Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 38 sur 44

Pages du PDF

Les Iris de Colombe (French Edition)

Barbie Frankenstein

 

Sur le chemin du retour, ils ont convenu : terminé de vivre dans des appartements séparés. Martin en a averti l’assistante sociale avant de partir pour Londres. Ils ont été au-delà de leur patience, cette situation tourne au ridicule. Colombe va tout de même conserver son meublé encore quelques mois, on ne sait jamais.

En arrivant chez eux, peu après dix-sept heures, Max les rejoint avec des nouvelles pas franchement folichonnes. Il ne prend même pas la peine de s’asseoir pour leur raconter. En fin de semaine, un professeur de français lui a signalé que le binôme de Colombe a envoyé un courriel à la quasi-totalité de ses collègues, à l’exception de Bénédicte et Jérôme. Rédigé à la hâte, le pamphlet fait état d’une rumeur inquiétante concernant Colombe, ainsi que le détail de ses dépendances aux anxiolytiques et antidépresseurs. Il y conclut en disant qu’il en a averti le rectorat et sous-entend qu’elle aurait eu des problèmes dans son ancien établissement scolaire.

Colombe l’écoute en contenant sa colère. La voyant blanchir, Iris vient se coller contre elle.

— J’ai immédiatement réagi, la rassure Max. J’ai rédigé un courriel de démenti ferme et j’ai convoqué Étienne Blondeau demain matin à la première heure. Je ne me suis jamais énervé après lui, mais là, ça va chauffer pour son matricule.

— Pourquoi ? On a eu un début difficile, mais on parvenait même à faire des sorties avec nos deux classes. Il voulait se venger d’un truc ?

— C’est encore plus simple que ça. Olympe est sa voisine. Je ne te fais pas un dessin, je suis moins doué que toi. Cette maudite Barbie est le mal personnifié !

— Je ne vais pas aller en cours demain, se lamente Colombe.

Max s’assied à côté d’elle.

— Au contraire, tu viens et tu relèves la tête. Tes collègues te côtoient depuis plus d’un an, ils ont compris que ce courriel avait pour seul but de te nuire. Et je ne me suis pas gêné pour dire d’où provenaient ses monstrueuses conneries.

Colombe ne cesse de soupirer en se frottant le visage.

— Martin, elle ne nous lâchera jamais. Après ça, elle trouvera autre chose.

Il s’accroupit devant elle en lui prenant les mains.

— Elle peut raconter ce qu’elle veut. Je connais la vérité, Iris et nos amis aussi. À trop s’acharner, le boomerang va lui revenir en pleine face. Même les plus crédules vont finir par se rendre à l’évidence, ce n’est qu’une question de temps. Max a raison. Reste droite et digne, c’est la seule conduite à tenir.

À grand renfort d’arguments, ils parviennent à la convaincre, mais une autre chose la chagrine.

— Max, les réunions de parents professeurs sont programmées dans quinze jours, je ne vais pas pouvoir y assister. Supporter les regards, leurs chuchotements, c’est trop !

— Aucune inquiétude pour ça. J’ai envoyé un courriel à l’ensemble des parents d’élèves de tes classes, tu dois en avoir une copie dans ta boîte de réception. Tous les retours que j’en ai eus sont bons. Ils étaient plus choqués par ses attaques qu’autre chose. Colombe, tu n’as rien d’une droguée ! Je me suis permis d’ajouter – sans la nommer – que cette personne n’a pas supporté d’avoir été éconduite par Martin et qu’elle présente de sérieux troubles psychiatriques. J’espère que j’ai bien fait ?

Son regard passe de Martin à Colombe.

— Tu es un ami précieux, le rassure Colombe en posant sa main sur la sienne.

Pour requinquer le moral des troupes, il les invite à dîner au haras. Paul est déjà en cuisine. Ce ne sera pas un festin : quiche, salade. Ils acceptent avec plaisir, les filles pourront embrasser leurs juments.

Le lendemain matin, Iris a enfilé son habit de Wonder Woman. Remontée comme un coucou suisse, elle est prête à exterminer le premier qui aura une parole malheureuse. Martin déploie des trésors de patience en lui expliquant plusieurs fois qu’elle ne doit sous aucun prétexte s’en mêler. Face à ces attaques, si elle en a, il est préférable de faire preuve de maturité, de calme. Sans rien montrer, il a la boule au ventre en les regardant partir.

La matinée se passe sans encombre. À midi, peu avant de se rendre au self, Colombe discute avec une dizaine de collègues en salle des professeurs. Le souffle court et le visage cramoisi, son binôme de dessin fait son apparition. Sa convocation chez le proviseur a déjà fait le tour de l’établissement. Calme et attentif à ses enseignants, il l’a défoncé pendant un quart d’heure. Sans lui en laisser placer une, Max lui a signifié qu’il ne devait plus avoir de revendications de quelque nature qu’elles soient, et que sa porte lui était fermée ad vitam aeternam.

Transpirant, Étienne Blondeau fonce directement sur Colombe. Le regard au ras du sol, il se frotte les mains en adoptant un ton suppliant.

— Puis-je vous parler quelques minutes en particulier ?

Colombe le brûle de ses deux myosotis et lui réplique avec force.

— C’est une plaisanterie ? Vous adressez un courriel à tous nos collègues et vous avez le culot de quémander un entretien en particulier ? Vous parlez… l’envie me manque, mais vous pulvériser, j’en crève !

— Si vous préférez, nous pouvons nous expliquer ici.

Il se racle la gorge en se tortillant les doigts.

— Colombe, je ne sais comment formuler mes excuses. Je suis désolé. Je n’arrive même pas à comprendre comment j’ai pu tomber dans le panneau. Je me suis fait avoir par cette personne… infecte !

— Je vais vous répondre aujourd’hui et c’est la dernière fois que je vous adresse la parole. Comment avez-vous osé relayer ces bouses ? Assumez vos actes et n’essayez pas à présent de vous poser en victime. Si vous aviez deux sous d’intelligence, vous m’en auriez parlé et je vous aurais expliqué le degré de folie qui habite votre voisine. Je constate deux choses : la première impression est souvent la bonne, et qui se ressemble s’assemble ! Vous formez une jolie brochette !

— Colombe, je m’en excuse ! Elle m’a montré des documents, je ne pouvais pas savoir qu’ils étaient faux. Lorsqu’elle m’a dit que Bénédicte, Jérôme et Max vous couvraient depuis votre arrivée à Concarneau, j’ai paniqué. Quand elle m’a soufflé de faire les courriels au rectorat et à nos collègues, je ne me suis posé aucune question.

Bénédicte se plante devant lui en le mitraillant.

— Enfin, Étienne ! Est-elle médecin ? Des certificats médicaux confidentiels… d’évidence, ce sont des faux ! Vous yoyottez, mon ami ! La retraite vous guette… Réservez votre place dans un EHPAD.

Sa colère la consume, mais Colombe vient d’avoir une idée.

— Je vais vous laisser une chance de vous rattraper et si vous refusez, votre ciel va gravement s’assombrir. Votre chat à la santé fragile va devoir se trouver un autre vétérinaire. Vous êtes interdit de séjour à la clinique de Martin, et estimez-vous heureux qu’il ne vous colle pas son poing dans la tronche. Si vous n’accédez pas à ma demande, dès ce soir, je me rends à la gendarmerie pour déposer une plainte contre vous pour diffamation.

Étienne laisse tomber ses bras le long du corps en signe d’évidence.

— Vous allez me faire une attestation sur l’honneur en y expliquant avec tous les détails votre conversation avec votre voisine, et en y précisant clairement qu’elle vous a montré des certificats médicaux prouvant que je suis accro à toutes sortes de molécules !

— Colombe, je ne peux pas… Elle va s’en prendre à moi, elle est dangereuse. Je l’imagine déjà donnant de la mort au rat à mon chat !

— C’est vous qui voyez ! Vous avez ouvert la boîte de pandore, à vous de la refermer ! Quand on joue avec le feu sans le maîtriser, on se brûle !

Le pauvre est totalement déconfit, mais aucun enseignant n’a un geste pour le réconforter. Ils se contentent de le regarder avec dégoût.

Cette discussion a été bénéfique à Colombe pour deux raisons. Elle a pu contrer les accusations devant ses collègues : ils n’ont plus aucun doute concernant cette affaire. Si Étienne Blondeau accepte de lui faire cette attestation : c’est une preuve de plus à ajouter à leur dossier.

Dans l’après-midi, elle envoie un message à son amoureux pour le rassurer et lui donner les détails de sa conversation avec son binôme.

Se cacher, c’est terminé. Depuis leur retour de Londres, Iris n’aspire qu’à une chose : une promenade avec Colombe. Elle a d’abord refusé en mettant en avant sa douleur à l’épaule.

— On n’est pas obligé de faire du galop… une balade cool, sur la plage !

— Je t’accompagne au haras, mais je ne monte pas.

— Une toute petite balade, juste pour fêter notre libération !

Colombe a beau dire non, elle aussi en rêve. Elle parvient même à se convaincre qu’elle ne fait courir aucun risque à leur bébé. En fin d’après-midi, elles partent avec les trois juments, n’ont plus à se soucier des promeneurs. Se contenter de la forêt pour ne pas être vues ensemble est du passé. Le vent est fort, mais elles respirent à pleins poumons. Couvert d’écumes, l’océan contraste avec le gris du ciel. C’est presque une renaissance, une première fois.

Au pas et sans excès, comme elles l’avaient prévu, les cavalières regagnent le haras. Sur le point de passer l’entrée en pierre, un véhicule gris sortant de nulle part fonce sur elles et les évite au dernier moment. Colombe n’a d’autre choix, elle lâche les rênes de Rubis pour se cramponner à Paloma et à sa selle. Dans un réflexe, elle tente d’attraper celles de Sultane pour aider Iris à la maintenir. Trop loin, cette dernière fait un écart, se cabre en propulsant sa petite cavalière au sol. Sa chute est spectaculaire. Elle tombe lourdement à la renverse, mais Iris a la présence d’esprit de rouler pour éviter de se faire piétiner. De l’intérieur de la cour, Max et Paul ont assisté à la scène, ils courent déjà dans leur direction. Submergée par une décharge d’adrénaline, la future maman saute de sa jument, se précipite auprès d’Iris. Assise, elle se tient l’épaule en grimaçant. En lui essuyant le visage couvert de grains dorés, Colombe lui retire sa bombe. Par chance, la quantité de sable a amorti sa chute. La petite fleur ne semble pas blessée, mais par sécurité, Colombe insiste pour la conduire aux urgences.

— Je n’ai rien. Ce n’est pas ma première gamelle. Ma tête n’a pas frappé le sol et mon gilet m’a protégé.

Max rassemble les montures. Avec l’aide de Paul, Iris se relève en débarrassant sa culotte d’équitation de la poussière qui la recouvre. Après des minutes d’hésitation, ils reprennent leurs esprits. Boucle d’or n’est pas blessée, l’idée de la conduire à l’hôpital est abandonnée. Ils s’apprêtent à entrer dans la cour, des sirènes au loin se rapprochent et leur font tourner la tête. Un véhicule de pompier et une voiture de la gendarmerie roulent à vive allure dans leur direction. Intrigués, ils contournent le haras, progressent en direction des sirènes. Après une ligne droite, au détour d’un virage serré, deux autos se sont télescopées de face et toutes deux sont hors d’usages. La guimbarde grise qui a provoqué la chute d’Iris et un père venu récupérer son fils après sa balade à poney. Le monsieur n’a rien, mais la blonde conductrice en face n’avait pas bouclé sa ceinture. Son tacot étant un ancien modèle non équipé d’airbags, elle a violemment heurté le volant, son visage est en sang. Un pompier signale à son collègue qu’elle a le nez et plusieurs dents cassés. Un jeune gendarme se précipite vers eux pour leur demander s’ils sont témoins de l’accident.

— Nous n’avons rien vu, mais je veux déposer plainte contre la conductrice du véhicule gris. Elle nous a foncés dessus et a provoqué la chute de ma fille. Elle roulait comme une dingue, c’est un miracle qu’elle n’ait rien.

En l’écoutant, il cesse la mastication de son chewing-gum puis hurle à son collègue.

— Contrôle d’alcoolémie pour la petite dame en arrivant à l’hôpital !

Il se tourne vers Colombe.

— Vous pouvez passer au peloton pour faire votre déposition ?

— Je ne manquerais ça pour rien au monde !

La larme à l’œil, Iris se précipite dans ses bras.

— Tu as mal ? Je t’emmène aux urgences ?

— J’ai pas mal, sanglote-t-elle. C’est parce que tu as dit au gendarme que j’étais ta fille…

Émus, Max et Paul se joignent à la mêlée. Colombe l’a fait sans même s’en rendre compte. Elle aussi, son petit cœur chavire.

— Allez, venez ! ajoute Paul en riant. Max a préparé un brownie en début d’après-midi, rien de tel pour nous requinquer !

En fin de soirée, accompagnées de Martin, les filles font leur déposition. Nouveau à Concarneau, le gendarme est impressionné par leur histoire. Pour lui, Olympe a besoin d’un suivi psychiatrique, les mains courantes à son encontre sont nombreuses. Pour le moment, elle est à l’hôpital, mais elle devra rendre des comptes à la justice et pas uniquement dans leur affaire.

Sur le chemin du retour, Iris ne cesse de rire en pensant à la folle qui vient d’avoir la monnaie de sa pièce.

— Martin, c’est très mal ce que je vais dire… On ne se moque pas d’une accidentée.

— Exact ! lui confirme-t-il. Mais après ce qu’elle nous a fait subir, je n’ai pas d’objection !

— Barbie a la tronche de Frankenstein ! éclate-t-elle d’un rire gras. Elle ne pourra plus se prendre pour une poupée.

— Ne t’en fais pas pour elle. Son chirurgien plastique doit se frotter les mains.

Martin ronge son frein depuis deux heures. Après avoir appris leurs péripéties, il n’a pas commenté. Iris va bien, elle a juste un bleu à l’épaule, c’est ce qui compte. Mais la balade de Colombe, même au pas, le consume de l’intérieur. Quand ils rejoignent leur chambre, Martin la bloque dans la salle de bains.

— Colombe, je suis très très très contrarié !

Son ton autoritaire traduit une certaine anxiété. Elle lui fait sa mine de pauvre petite luciole en détresse.

— Iris n’a rien. J’ai eu une frayeur, mais franchement, c’est miraculeux. Sultane est peureuse. Elle s’est cabrée, je n’ai rien pu faire.

Il continue de la regarder en fermant un œil et en se demandant si elle ne le fait pas marcher.

— Je ne te parle pas de la chute d’Iris, mais de toi !

Colombe se contente d’aspirer ses lèvres en essayant de passer entre les gouttes. Le tonnerre gronde dans la voix de Martin et les éclairs sont présents dans le vert de ses yeux. Il entoure son visage de ses mains douces et chaudes.

— Ne monte plus ! Terminé ! Bébé luciole a largement le temps de faire du poney. Si tu ne m’obéis pas, je te fais interdire le haras. Même au pas, c’est trop dangereux. Les conséquences d’une chute peuvent être dramatiques. Pense à cette petite merveille qui se développe !

— Iris m’a suppliée et j’en avais envie. Je ne recommencerai pas ! lui promet-elle d’une petite voix chargée de remords.

Il sourit en plaquant son corps contre le sien.

— Alors, ma luciole a une grande fille de douze ans ! Quatorze ans, c’est jeune pour être maman. Scarlett est battue !

Elle colle son visage dans son cou en riant.

— Les mots sont sortis tout seuls, Iris en était tellement heureuse.

— Tu m’étonnes ! Elle me l’a raconté en reniflant avant même de me faire le récit de sa chute et l’autre taré d’Olympe !

La veille, la future maman a fait sa première échographie, Martin n’a pas réitéré son idée de la faire lui-même. Colombe n’oubliera jamais l’expression de son visage en découvrant le petit haricot de huit semaines qui se développe normalement. Les futurs parents se brident, Martin rêve de le dire à Iris. La prudence leur conseille de calmer leurs ardeurs et pour pouvoir tenir, ils se sont donné une limite. À douze semaines, si les choses n’ont pas évolué, ils l’annonceront bien évidemment en premier à Iris, mais aussi à leurs amis et à leurs familles.

OceanofPDF.com

38

 

OceanofPDF.com