
Elle jubile. La déconfiture de Martin lui fait sa journée. Colombe se contente de les observer en rigolant.
— Oh la vache ! Vous avez forniqué dans toutes les pièces de la maison ? Pas dans ma chambre, quand même ?
La miss affiche un air outré et elle peine à ne pas éclater de rire.
— Nan, t’inquiète, on l’a épargnée ! Je vais prendre une douche. N’en fais pas trop quand même !
Martin lui frotte ses tortillons et se marre en montant l’escalier.
— Je te conseille de faire vite ! Quand le taxi m’a déposée devant la porte, Barbie est passée avec des clients dans sa bagnole. Et vu son regard lorsqu’elle a vu la Coccinelle, préparez vos gilets pare-balles !
Iris n’a pas terminé sa phrase, une décapotable rose se gare, accompagnée d’un nuage de poussière.
— Qu’est-ce que je disais ?
Déjà en haut de l’escalier, Barbie est plus rapide que lui. Sans frapper, Olympe fait voler la porte d’entrée et se précipite dans la pièce à vivre, verte de rage. Ils savent : la terre va trembler. Si ses yeux envoyaient des flammes, Colombe serait brûlée vive. Ses cheveux platine largement ébouriffés, un tee-shirt de Martin en guise de vêtement de nuit, il est clair qu’elle ne vient pas d’arriver.
La haine dans le regard, Barbie hurle en ajustant sa veste.
— Tu m’as remplacée par ça ? Manifestement, tu ne t’es pas renseigné sur elle ! Es-tu au courant que ta chère oie blanche a un passé plus que trouble ? Laisser ta petite protégée avec elle, tu prends des risques !
Iris a les yeux braqués sur Colombe et elle est livide. Même ses lèvres ont perdu toute couleur. Martin tente de la faire reculer, mais Olympe continue à déverser sa rage. Les mots lui sortent du plus profond de la gorge.
— Son amie d’enfance est morte il y a un peu plus de trois ans. Et chose étrange, elle s’appelait Iris ! Cette tarée a totalement disjoncté et a même fait un séjour chez les dingues !
Colombe peine à garder son calme, à reprendre sa respiration. Entendre cette personne qu’elle exècre parler de son amie lui donne des envies de meurtre.
— Sors de chez moi Olympe ! Tu ne m’apprends rien, lui hurle Martin en la repoussant.
— Et tu sais aussi que son amie est morte d’une overdose à Bali ? Elle est aussi toxico que sa copine. Cette folle fait un transfert !
C’en est trop pour Colombe. Elle s’apprête à lui administrer la gifle de sa vie, mais Martin stoppe son geste.
— NON ! C’est ce qu’elle veut !
Martin en a assez entendu. À la vitesse de la lumière, il l’agrippe par le bras, ses pieds peinent à toucher le sol. Il la pousse à l’extérieur avec une telle brutalité qu’elle perd l’équilibre, se rattrape au mur.
— Tu vois la grille du jardin, ne t’avise plus jamais de la franchir, idem pour le seuil de ma clinique. Fous le camp !
Il claque la porte sur elle. Une fois dans la pièce à vivre, ils l’entendent démarrer en faisant crisser ses pneus.
Colombe est effondrée. Iris la regarde fixement sans comprendre ce qu’il vient de se passer.
— Pardon Martin ! J’étais tellement contente quand j’ai vu la Coccinelle, j’ai oublié de fermer à clé en entrant.
— On va tous s’asseoir dans le salon et se parler chacun son tour.
Colombe lui fait signe que non de la tête.
— Iris a le droit de savoir et moi aussi. Il me manquait quelques détails, j’avais compris en partie.
Pour éponger le torrent, Colombe attrape un rouleau d’essuie-tout, mais ses larmes ne cessent de couler. Elle ne voit pas comment aligner une phrase. Iris la fixe avec une telle tristesse, la forteresse qu’elle avait construite autour d’elle, cède. Les regards et l’attente d’Iris et Martin lui font lâcher prise.
Il les entraîne avec douceur sur le canapé. Colombe ferme les yeux en respirant profondément plusieurs fois, ne sachant par où commencer. Iris glisse sa main dans la sienne, la questionne avec une minuscule voix.
— L’amie dont elle a parlé… c’est la fille en photo dans ta chambre ?
— Oui…
— Elle était drôlement jolie.
Les quelques mots d’Iris suffisent à lui débloquer la parole.
— Dès la maternelle, nous ne nous sommes jamais quittées. Primaire, collège, lycée, et même à la fac, nous avons tout fait ensemble. Je n’ai pas un souvenir sans elle à mes côtés. On se rêvait enseignantes dans le même établissement scolaire, travaillant en binôme. La mort en a décidé autrement. Nous venions de terminer notre maîtrise à la Sorbonne, des postes de remplaçantes nous attendaient à la rentrée. Au départ, nous devions faire ce périple à Bali toutes les deux, mais Iris avait un petit copain, Antonin, et elle souhaitait qu’il nous accompagne. Je l’ai mal pris. Nous nous sommes disputées et j’ai annulé mon voyage. Plusieurs fois, elle m’a envoyé des messages de là-bas, je ne lui ai pas répondu. J’étais jalouse de la complicité qu’ils avaient, j’avais perdu une place dans son cœur. Guillaume m’avait offert un stage de trois semaines en Irlande pour me perfectionner en aquarelle. Deux jours avant la fin de mon séjour, il m’a téléphoné en me demandant de rentrer au plus vite, sans trop de détails. Il m’a juste dit qu’elle allait être rapatriée. J’ai essayé de la joindre sur son portable, mais je tombais systématiquement sur sa messagerie. Je détestais tellement Antonin, je n’ai pu me résoudre à le contacter.
Colombe n’est que larmes, Iris et Martin se collent à elle pour lui donner la force de poursuivre.
— Guillaume m’avait réservé un vol, j’ai bouclé ma valise et je suis partie. Quand l’avion s’est posé, je n’oublierai jamais les minutes qui ont suivi. J’avais des dizaines de messages de nos amis qui s’empilaient sur mon portable. Devant le carrousel de bagages, je les lisais sans saisir la déferlante.
Elle pleure de plus belle.
— Et Guillaume est arrivé. Et là, j’ai compris. Je ne l’avais jamais vu aussi triste et désemparé. Ses yeux étaient rouges et gonflés, comme s’il avait pleuré depuis des jours. Ce n’est pas seulement Iris qui allait être rapatriée, mais son cercueil. J’ai ressenti une douleur tellement forte. Une douleur physique qui te broie te consume de l’intérieur.
— Elle s’était droguée ?
— Iris ne s’est jamais droguée. Barbie n’est qu’une vipère, j’espère qu’elle s’étouffera avec son venin. Je ne sais pas dans quelle poubelle elle a trouvé ses infos, mais elles sont fausses. Elle est morte d’une méningite foudroyante, elle avait vingt-deux ans.
— C’est quoi une méningite ?
— Une maladie causée par la présence d’une bactérie dans le liquide céphalorachidien. Sans prise en charge rapide, elle peut être mortelle, lui explique Martin.
— Ils l’ont mal soignée ?
— Son petit copain a expliqué qu’elle avait très mal à la tête et au cou, mais ils ont mis ça sur le compte d’une déshydratation. Quand la douleur est devenue insoutenable, elle a été hospitalisée. C’était trop tard, elle est morte en quelques heures.
Colombe reprend quelques minutes sa respiration, regarde la miss dans les yeux.
— Je ne fais pas de transfert avec toi. En début d’année, lorsque j’ai lu ton prénom sur ma liste, bien sûr j’ai pensé à elle, mais c’est tout. Dans les dunes avec Sultane, je ne savais pas que tu t’appelais Iris, mais j’ai craqué sur ta frimousse. Lorsque je te regarde, ce n’est pas elle que je vois.
— Elle aussi faisait de l’équitation ?
— Rubis est sa jument. Après sa mort, je ne pouvais plus monter. Ses parents m’ont suppliée de m’en occuper, qu’elle l’aurait voulu. Au début, je me contentais de marcher à côté d’elle, je la sortais avec ma jument, Oxa. Et j’ai perdu pied. Plus les semaines passaient, plus je sombrais. La douleur était trop forte, je ne dormais plus. Un soir, sans m’en rendre compte, j’ai pris une double dose de somnifère. Le lendemain matin, mes parents ont peiné à me réveiller et Hélène a persuadé Guillaume de me faire admettre dans un centre spécialisé. C’était pire. Je glissais lentement dans un monde fait d’anxiolytiques et d’hypnotiques. Ceux qui te font perdre toute notion et te transforment en zombie. Tu manges, mais la saveur des aliments a disparu. Tu dors, mais tu ne rêves plus. Je pourrais vous dire que j’ai compté chaque heure passée dans ce centre, il n’en est rien. Au bout d’un mois, contre l’avis d’Hélène, mon papa est venu me chercher et m’a installée chez ma grand-mère. J’avais l’impression qu’il s’était écoulé une semaine. Le brouillard dans lequel j’étais plongée était trop opaque, trop dense. Je ne ressentais plus rien, ni la douleur ni les jours trop vides. C’était comme un pansement sur une blessure. Les calmants ont caché le manque de mon amie, mais pour le soigner, c’était autre chose. Tout m’est revenu avec la violence d’un choc frontal. J’avais l’impression d’exploser une nouvelle fois en mille morceaux. J’étais devenue une étrangère à ma vie. Elle ne ressemblait en rien à celle que j’avais. Vivre auprès d’Hélène n’était plus possible. Je l’ai détestée avec une telle force…
Ses larmes redoublent.
— Prends ton temps, lui chuchote Martin en la serrant plus fort.
— Pendant mon hospitalisation, elle avait vendu ma jument et ma selle. Mes trophées, mes affaires d’équitation, tout avait disparu. Ma chambre était vide, impersonnelle, lugubre. De toutes ces années de bonheur avec Iris, à monter côte à côte, il ne restait rien. Juste Rubis. Hélène avait fait table rase du passé, sans penser une seconde qu’elle aggravait mon état. J’avais besoin de temps et elle ne le tolérait pas. Elle me reprochait sans cesse mon manque de volonté à m’en sortir. Son discours était toujours le même. Elle me rabâchait que je devais combattre le mal par le mal. Avancer coûte que coûte, quoi qu’il m’en coûte. Reprendre le fil de ma vie et ne plus regarder en arrière. Un soir chez ma grand-mère, elle était venue pour à nouveau me prodiguer ses si judicieux conseils, j’ai craqué. Si mon papa ne m’en avait pas empêchée, je l’aurais frappée. Je voulais qu’elle se taise et qu’elle disparaisse de ma vie. Suzette l’a virée sans ménagement.
— Et après, tu as fait quoi ?
— Rester à Rennes, je ne pouvais plus, à Paris non plus. Quand je croisais les parents d’Iris, je voyais la douleur, la peine que je leur provoquais. Je suis partie six mois à Londres. Mon amie Capucine m’a initiée au tatouage en attendant d’avoir un poste d’enseignante. J’ai habité un an à Lille. J’y ai passé ma capacité, mon agrégation, tout en faisant des remplacements et je suis arrivée ici.
Iris pose sa tête sur ses genoux. Colombe glisse doucement ses doigts dans ses bouclettes. Elle comprend dans ce geste que la petite fleur va ouvrir les vannes, abaisser le pont-levis.
— Mes parents sont morts dans un accident d’hélicoptère, quand j’avais quatre ans. Mon papa s’appelait Loïc, il était véto, comme Martin. C’était son frère de cœur. Ma maman s’appelait Gaëlle, elle était infirmière. Ils étaient partis en voyage au brésil, j’étais restée avec Martin. C’était le cadeau d’anniversaire de mon papa à ma maman, elle avait toujours rêvé d’y aller. L’hélicoptère s’est écrasé en forêt, on n’a jamais su pourquoi. Il faisait presque nuit et il y avait beaucoup de vent. Peut-être qu’ils ont volé trop près des arbres. Après, mes grands-parents m’ont récupérée, mais je ne les connaissais pas, je pleurais tout le temps. Ma tante et mon oncle m’ont demandé avec qui je voulais vivre. J’ai choisi Martin.
— Tu regrettes, ma puce ?
Iris se précipite dans ses bras, ça vaut toutes les réponses. En plissant le nez, elle fait lentement glisser sa main sur son visage. Quand la pulpe de ses doigts entre en contact de sa barbe naissante, les coins de sa bouche s’étirent.
— Tous les trois, on a nos cœurs cabossés, mais on va se serrer les coudes. On va être une famille. Hein, Martin ?
— On est déjà une famille.
En faisant le récit de son drame, contrairement à Colombe, Iris n’a pas pleuré. Elle l’a fait de manière mécanique, comme si elle l’avait répété plusieurs fois et qu’elle parlait de quelqu’un d’autre, avec lucidité. Colombe n’a posé aucune question. Les détails viendront sans doute au fur et à mesure. Et s’ils ne viennent pas, qu’importe. L’homme qu’elle aime élève la fille de ses amies et il l’aime comme sa propre enfant. Colombe en est émue, chamboulée et un peu étonnée. Ce n’est pas si courant.
Les secrets ne sont plus. Un nouveau chapitre peut s’écrire.
Avant de monter dans sa chambre pour vider sa valise, elle revient sur ses pas, se colle contre Martin.
— J’aime pas mentir, alors je dois vous avouer une chose.
— On t’écoute, ma puce, lui dit gentiment Martin en lui caressant le dos.
— Je savais que vous étiez ensemble. Le soir chez Colombe, quand tu y es retourné soi-disant pour récupérer ton téléphone, je vous ai vus vous embrasser dans le reflet de la porte vitrée.
Les amoureux se regardent en souriant.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ?
— Je ne voulais pas vous gâcher votre effet. J’attendais la surprise ! Mais plus les jours passaient et plus je me morfondais. J’ai même pensé que ça n’arriverait jamais ou que la romance avait rendu son dernier soupir.
— Colombe dort ici presque tous les soirs. Un matin, tu l’as loupée de quelques minutes. Tu as débarqué dans ma chambre, elle venait à peine de refermer la porte d’entrée.
La mine renfrognée, elle se détache de ses bras.
— C’est le jour des révélations ! Moi qui me croyais perspicace, j’ai des progrès à faire. C’est pas très sympa ! Je me rongeais les sangs à me demander où vous en étiez, et vous roucouliez à quelques mètres de moi. Elle redresse le menton.
— Tu noteras l’effort, je n’ai pas dit forniquer.
Martin éclate de rire en lui embrassant la tête.
— Je voulais te le dire, mais Colombe avait besoin de plus de temps.
— De quoi t’as peur ? Je suis contente, trop contente ! J’ai prié pour que ça arrive ! Enfin… prié, c’est une façon de parler, je ne sais pas faire, mais je l’ai tellement souhaité. C’est un rêve qui se réalise !
— Peur n’est pas le mot. Peut-être un peu, oui. Avec Martin, on ne se connaît pas encore beaucoup. Parfois, on est attiré par quelqu’un et très vite, on se rend compte que ce n’est pas la bonne personne. Que l’on s’est trompé ! Tu en avais tellement envie, je ne voulais pas te faire une fausse joie.
Elle ferme un œil, cogite en les détaillants.
— Bon, je vous pardonne ! Et maintenant, on en est où ? Ça colle ou ça ne colle pas ?
Martin les presse toutes les deux dans ses bras en riant.
— Pour coller, ça colle ! Tu ne t’imagines pas à quel point !
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