Les Iris de Colombe (French Edition)
Les liens du cœur
Iris est excitée comme une puce qui vient de se faire un triple shoot d’hémoglobine. Depuis la veille, elles sont en vacances pour les fêtes de fin d’année. Et qui arrive en début d’après-midi ? Suzette. C’est la première fois qu’ils passeront plusieurs jours ensemble, la petite fleur en rêve la nuit. Depuis une semaine, elle ne cesse de lui envoyer des messages pour être certaine qu’elle n’annule pas au dernier moment.
Les négociations avec ses grands-parents ont été ardues, houleuses. Iris n’a rien voulu entendre. Elle ne se rendra pas dans sa famille à Lorient. Tout juste, elle consent à les voir une journée, mais dormir chez eux : c’est exclu. Martin n’est jamais intervenu dans leurs conflits. À nouveau, il lui a laissé le choix d’y aller ou pas.
Bébé Tara a bien grandi. Une peluche grise, avec le bout des pattes et le cou blanc, le portrait de Scarlett avec ses petits yeux bleus. Enfin, Iris a pu la prendre dans ses mains, mais elle évite de s’éloigner des parents. Elle s’y est aventurée, ne tient pas à renouveler l’expérience. Scarlett l’a suivie à la trace en miaulant de désespoir et Philibert feulait de manière agressive en s’agrippant à ses jambes pour la stopper.
L’objectif de la matinée est de décorer le sapin. Après un passage chez le pépiniériste, Martin leur a apporté un beau spécimen. L’emplacement du roi des forêts fait débat. Colombe aimerait qu’il soit devant la baie vitrée, lui le verrait davantage dans le fond de la pièce, près de la cheminée. C’est Iris qui a le dernier mot et pour ne pas faire de jaloux, elle choisit : entre les deux.
Pour Martin et Iris, les préparatifs de Noël sont des moments intenses. Depuis des années, ils achètent de jolies décorations. Beaucoup de sujets en bois aux couleurs vives, des boules dorées et argentées qu’ils disposent de manière harmonieuse. Martin n’est pas croyant, mais Iris tient à faire une crèche, il la laisse volontiers la préparer. Sur un guéridon prévu à cet effet – un vestige de leur précédente maison –, elle crée un décor avec de la mousse, de petites branches de sapin, du sable, et tous les personnages bretons. Les femmes arborent la coiffe bigoudène, les hommes : le bragoù braz. Colombe est émerveillée par la beauté et la finesse de chaque figurine. Iris les dispose avec soin et délicatesse. Un moment de grâce qu’ils passent tous les trois. Colombe ne se souvient pas avoir ressenti un tel plaisir dans la préparation des fêtes et se plaît à imaginer qu’il n’est que le premier, qu’il y en aura beaucoup d’autres.
Les miss s’apprêtent à aller récupérer Suzette à la gare. Cette dernière a refusé catégoriquement qu’on vienne la chercher chez elle, même Martin a insisté. Le bel amoureux s’est fait sèchement remettre à sa place, comme elle sait si bien le faire. La mamie rock’n’roll lui a lâché sur un ton autoritaire qu’elle n’est pas sénile, encore moins impotente et qu’elle n’a besoin de personne pour prendre le train.
Sur le quai et la banane affichée, Iris n’y tient plus. Elles scrutent les voyageurs qui quittent leurs wagons à la file indienne comme des fourmis en procession. D’un coup, elles remarquent un grand monsieur élégant tendre la main pour faire descendre une petite dame distinguée.
— Colombe… C’est Suzette et le mec du baisemain ! glousse-t-elle, en se bouchant le nez pour refréner son rire.
Bloquée au sol, Colombe cogite.
La voilà la raison de son voyage en train.
Vive comme l’éclair, Iris réagit aussitôt en sautillant.
— Ça veut dire qu’il va passer les fêtes avec nous ?
Manifestement, cette perspective lui plaît. Colombe en laisse tomber ses bras.
— Le coup fumant qu’elle vient de nous faire ! Je reconnais bien là ma grand-mère !
Le monsieur lui donne le bras et tout sourire, ils cheminent dans leur direction en traînant leurs valises. Iris se précipite pour embrasser Suzette et lui glisse à l’oreille.
— T’es une petite coquine… Je sens qu’on va rigoler !
Suzette lui caresse doucement le visage en lui adressant un clin d’œil. Le grand monsieur, comme à son habitude, s’empresse de lui faire un baisemain.
— Mademoiselle, je suis ravi de vous revoir !
— Moi de même, monsieur !
Colombe peine à cacher son étonnement. Elle embrasse sa grand-mère, un rictus ironique largement affiché.
— Bonjour, avez-vous fait bon voyage ?
— Mon ange, ce n’était pas prévu, ment-elle. Édouard va passer le séjour avec nous. Est-ce un problème ?
— Bonjour, Édouard. Pas le moins du monde ! la rassure-t-elle en le gratifiant d’un sourire.
— Colombe, je suis ravi de vous revoir ! s’exclame-t-il accompagné d’un baisemain.
La bouche en cul-de-poule, elle fixe sa grand-mère. Ses yeux lui disent : « Tu ne perds rien pour attendre ! »
Sans se départir de son sourire et le sourcil haut, Suzette fait mine de ne pas comprendre en replaçant d’un geste élégant son sac à main sur son avant-bras.
Les invités font le choix de monter à l’arrière du véhicule. En chemin, Iris rigole dans sa moustache en pensant à la tête de Martin en les voyant débarquer.
Lorsqu’ils passent la porte, il était sur le point de partir à la clinique chercher des vitamines pour Tara. Son regard questionne Colombe et elle affiche clairement qu’elle n’était pas au courant.
— Bonjour, Martin. Je vous présente Édouard.
— Bonjour. Soyez le bienvenu !
Colombe les débarrasse de leur manteau et pousse les valises au pied de l’escalier.
— Installez-vous dans le salon, je file faire du thé. Iris s’est levée aux aurores pour concocter un pain d’épices à l’intention de Suzette.
— Merci, mon ange.
Martin se précipite vers sa douce.
— Ai-je loupé un épisode ?
— Plusieurs ! Je l’ai vue descendre du train la bouche en cœur avec lui à son bras.
Hilare, il se remémore leur dernière conversation téléphonique.
— Quand je pense qu’elle m’a envoyé bouler en me disant qu’elle pouvait voyager seule, alors qu’elle savait pertinemment qu’elle serait accompagnée. Elle m’éclate !
Il réfléchit quelques secondes.
— Elle pouvait très bien nous le dire… On ne lui aurait pas interdit de venir avec lui !
— Martin… Tu ne connais pas Suzette. C’est beaucoup plus drôle de cette manière. Voir nos visages étonnés lui fait sa journée !
— On prépare la deuxième chambre ? Ils dorment ensemble ?
— Bonne question ! Si tu veux la tenter, ne te gêne pas pour moi !
Colombe ne cesse de secouer la tête en riant.
— Sacrée Suzette… J’adore ta grand-mère ! Je partais à la clinique, ma curiosité me pousse à patienter un peu.
Assis dans le salon, Iris collé aux octogénaires, les amoureux espèrent une explication qui ne vient pas. Tranquillement, ils sirotent leur thé en affichant une décontraction à toute épreuve. Suzette connaît bien sa petite-fille, elle attend qu’elle donne le coup d’envoi des questions. Après avoir félicité Martin pour la décoration minimaliste de sa maison, elle continue à noyer le poisson en leur parlant de la météo. En faisant durer le plaisir, elle leur raconte qu’il pleut à Rennes et cela depuis une semaine. Colombe tapote nerveusement sa tasse.
— Mamie, tu peux m’accompagner à l’étage ?
— On a le temps de s’installer, lui répond-elle avec un grand sourire.
— Bon… Je vais monter vos valises.
— Laissez Colombe, je vais le faire, se lève aussitôt Édouard.
— Je vais vous aider, embraye Martin.
Ils sont à peine dans l’escalier, Colombe et Iris enchaînent les commentaires.
— M’enfin… Mamie ! Tu aurais pu nous prévenir que tu venais avec lui !
— Suzette, t’es une sacrée cachottière ! La tête de Colombe et de Martin, je m’en souviendrai longtemps !
Les deux mains sur les genoux, les lèvres pincées, elle ne se justifie pas.
— Vous dormez ensemble ?
— Dans deux chambres, s’il te plaît !
— Je vois… tu n’es pas disposée à nous apporter tes lumières !
— Mon ange, Édouard est un ami très proche. Il était seul pour les fêtes, je lui ai proposé de m’accompagner. Est-ce un problème ?
— Pas du tout, tu as bien fait ! Si en plus ça te fait plaisir, ça nous fait plaisir ! Quand je vais raconter ça à papa !
— Il ne sait pas que je suis là…
Sans tourner la tête, seuls ses yeux pointent en direction de Suzette.
— Tu ne les as pas prévenus ?
— Non.
— Mamie… Tu dérailles ? Ils vont déclencher le plan ORSEC ! Diffuser une alerte enlèvement !
— Mon ange, je suis majeure depuis cinquante-neuf ans et je suis saine d’esprit. Je n’ai de comptes à rendre à personne.
— Ils vont te chercher. Noël, c’est demain !
— Guillaume va me téléphoner ce soir, je le lui dirai.
— Comment peut-il te joindre, tu es ici ? continue Colombe avec un signe d’évidence.
— J’ai investi dans un Smartphone dernier cri et il a mon numéro.
— C’est pas vrai ? Eh ben, tu m’étonneras toujours !
— Je sors beaucoup, ces derniers temps, et je trouve pratique d’avoir avec soi un moyen de communication.
— Premier portable à quatre-vingts ans !
— Si tu pouvais éviter de me rappeler mon âge, je t’en serais reconnaissante.
Iris n’y tient plus. Ces histoires de téléphonie ne l’intéressent pas, même dernier cri ! Elle glisse sa main dans la sienne pour capter son attention.
— Suzette, t’es amoureuse ?
— Comment le trouves-tu ?
— Extra ! Bel homme !
— J’ai craqué pour son regard si doux et ses manières. Depuis notre rencontre au bridge, mon cœur bat la chamade.
Un sourire béat sur le visage, Colombe est attendrie par ses paroles.
— On est drôlement contentes pour toi. Hein Colombe ?
— Très… Mamie est seule depuis si longtemps.
— Nous sortons au restaurant, au cinéma, au théâtre. Je revis, mes anges.
— Tu veux voir Tara ?
— Bien sûr. Merci pour les photos que tu m’as envoyées sur mon portable. Édouard m’a aidée à les ouvrir.
— Iris était au courant que tu en avais un et pas moi ? Vous êtes deux chipies dissimulatrices.
— Nous avons nos petits secrets, ajoute Suzette en caressant le visage d’Iris.
— Il faut que tu te déplaces près du panier, mademoiselle Scarlett n’est pas prêteuse. J’espère que Colombe sera mieux disposée avec son bébé. Sinon, je suis mal !
Sur le point de se lever, Suzette l’attrape par le bras, son sourire pétille.
— Aurais-tu oublié une donnée importante ?
— Oh ben non… T’inquiète, tu seras la première à le savoir ! Côté fécondation, c’est le calme plat. Ça roucoule, l’océan est d’huile, l’informe-t-elle, la mine convenue.
Leur complicité fait chaud au cœur de Colombe. Iris a trouvé en elle la douceur, la bienveillance, un lien fort qu’elle n’a pas avec ses grands-parents.
Pendant le dîner, ils en apprennent un peu plus sur Édouard. Veuf depuis dix ans, sans enfant, il vit dans une petite maison à l’extérieur de Rennes. Retraité de l’armée, il est originaire de Brest, comme Martin. Un vieux monsieur agréable, très doux, qui aime bavarder de tout et de rien. Il a pratiqué l’équitation dans sa jeunesse, en discute longuement avec Iris et Colombe.
À vingt et une heures, le portable de Suzette sonne. Tout le monde se crispe, sauf elle. Sans la moindre appréhension, elle déclenche le haut-parleur pour leur en faire profiter.
— Bonsoir, mon Guillaume.
— Bonsoir, maman. À quelle heure voulez-vous que je vienne vous chercher demain ?
— Je passe les fêtes à Concarneau chez Martin, Colombe et Iris. Je reste quatre ou cinq jours, je ne sais pas encore.
— Vous aviez prévenu vos belles-filles ? demande-t-il en émettant un rire grave. Elles vont être furax !
— Mes belles-filles s’en remettront et je n’ai aucun compte à leur rendre. À mon âge, il est grand temps que je fasse ce qu’il me plaît. Martin m’a très gentiment invitée, j’ai eu plaisir à accepter.
— C’est une blague, maman ? Vous faites toujours comme bon vous semble ! Je ne vous en blâme pas, mais je vais m’abstenir de leur donner votre numéro. À coup sûr, elles vont saturer votre messagerie !
— Passe un merveilleux Noël, mon Guillaume.
— Très bon Noël à vous tous. J’appellerai Colombe demain matin.
Toute contente, elle raccroche.
— Suzette, je peux te poser une question indiscrète ? demande Iris.
— Je t’écoute mon petit pinson.
— Pourquoi Guillaume te vouvoie, alors que tu m’as dit de te tutoyer ?
De ses doigts fins et ridés, elle lui caresse le dessus de la main.
— Dans la famille du grand-père de Colombe, ce n’était pas des rigolos. Tout le monde se vouvoyait, même entre mari et femme. À la naissance de nos fils, nous avons subi des pressions pour nous inciter à reproduire ce modèle. Nous étions jeunes. Pour avoir la paix, mon époux m’en a convaincue. À la naissance de mes petits-enfants, il n’était plus de ce monde, et je n’avais que faire de l’avis de ma belle-famille. J’ai fait un choix différent. Tous me tutoient, au grand désespoir de mes belles-filles. Elles trouvent cette manière totalement inconvenante, mais je m’en moque. Pour mes fils, c’est trop tard, ils ne souhaitent pas me tutoyer. Martin, vous êtes mon petit-fils par alliance, j’aimerais qu’il en soit de même. Qu’en penses-tu ?
— J’en serais ravi, Suzette.
— Idem pour moi, renchérit Édouard.
Le ton est donné. Un Noël dans la décontraction et le plaisir de partager ce moment.
Excellents pour la mémoire, les tourtereaux octogénaires raffolent des jeux de société. Après le dîner, ils se lancent dans un Monopoly à vingt-deux heures, Colombe et Martin jettent l’éponge.
— Iris, demain soir nous allons veiller tard, ne te couche pas après minuit.
— Promis. Bonne nuit !
Une fois dans leur chambre, Martin ne s’arrête plus. Le couple formé par Suzette et Édouard, il est fan.
— Depuis qu’elle est amoureuse, plus de problèmes d’ouïe, et elle ne déraille plus. Un miracle ! éclate-t-il de rire en se glissant sous la couette et en entraînant sa douce.
— L’entendre dire que son cœur bat la chamade… C’est trop beau !
Le lendemain matin, Martin et Colombe sont levés les premiers. Après un rapide passage à la boulangerie, ils en reviennent les bras chargés de pains et brioches pour la troupe. Iris les rejoint en bâillant.
— Ils sont increvables, j’ai dû me fâcher pour qu’on aille se coucher ! Il y a du bruit dans la chambre de Suzette et j’aimerais lui apporter le petit déj’ au lit. Je peux ?
— Tu frappes bien avant d’entrer et ne te trompes pas de chambre.
Toute contente, Iris grimpe l’escalier. Dans son plateau : des toasts, de la brioche encore tiède, du thé, un peu de beurre et de la confiture. Elle redescend presque aussitôt les yeux explosés en ricanant.
— Il m’en faut un deuxième.
— Pourquoi ? Tu l’as renversé ?
— Ils ont dormi ensemble dans la chambre de Suzette ! Elle est trop belle avec ses cheveux blancs détachés. Comme des papes, installés côte à côte dans leurs pyjamas assortis, j’adore ! Édouard veut de la brioche, du miel, et le même thé que Suzette, précise-t-elle en s’activant.
Les mains sur les hanches, Colombe se marre dans sa moustache.
— C’était bien la peine de me faire préparer la deuxième chambre !
Martin roule des yeux.
— Tu n’as pas l’air surpris ?
— Tu ne les as pas entendus cette nuit ?
— Ben non !
— Ça te choque ?
— Je n’ai pas connu mon grand-père. Mon papa et ses frères auront peut-être le sentiment qu’il squatte sa place, pas moi.
— Ils sont tous occupés, nous, on file sous la douche, réagit-il en la prenant par la main. Et demain matin… grasse mat’ ! Je préviendrai Iris. Pas d’atterrissage dans notre lit avant dix heures, sous peine d’être expulsée manu militari !
Dans la journée, tous les cadeaux sont installés sous le sapin. Après un passage express chez le libraire, Colombe trouve son bonheur pour Édouard. N’étant pas prévu au programme, rien n’avait été pensé pour lui.
Pour ce réveillon, Suzette n’avait qu’une seule demande : assister à la messe de Noël. Ils s’y rendent tous, y compris Martin. C’est une première pour lui et Iris. La miss ne boude pas son plaisir, la crèche vivante la ravit. Très joliment décorée par les paroissiens, l’église est pleine à craquer. À s’en faire vibrer les cordes vocales, Iris chante avec Suzette. En l’écoutant, Martin envisage sérieusement de l’inscrire dans une chorale. La présence des amoureux fait ressentir à la petite fleur une sensation nouvelle : le sentiment de faire partie d’une famille normale, avec des parents et des grands-parents. Jusqu’alors, elle était avec Martin ou avec Nadine et Jacques – ses grands-parents paternels –, jamais ensemble. Ne sachant prier, elle fait un vœu.
Un réveillon dans la joie de cette réunion familiale et dans les rires et la spontanéité de la miss. Dans l’après-midi, de nombreuses petites bouchées et verrines avaient été préparées. Après un apéritif dînatoire, ils s’endorment heureux de cette journée magique qui fera date.
Malgré la demande de Martin de ne pas venir avant dix heures, Iris trépigne d’impatience. Debout depuis une heure, elle erre auprès du sapin. Il avait été convenu : les cadeaux seront ouverts le 25 au matin. Dans l’espoir d’entendre des signes de réveil, elle ne cesse les allers-retours à leur porte. Suzette et Édouard sont installés dans la cuisine devant leur petit déjeuner. Dans leurs robes de chambre écossaises, ils sont parfaitement assortis et dans le thème du jour. Pour leur éviter de chercher dans tous les placards, Colombe a pris soin de tout préparer la veille au soir.
Dans la douceur de leur couette, Martin et Colombe sont éveillés et profitent à leur manière du moment.
— Joyeux Noël, mon amour ! lui chuchote Martin en l’embrassant tendrement.
— Joyeux Noël !
Colombe glisse ses doigts le long de sa colonne vertébrale. Martin frissonne en se plaquant contre elle dans un soupir, mais l’amour attendra. Une jolie fleur gratte à la porte.
— Elle a avalé un réveil, rigole Martin. Il est dix heures pile !
— J’en peux plus ! râle-t-elle d’une petite voix.
— Entre, ma puce…
Elle ne se fait pas prier. En deux secondes, elle saute sur le lit, se glisse entre eux.
— Joyeux Noël ! Tu as bien dormi ?
— Oh oui ! Scarlett ne doit pas savoir que c’est Noël et que c’est le jour des bonnes actions. J’ai voulu caresser Tara, elle s’est mise devant en crachant. J’ai fait le tour du panier en approchant doucement ma main, elle m’a donné un coup de patte. Genre : « Pas touche ! ». Pff… Punaise, ronchonne-t-elle en claquant ses bras sur la couette. On ne risque pas de la lui piquer !
— Attends qu’elle aille manger.
— J’ai déjà essayé, ils ne sont pas neuneus ! Le regard mauvais, Philibert monte la garde. Je lui ai fait remarquer que quand il était petit et chétif, je l’ai nourri au biberon. Il a la mémoire courte. Aucune reconnaissance ! Pourquoi elle te laisse la prendre ?
— Elle doit sentir que tu en as très envie. Je l’ai aidée à la naissance, je ne suis pas une menace.
— Sympa ! Je suis une menace ?
— Tu comprendras quand tu deviendras maman. Laisser son petit à quelqu’un d’autre, c’est une forme de renoncement. Scarlett n’est pas encore prête. Ça viendra.
— Tu ne veux pas la prendre, juste cinq minutes ? J’ai tellement envie de lui faire un bisou et lui souhaiter un joyeux Noël.
— On peut. En échange, tu vas téléphoner à Nadine et Jacques. Ce n’est pas du chantage, mais comme tu viens de le dire, c’est le jour des bonnes actions.
Iris se cache immédiatement le visage sous la couette.
— Ils vont encore me supplier de venir… J’en ai marre !
— Ils en ont besoin, ça les rassure.
— Promis, je vais les appeler.
Colombe n’a pas participé à la conversation. Dans ces cas-là, elle ne donne jamais son avis. Au début, Iris lui demandait de la soutenir dans son refus de voir ses grands-parents, elle ne le fait plus. Colombe lui a expliqué qu’elle n’y a aucune légitimité.
Après une tasse de thé rapidement avalé, les maîtres empoignent chacun dans leur bras Scarlett et Philibert en laissant le champ libre à Iris. Avec une grande délicatesse, elle embrasse Tara, la câline jusqu’à plus soif.
— Tu vois, je ne veux pas te la piquer, juste lui faire des câlins. Sois sympa, prête-la-moi un peu !
Dès qu’elle la repose, elle a pour réponse des regards inquisiteurs accompagnés de feulement, pas franchement engageants.
Il est temps pour Colombe de donner le top de l’ouverture des cadeaux. Iris fait la distribution. Deux romans pour Édouard, une cravate de son amoureuse. Un carré en soie pour Suzette de la couleur de ses yeux, des boucles d’oreilles de son amoureux. Vient le tour de Colombe. Sa grand-mère lui offre un pendentif représentant une colombe, Martin et Iris, un bracelet formé de trois anneaux entrelacés. Émue, elle en comprend le message. Entrelacés, comme eux. Martin ouvre celui de Suzette. Une belle montre, il reste un moment à la regarder.
— Suzette, on avait dit de petits cadeaux !
— J’ai offert cette montre à chacun de mes petits-enfants, l’équilibre est rétabli.
— Merci, lui dit-il en l’embrassant. Moi aussi, je t’aime…
Il passe à celui de Colombe. Vu le format, il a compris qu’il s’agit d’une toile réalisée par sa douce. Une aquarelle : Martin et Iris sur leurs chevaux.
— Trop beau ! s’exclame Iris. C’est la première fois que je me vois en peinture. Tu as même réussi à reproduire les spirales de mes cheveux.
En la prenant, une enveloppe tombe.
— Il y a un autre truc, rigole Iris.
Un séjour pour tous les trois en Suède. Ils rêvent de visiter le pays, et cerise sur le gâteau : une grande randonnée à cheval est prévue. Ce sera chose faite l’été prochain.
Tous les cadeaux sont ouverts, sauf ceux de la miss, elle souhaitait être la dernière.
Suzette lui a offert un pendentif, comme celui de Colombe, mais le sien représente un iris. Réalisés par un ami bijoutier, des pièces uniques. Elle lui saute au cou pour la remercier. Martin la gâte : un ordinateur qu’elle convoite depuis de longs mois. La larme à l’œil, elle reste bloquée dans ses bras. En prenant tout son temps, elle ouvre celui de Colombe en derniers. Les pommettes rouges de surprise, elle en sort une bombe, identique à la sienne. Confortable et de couleur vert bouteille, elle a de chaque côté le drapeau anglais et à l’arrière, son prénom.
— Nan ! Comment t’as fait ? On l’a cherchée sur internet et elle n’était nulle part !
— Elles viennent de Londres. Mon amie qui vit là-bas est allée l’acheter et me l’a envoyée. Tu m’as tellement répété que tu l’adorais, j’étais certaine de faire mouche.
— Merci, merci, se précipite Iris pour l’embrasser.
Après des bises collectives, il est temps de se mettre au fourneau. Martin ne cesse d’émettre des soupirs en s’ébouriffant les cheveux. Colombe se blottit contre lui.
— Plus heureux, ce serait indécent, lui murmure-t-il à l’oreille.
Suzanne et Édouard ne bougent pas. Côte à côte sur le canapé, ils se regardent un instant.
— Mes enfants, avec vous trois, nous passons les meilleures fêtes depuis longtemps. Nous allons en profiter pour vous annoncer un événement.
Toujours dans les bras de Martin, Colombe pivote dans leur direction.
— Je sais ! s’écrie Iris. Vous allez vous marier !
Suzette jette une œillade complice à Édouard puis revient à la miss.
— Oui, ma jolie petite fleur. Nous allons convoler !
Les émeraudes de Martin se transforment en soucoupes et Colombe s’exclame en riant, sans filtre.
— Oh putain… Le pataquès qu’il va y avoir avec tes enfants ! Pardon pour ma vulgarité !
Elle se précipite pour les féliciter.
— Tu es si belle, mamie. Je comprends Édouard.
— Je compte sur toi pour m’aider à choisir ma tenue, avec Iris bien sûr.
Colombe se détache d’elle, affiche un sourire tendre.
— Avec grand plaisir. Merci, mamie.
— Iris, acceptes-tu d’être ma demoiselle d’honneur ?
Elle en perd sa mâchoire et déglutit plusieurs fois.
— Oh la vache ! C’est mon premier mariage… et je vais être demoiselle d’honneur ! s’exclame-t-elle en joignant les mains en signe de prière. Merci, mamie Suzette !
En glissant ses doigts dans ceux de sa petite-fille, ses yeux brillent d’émotion.
— J’ai autre chose à te demander… Acceptes-tu d’être mon témoin ?
Colombe secoue plusieurs fois la tête.
— Quelle question !
— Vous êtes les premiers à le savoir. Pour la réception, nous avons pensé à la maison d’Édouard. Son jardin est sympathique, arboré. Un parquet, une tente, quelques amis et la famille proche suffisent à notre bonheur. Les grincheux et les emmerdeurs peuvent s’abstenir. Nous nous passerons d’eux !
— Quand ? demande Iris dans les starting-blocks.
— En juillet… Nous n’avons pas encore défini la date.
Elle baisse le regard sur ses genoux.
— Les remarques vont pleuvoir. Je les entends déjà me dire que l’on ne convole pas à plus de quatre-vingts ans.
Martin s’assied à côté d’elle, dépose un baiser sur son front.
— Vous voir tous les deux, amoureux, c’est un privilège. Vous êtes plus jeunes que bien des couples.
— C’est la providence qui t’a mis sur le chemin de vie de ma Colombe. Merci, Martin.
Avec toutes ses émotions, la dinde qui doit cuire deux heures n’est toujours pas dans le four. Qu’importe ! Les prises de tête ne sont pas à l’ordre du jour.
Jamais Iris et Martin n’ont fait un déjeuner de Noël aussi long. À dix-huit heures, Colombe dépose la bûche sur la table. C’est un déjeuner dînatoire, leur fait remarquer la miss.
Suzette et Édouard leur ont fait part de leur projet de vie. Ni l’un ni l’autre ne souhaitent abandonner son logement. Ils ont donc décidé de vivre dans les deux. La semaine chez la belle – plus pratique pour toutes leurs activités dans le centre de Rennes –, ils passeront les week-ends dans la maison d’Édouard, plus s’ils en éprouvent l’envie.
Colombe est heureuse pour sa grand-mère. Édouard est un homme simple, avenant. En les écoutant, elle songe que la vie à ses côtés doit être douce.
En fin de journée, Iris téléphone à ses grands-parents. L’ambiance chaleureuse et joyeuse n’est pas de mise. Nadine lui fait nombre de reproches.
— Iris, si tu ne viens pas nous rendre visite, tu peux oublier ton cadeau. Hors de question de te l’envoyer !
— Je ne vais pas en perdre le sommeil, je n’ai besoin de rien, répond-elle sans se démonter. J’aimerais simplement que tu arrêtes de m’engueuler et que tu me laisses décider quand j’ai envie de venir.
Sa grand-mère est blessée par son refus et dans ces cas-là, elle cumule les maladresses. Sans réfléchir, elle lui réplique l’argument de trop.
— Si ton papa te voyait, il serait choqué par ton attitude.
Iris fond en larme, lâche le téléphone et se réfugie dans les bras de Colombe. Sans s’énerver, Martin reprend les rênes de la discussion.
— Bonsoir, Nadine. Je suis consterné ! Nous en avons parlé des dizaines de fois, ce n’est pas de cette manière que vous allez la stimuler.
— Nous sommes ses grands-parents et ce n’est pas une gamine de onze ans qui décide !
— Que vient faire son âge dans la conversation ? Même si je la traînais de force, pensez-vous sincèrement que vous en retireriez une satisfaction ? Vous êtes les bienvenus chez nous et vous le savez !
— Merci, Martin. Je n’aurais pas dû lui parler de son papa. Excusez-moi auprès d’elle, je n’ai pas les mots avec Iris. Nous viendrons dans quelques jours.
— À bientôt, Nadine.
Iris a séché ses larmes, elle est à présent dans les bras de Suzette.
— Mon petit pinson, toi et Colombe, vous avez de nombreux points en commun. Ta grand-mère est sans doute une gentille personne, qui t’aime. Malheureusement, elle fait passer ses désirs avant les tiens, comme la maman de Colombe. Très bientôt, tu pourras faire tes propres choix. Ne te braque pas contre eux, ils sont tristes de ne plus avoir ton papa. Parfois, la douleur provoque des maladresses.
— J’ai le cafard quand je suis avec eux et j’ai tout le temps envie de pleurer. Ma boule dans la gorge ne disparaît que lorsque je reviens ici. Ils veulent que je vienne, mais ne savent pas quoi faire avec moi. Quand mes cousins sont là, ça va, ils sont gentils. Avant, je les voyais chaque fois, maintenant, ils sont grands. Les week-ends, ils sont avec leurs copains ou en camp scout.
Tous les ans, c’est un bis repetita. Nadine lui fait des reproches et Iris termine en larmes. Jamais Martin ne la forcera. Par crainte de voir la situation dégénérer, il essaie juste de faire le tampon et d’arrondir les angles.
Happé par sa patientèle à quatre pattes, le beau véto les a rejoints pour les déjeuners et les dîners, animés. Entre lui et Suzette, un lien atypique se tisse. Comme deux personnes du même âge qui se connaîtraient de longue date, ils aiment se chipoter gentiment. Martin est direct. Il lui donne son avis sans prendre de détour, toujours de manière respectueuse. Il n’a pas l’impression d’être en face d’une femme de 80 ans. Elle le sent et apprécie sa façon d’être. Franc, droit dans ses bottes et courageux, il se démène pour que rien ne manque à sa protégée et à présent, Colombe.
Les vacanciers ont multiplié les activités : balades en forêt, sur la plage avec les chevaux, à pied pour Suzette et Édouard. Bien emmitouflés, ils se sont laissé fouetter par l’air marin, parfois cinglant. À l’abri dans les dunes, ils ont admiré le spectacle de l’océan déchaîné et l’écume de mer qui roule sur le sable comme des buissons dans le désert. Le chignon banane de Suzette n’a pas résisté longtemps à la force des éléments. Les cheveux au vent, elle terminait les excursions sous le regard adorateur de son amoureux.
Concarnoise avertie, la cité n’a plus de secret pour Colombe. Ils l’ont sillonné dans ses moindres recoins : des promenades sans fin dans la ville close, sur le port, le long de la corniche. Les arrêts dans les salons de thé pour déguster du kouign-amann, des crêpes au beurre salé leur permettaient de se requinquer.
Iris a momentanément abandonné les bras de Colombe et Martin pour ceux des octogénaires. Les grattages de porte à huit heures ne sont plus pour eux. Iris découvre le bonheur de se faire cajoler par deux personnes qui pourraient être ses grands-parents. Elle aime se glisser entre eux avec les plateaux du petit déjeuner. De manière positive, Martin en est chamboulé. Pendant longtemps, il pensait qu’elle ne parvenait pas à se sentir proche de Nadine et Jacques parce qu’ils étaient âgés et qu’elles ne les voyaient pas suffisamment. Il n’en est rien. Suzette et Édouard n’attendent rien en retour. Ils prennent ce qu’elle leur donne, contrairement à ses grands-parents. Pour eux, l’amour qu’elle doit leur porter se conçoit de manière instinctive. Ils partagent le même sang, la question ne se pose pas. La réalité est bien différente. L’amour entre des personnes ne se commande pas, ne s’impose pas. Il ne suffit pas de le vouloir. Les liens du cœur peuvent être plus forts que ceux du sang.
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