Les Iris de Colombe (French Edition)
Marthe et Mathieu
Les filles sont sur le point de se mettre à table lorsque Martin rentre après une journée épuisante. Il vient de passer trois heures à faire un vêlage qui s’est soldé par une césarienne. Pensant une fois de plus dîner sans lui, ses belles ne cachent pas qu’elles sont heureuses de le voir à un horaire raisonnable. Après un baiser à chacune, il file sous la douche en leur conseillant de commencer sans lui. À peine la première bouchée de spaghetti carbonara avalé, Colombe a le sentiment qu’une chose cloche. En prétextant qu’elle a oublié de remettre son peignoir dans la salle de bains, elle grimpe l’étage.
— Martin, tu as eu une mauvaise nouvelle ?
Il enfile son peignoir, la prend dans ses bras.
— Je n’ai pas de secret pour ma petite luciole. Rien de dramatique.
— C’est la juge ?
— Non, non, ça n’a rien à voir.
Il souffle en se grattant la barbe.
— Mes parents débarquent demain. Ils rentrent d’un séjour à Paris et veulent s’arrêter quelques jours.
— Ah ! Et c’est un problème ?
— Pas vraiment. En ce moment, j’ai juste envie de vous deux. Cela paraît curieux, je ne les ai pas vus depuis des mois, mais j’ai une appréhension.
— Tu leur as dit pour le bébé ?
— Non, bien sûr que non.
— Nous allons travailler et Iris sera en cours, nous ne serons pas franchement disponibles. Ils en ont conscience ?
— A priori, ce n’est pas un problème. Viens, on va l’annoncer à Iris. Tu vas voir sa réaction ! ajoute-t-il en faisant une moue dubitative.
Ils descendent l’escalier en se suivant, s’installent à table. Colombe réchauffe son assiette, et sert Martin. Iris a terminé ses pâtes. Les bras croisés, elle les fixe, ne sachant lequel questionner en premier.
— Vous avez une nouvelle catastrophe dans le tiroir ?
Martin se contente de sourire en dépliant sa serviette.
Je ne parviens pas à cacher quoi que ce soit à mes amours.
— Juste un petit désagrément. Marthe et Mathieu débarquent demain.
Son visage se décompose, elle manque de s’effondrer dans son assiette.
— Pour un désagrément, c’est un désagrément ! Combien de jours ? Une nuit pour me préparer psychologiquement, c’est court !
— Je ne sais pas, ma puce. J’espère, pas plus de deux, je n’ai pas demandé.
En engloutissant sa mousse au chocolat, elle cogite, lâche d’une traite.
— On va dire que deux jours, je devrais y survivre. Au-delà, je pars m’exiler chez Solène ou chez Max et Paul. Désolée les amis, plus, je ne le sens pas !
— Comme tu veux, ma puce.
En les observant, Colombe cesse la mastication de ses spaghettis, prend conscience qu’elle n’a jamais parlé des parents de Martin avec Iris. Et manifestement, elle ne les porte pas dans son cœur. Son projet de fuite ne lui indique rien de bon. Elle songe à prendre ses jambes à son cou, elle aussi.
— Une femme avertie en vaut deux ! Dois-je réintégrer mon appartement ?
Martin ne répond pas, mais la miss n’a pas sa langue dans sa poche.
— Tout dépend de ton seuil de tolérance… Moi, il n’est pas très haut, ajoute-t-elle avec une moue convenue.
— Tu peux développer ?
Les mains croisées sur la table, la miss fait son exposé en se délectant et en roulant ses deux calots bleus.
— Pour te décrire Marthe, c’est assez simple. Tu vois un glaçon ? Tu lui colles une perruque rousse et du rouge à lèvres corail et tu as Marthe. Martin a ses yeux, et elle ne se contente pas de te regarder. Elle te scanne de la tête aux pieds. Si tu connais Bree Van De Kamp dans la série Desperate Housewives, c’est son double. Psychorigide, hypermaniaque, elle est aussi chaleureuse qu’un frigo vide en phase terminale.
Martin ne peut s’empêcher de rire. Colombe pose son verre accompagné d’une expression inquiète.
— Et Mathieu ? Question chaleur, il relève le niveau ?
La bouche en cul-de-poule dans un premier temps, elle poursuit sur sa lancée.
— Alors là, tu vas être déçue ! Ce n’est pas compliqué, il ne m’a jamais adressé la parole directement. J’ai droit à : « Bonjour, Iris, et au revoir Iris ». Même lorsque je suis là, s’il veut savoir quelque chose sur moi, c’est à Martin qu’il le demande. En face de lui, j’ai l’impression d’être transparente. Un caméléon qui se fond dans son environnement.
— Waouh ! J’ai une folle envie de me tirer vite fait avant leur arrivée ! s’exclame Colombe en repoussant son assiette. Elle arque un sourcil en fixant Martin.
— Quand tu m’as décrit tes parents, tu ne me les as pas un peu survendus ? Tu m’as bien dit que ton enfance était cool ?
Martin lui prend la main pour la rassurer, la lui embrasse.
— Et c’est vrai. La manière dont Iris les perçoit ne peut pas être la même que la mienne. Je t’ai bien précisé qu’elle n’est pas chaleureuse, encore moins maternelle. Mon père, oui, il est plus effacé. Elle a un caractère fort, il s’adapte.
— Souhaitons-nous bonne chance ! éclate de rire Iris.
Au moment de se glisser sous leur couette, Colombe revient sur Marthe et Mathieu.
— Que savent-ils exactement de notre vie ? Tu leur as parlé de nos problèmes, ils connaissent mon existence ? N’essaie pas d’enjoliver ta réponse.
Il s’enroule autour d’elle, lui caresse le ventre.
— Ils savent tout. Ne te monte pas la bobine avant de les rencontrer. Mes parents sont sans doute particuliers, je ne m’en rends pas vraiment compte. Tout va bien se passer.
— Mes alarmes s’allument comme la guirlande électrique d’un sapin de Noël. Ça clignote à tout va. Je sens que ça va être sport !
— Mes parents sont hyperactifs. Deux jours, c’est le max qu’ils peuvent tenir. Marthe m’a confié qu’ils sont impatients de te rencontrer et cela me plaît.
— Je vais faire une prière, et je n’ai pas prié depuis longtemps. J’envisage même de déposer un cierge à l’église demain matin, ajoute-t-elle en gloussant.
— Ils habitent loin. On ne sera jamais gênés par leur présence.
— Cent kilomètres, c’est loin pour toi ? Martin, j’espère que tu dis vrai, j’ai mon compte d’emmerdeuses dans ma famille.
Avec sa mine de petit garçon voulant se faire pardonner, il se contente de se blottir contre elle en l’embrassant.
Martin est parti à la clinique avant qu’elles ne se lèvent. Pour accueillir ses parents vers seize heures, il a fait en sorte de débuter sa journée plus tôt. Seules pour le petit déjeuner, les filles ne parlent que de cette visite inattendue.
— Tu as été chez eux plusieurs fois, raconte-moi les grandes lignes.
Tout en engloutissant ses céréales, elle hausse les épaules.
— Il n’y a pas grand-chose à en dire. On partait le matin, on rentrait le soir. Ils ont dormi deux ou trois fois ici et à mon réveil, les coucous avaient quitté le nid.
— Ils sont comment avec Martin ?
En fixant un point fictif sur le mur d’en face, Boucle d’or rassemble ses souvenirs.
— Son père est fier de lui, ça se voit dans la manière dont il le regarde, mais il n’y a pas d’effusion entre eux. Des fois, ça me fait drôle parce que Martin est très câlin et eux ne le sont pas.
Colombe ne la questionne plus. Dès ce soir, elle aura toutes les réponses. Son stress est suffisamment présent et Iris ne trouvera rien de bien sympathique et positif à dire d’eux.
Bénédicte est friande de ces histoires familiales. Pendant le déjeuner au self, Colombe lui raconte la visite imminente de ses beaux-parents. Elle saute sur l’occasion pour lui caricaturer sa famille, et encore plus celle de Jérôme. Elle a hâte d’être au lendemain pour avoir la suite de l’épisode.
À la sortie des classes, Colombe est nerveuse sans trop savoir pourquoi. Au volant du bolide de Martin, Iris lui fait un résumé de sa journée, elle peine à se concentrer sur ses paroles.
— Colombe, ne stresse pas. J’ai peut-être un peu forcé sur le trait. Si ça se trouve, ils vont te sauter au cou. Ils ne le font pas avec moi, c’est sûrement parce qu’ils ne m’aiment pas.
Tout le trajet, elle observe les rues défiler sans prononcer une parole.
La voiture grise de Marthe et Mathieu est garée devant la maison, celle de Martin est dans l’allée, Colombe se place derrière lui. Lentement, elles ouvrent la porte d’entrée. Les Legwen sont installés dans le salon avec une tasse de thé, ils se lèvent aussitôt. Les filles déposent rapidement leurs manteaux et chaussures dans la buanderie.
— Colombe, je te présente Marthe et Mathieu.
La poignée de main est ferme, accompagnée d’un visage souriant.
Sa maman est conforme à la description d’Iris. Rousse, la chevelure aux épaules et parfaitement lissée, une sexagénaire encore jolie, à peine plus grande que Colombe. Mathieu est un homme bien bâti, de la même taille que son fils. Les cheveux blancs, le visage carré, ses lunettes en écailles rondes apportent de la douceur à ses traits. Tous les deux arborent un style sport chic, très loin des personnes austères auxquelles elle s’attendait.
Physiquement, ils me plaisent. Pour le reste, on verra !
Collée à Colombe, Iris attend que Mathieu et Marthe la saluent.
— Bonjour, Iris. Tu vas bien ? lui demande gentiment Marthe.
— Bonjour, madame. Très bien, merci. Bonjour, monsieur.
— Bonjour, Iris, répond aussitôt Mathieu.
Entendre sa petite fleur s’adresser à eux en utilisant monsieur et madame indispose Colombe. Elle fixe Martin, mais il ne saisit pas ce qui provoque ce regard.
— Installez-vous, les filles. Je vais préparer un chocolat chaud pour Iris.
Colombe sent l’œil insistant de Marthe. Elle prend place en face d’eux sur le canapé, Iris, toujours collée à elle. Elle se sert du thé, personne n’a encore prononcé une parole. Lorsque Martin revient avec la tasse pour sa minette, sa maman brise le silence.
— Vous enseignez depuis longtemps ?
— C’est la troisième année et c’est mon premier poste comme titulaire.
— Martin nous a dit que vous partagez la même passion pour l’équitation, je m’en réjouis. Avec Mathieu, nous aimons la voile. Pour un couple, c’est un plus.
— C’est exact, nous avons la même passion avec Martin et Iris, rectifie Colombe. C’est un plus pour une famille.
Marthe ne réplique pas, elle se contente de maintenir son sourire.
— Je vous abandonne. Je file prendre une douche et Iris va faire ses devoirs. Viens, ma puce.
Les miss grimpent l’escalier sans demander leur reste. Une fois à l’étage, elle entraîne Iris dans sa salle de bains.
— Ils ont l’air sympas, c’est quoi le problème ?
— Tu n’as encore rien vu. Pour le moment, ils jouent les parents parfaits, ça ne va pas durer.
Elle plante Colombe, fonce dans sa chambre le visage fermé. Très vite, Martin rejoint sa douce qui sort de la douche.
— Alors, ta première impression ?
Elle s’enroule les cheveux dans une serviette, se colle contre lui.
— Bonne ! Pourquoi Iris ne les appelle pas par leurs prénoms ?
Elle l’entend soupirer lentement. Il s’écarte, s’appuie contre la vasque.
— Mes parents n’y sont pour rien. Ils le lui ont demandé plusieurs fois, elle s’obstine à ne pas le faire. Est-ce un bras de fer ou veut-elle simplement leur montrer qu’elle ne les aime pas ? Je ne sais pas. Nous sommes trop peu ensemble pour que cela me perturbe plus que ça.
Pendant que Martin et Colombe s’attellent au dîner, Mathieu et Marthe leur tiennent compagnie en bavardant de tout et de rien. Il a préparé un risotto de gambas et sa belle, une panna cotta. Après avoir mis la table, Colombe monte chercher Iris. Elle la retrouve en boule sur son lit.
— Ma puce, ça ne va pas ? Tu es malade ?
— Tout va très bien, répond-elle d’une petite voix qui laisse entendre le contraire.
Colombe se colle dans son dos, enroule ses bras autour d’elle.
— Je vois bien que non. Raconte-moi ce qui ne va pas !
— Je ne vais pas venir dîner… Vous serez mieux tous les quatre.
— Pourquoi ça ?
— J’ai pas envie de manger avec eux !
— Pourquoi refuses-tu de les appeler par leurs prénoms ?
— Ils préféreraient que j’aille vivre chez mes grands-parents. Ils ont dit à Martin qu’ils ne me considéreront jamais comme leur petite-fille.
— Comment le sais-tu ?
— Je les ai entendus, il y a longtemps.
Colombe change de position, se met face à elle. Après avoir déposé un baiser sur son front, elle prend son visage dans ses mains.
— Ma petite fleur, quelle importance ? Quelle différence cela fait ? Dans toutes les familles, certains s’aiment, d’autres moins. Il faut faire avec. Quand les personnes sont intelligentes, cela se passe plutôt bien. Il y a autre chose ?
Iris se serre contre elle.
— Marthe veut son fils pour elle toute seule. Quand il me prend dans ses bras ou m’embrasse, elle nous regarde l’œil mauvais. Elle est jalouse. Je peux pas la blairer !
Colombe éclate de rire.
— Ne rigole pas, c’est pas drôle !
— Eh ben, on est mal ! Pauvre Martin, les femmes de sa vie s’écharpent pour lui. Tu es jalouse de sa maman, mais pas de moi ?
— Ben non, c’est pas pareil !
— Je ne les connais pas suffisamment pour pouvoir en tirer une quelconque hypothèse. On va essayer d’être intelligents, et si je vois une chose bizarre, je te promets de réagir.
— D’accord, consent-elle en frottant le bout de son nez contre son sweat.
— Le chef Martin a préparé un risotto et ça sent merveilleusement bon.
Le dîner est simple, détendu. Martin semble heureux d’avoir ses parents et ses douces, ensemble pour la première fois. Iris est placée entre eux et ne fait pas preuve d’une grande démonstration de joie à table. Personne n’en fait cas et il est vrai, Marthe et Mathieu font comme si elle n’était pas là. Seuls Martin et Colombe discutent avec elle et dans ces cas-là, les invités gardent le silence en attendant la fin de la conversation. Iris ne joue pas les prolongations. Dès le dessert englouti, elle demande à quitter la table en prétextant qu’elle n’a pas terminé d’apprendre une leçon. Colombe pose un baiser sur son front en lui précisant qu’elle la rejoint dans trente minutes.
C’est quoi cet échange de regards entre Marthe et Mathieu ?
Pendant qu’ils bavardent avec leur fils, elle débarrasse tranquillement, tout en les écoutant.
L’attitude d’Iris la surprend. À part Olympe, peu de personnes lui hérissent le poil. Ses beaux-parents ne semblent pas aussi détestables qu’elle le prétend. Il lui paraît évident qu’il y a autre chose. Iris est jalouse de Marthe, mais ce n’est pas la seule raison.
Après une infusion, Colombe les abandonne. Depuis son retour de Londres, elle peine à veiller tard, sa grossesse l’épuise. Elle fait réciter sa leçon à Iris et se précipite sous sa couette. Martin se couche à près de minuit. En prenant soin de ne pas perturber son sommeil, il se contente de se glisser dans son dos, pose sa main sur son ventre. Elle la sent, la recouvre de la sienne.
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