Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 14 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Une petite chose… rose

 

L’automne est particulièrement humide et venté, cela ne freine pas les cavalières. Équipées comme il se doit, elles poursuivent leurs balades. Parfois, elles rentrent transies de froid et se précipitent sous une douche chaude pour se réchauffer, mais qu’importe. Le plaisir de galoper ensemble reste leur moteur.

Dès qu’il le peut, Martin rejoint le binôme. Sa romance avec Colombe le comble. Même dans ses rêves les plus parfaits, jamais il n’aurait imaginé tomber amoureux d’une femme qui s’entend aussi bien avec Iris. Troublé par leur relation forte, il n’en craint pas moins que cela s’arrête d’un coup. Toutes voiles dehors, Iris navigue dans son adolescence. Souvent, cette période s’accompagne d’instabilités, les parents ont bien des difficultés à gérer. Il croise les doigts en espérant passer à travers.

Colombe ne vit quasiment plus chez elle. Elle s’y rend tous les deux ou trois jours récupérer des vêtements, en déposer d’autres, ramasser son courrier. Leur vie de couple s’organise sans tirer de plans sur la comète, de manière naturelle.

Avec courage, la semaine dernière, Colombe a convié Bénédicte pour un dîner en tête à tête chez elle, sans la présence d’Iris. Cette soirée, elle l’a préparée en se répétant comment lui conter son amie Iris et tous les troubles qu’elle a traversés depuis sa mort. Elles ont versé des larmes, ont beaucoup ri aussi. Colombe ne s’est pas contentée de lui raconter sa disparition. Avec de nombreux détails, elle lui a fait la biographie de leur enfance, de leur adolescence agitée. Bénédicte sait être une oreille attentive, sans jugement. Colombe en est sortie grandie, allégée. Avec l’accord de Martin et d’Iris, elle lui a parlé de l’accident tragique de Gaëlle et Loïc, de leurs vies à deux depuis ce drame. Bénédicte en a été émue plusieurs jours. La mort de son amie l’a touchée bien évidemment, comment ne pas l’être, mais l’histoire de la petite Iris lui a fait chavirer le cœur. Elle apprécie Martin qu’elle connaît encore peu, mais son regard sur lui a changé. Elle le trouve formidable, si attentif à sa protégée et ne cesse de le dire à Colombe. En riant, elle lui demande régulièrement si elle compte lui ériger une statue. Colombe se moque, mais elle a conscience de vivre avec un homme en dehors de la norme. Elle se sait chanceuse, et savoure chaque seconde auprès de lui.

Depuis quelques jours, le vétérinaire qui fait battre son cœur est soucieux. Iris vient de s’endormir, il rejoint sa belle dans le salon, Colombe termine la préparation de ses cours. Il s’installe à côté d’elle, lui parle doucement.

— Un des bébés de Scarlett m’inquiète. J’ai refait une écho, il est vraiment très petit.

Elle plisse le front en refermant son agenda.

— Il est vivant ?

— Il ne se développe pas normalement, ne sera pas viable.

— Qu’est-ce que tu envisages ?

— Rien. Nous devons prévenir Iris.

— Et le deuxième ?

— Il a l’air bien. La naissance est imminente, d’ici la fin de la semaine.

— Je vais lui dire demain.

Ils se couchent, tristes. Iris se faisait une joie d’accueillir ces deux bébés chats. Le diagnostic de Martin est posé. À présent, ils espèrent simplement que le deuxième sera en bonne santé.

Dans le milieu de la nuit, en miaulant à fendre l’âme, Philibert saute sur leur lit. Martin et Colombe se réveillent en sursaut.

— Bon… je pense que c’est pour maintenant !

— Maintenant ? Les naissances ?

Martin est déjà debout. Il enfile un caleçon et un tee-shirt, descend l’escalier quatre à quatre. Effectivement, le travail a commencé.

— Ça peut durer des heures, remonte te coucher.

— Je n’abandonne pas Scarlett.

Martin installe une alèse sous la minette, Colombe la caresse de longues minutes sous l’œil inquiet de Philibert qui ne la quitte pas d’un poil.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Une main sur la rampe et la bouclette emmêlée, Iris bâille à s’en décrocher la mâchoire.

— Viens vers moi !

Martin l’attire sur ses genoux et lui parle avec une grande douceur.

— Hier, j’ai fait une échographie à Scarlett. Un des bébés est vraiment très petit. Peut-être qu’il ne survivra pas, je préfère te le dire maintenant.

Iris s’agrippe à son cou.

— Oh non… Et l’autre ?

— Ça devrait aller.

— Je peux rester ?

— Tu as cours demain matin.

— S’il te plaît… je veux être vers eux.

— Installe-toi avec une couverture sur le canapé. Tu peux t’endormir, je te réveillerai.

Colombe est impressionnée par l’attitude de Philibert. À côté de Martin, il guette, observe tous ses gestes. De temps en temps, il lèche sa belle. Les naissances ne se font pas attendre. Une heure plus tard, le premier bébé pointe le bout de sa truffe, suivi du plus petit. Comme le craignait Martin, mort-né. Après l’avoir montré à Iris, il le place dans une petite boîte. Malgré la tristesse, tous se concentrent sur le premier : une petite chose toute rose.

— Martin, il n’a pas de poils ? s’étonne Colombe en l’apercevant à peine.

— Mais si… Je peux déjà te dire qu’il sera gris et blanc.

— C’est un garçon ? s’impatiente Iris en se tortillant pour l’observer.

— Je ne veux pas le tripoter. Laissons-le au chaud vers sa maman. Il tète, c’est très bien.

— Regarde, Philibert le sent. Il ne va pas lui faire de mal ?

— Mais non, il le lèche…

Iris ne parvient plus à garder les yeux ouverts. À près de trois heures, Martin lui conseille d’aller dormir. Elle s’exécute sans protester. Il attire Colombe dans ses bras, l’embrasse dans le cou.

— Et si nous y allions aussi ?

— On peut les laisser ?

— Scarlett va très bien s’en occuper. Huit tétines pour lui seul, il ne va pas faire le difficile !

Dès qu’ils ont glissé sous leur couette, Colombe se blottit contre lui en contenant des sanglots.

— C’est pour le bébé mort ?

— Non…

— Depuis quelques jours, je te sens ailleurs. Hier, je t’ai vue plusieurs fois ravaler tes larmes. Parle-moi…

Depuis le décès de son amie, Colombe garde en elle ses désespoirs. Les partager avec son amoureux n’est pas encore dans ses habitudes.

— Le papa d’Iris va récupérer Rubis.

— Pourquoi ?

— Il m’a dit qu’il prenait sa retraite et qu’il avait du temps.

— Il ne compte pas la monter ?

— Non. C’est un coup d’Hélène, j’y mettrais ma main au feu. Il savait pour Paloma. Elle est leur médecin, j’aurais dû y penser.

— C’est bien qu’il veuille s’en occuper. Ils en ont peut-être besoin, eux aussi.

Colombe fond en larmes. Il la couvre de baisers, la console comme il peut.

— Laisse-la partir.

— Elle s’en va mercredi matin et je ne pourrai même pas être là.

— Ma Colombe… Tu iras l’embrasser mardi soir. J’irai et je vérifierai qu’elle part dans de bonnes conditions.

Dans son cou, elle se calme lentement.

— En observant Paloma l’autre jour, j’ai pensé à une chose. Si on lui faisait faire un petit ?

Colombe se raidit en reniflant.

— C’est une obsession chez toi ? Scarlett, maintenant Paloma…

— Je pourrai lui trouver un beau mec, comme elle.

— Ah non ! Jamais je ne pourrai le laisser partir.

— Qui te parle de le laisser partir ? On le garde pour nous.

— On en a déjà trois. Comme le dirait Hélène, c’est largement suffisant. Tu ne parviens même pas à te dégager du temps pour monter Black.

— Un jour, on sera peut-être quatre ou cinq…

Elle se colle à lui, l’embrasse tendrement.

Le réveil est un peu difficile pour le trio, leur courte nuit se lit sur leurs visages. Dès qu’elle arrive dans le salon, Iris se précipite pour observer le bébé. Tout contre sa maman, il dort comme un bienheureux.

— Alors, c’est une fille ou un garçon ?

— Je ne vois pas. On va patienter, Scarlett ne supporte pas qu’on le tripote.

— Qu’est-ce qu’il est beau !

— Va prendre ton petit déjeuner !

Martin ne veut pas attendre pour la mettre au courant.

— Ma puce, nous avons une nouvelle extra !

L’œil pétillant, elle n’y tient plus et en lâche sa cuillère dans son bol de céréales.

— Je vais chercher un amoureux pour Paloma !

Le sourire retombe comme un soufflet. Elle gonfle ses joues et les vides bruyamment.

— Eh ben… cache ta joie ! Je m’imaginais te faire plaisir !

L’œil pétillant laisse la place à ceux d’un cocker neurasthénique en plein spleen. Elle marmonne :

— Si… c’est cool… je croyais que vous alliez m’annoncer un bébé pour nous !

Martin observe Colombe en coin.

— Tu aimerais ?

— Mais oui… j’en rêve ! Un petit frère ou une petite sœur, je ne suis pas difficile, n’importe !

Colombe pique du nez dans son bol. Iris tourne la tête dans sa direction, le sourire canaille.

— La balle est dans ton camp !

— Après une si courte nuit, je refuse d’avoir cette conversation ! rétorque-t-elle sans les regarder.

— Tu aimes les bébés ? insiste la miss.

— Évidemment…

— Et tu aimes Martin… Alors ? Faut pas traîner ! Mon horloge biologique fait tic-tac, tic-tac. Si je pouvais être grande sœur avant mes dix-huit ans, ce serait cool !

— J’ai l’impression d’entendre ma grand-mère !

— Elle m’a appelée avant-hier.

Colombe écarquille les yeux.

— Elle a ton numéro ?

— Ben ouais. Je lui ai donné la dernière fois.

— Elle te voulait quoi ?

— Prendre de mes nouvelles.

— Je ne le crois pas ! Tu lui sers d’indic ?

— Tout de suite les grands mots !

— Iris, ne te monte pas la bobine avec elle, ce n’est pas à l’ordre du jour. On vient d’avoir un bébé chat, on va se concentrer sur lui.

Ils ont bien du mal à apercevoir la petite chose rose. De peur qu’on le lui prenne, Scarlett le cache. Philibert – fidèle au poste – monte la garde à côté du panier. Le dos rond et dans une attitude menaçante, il est prêt à bondir si l’un des occupants de la maison s’approche de leur rejeton. Caresser bébé n’est pas pour aujourd’hui. Le risque d’y perdre une main est bien réel.

Des étoiles plein les yeux, chacun part pour sa journée. Colombe est heureuse de cette naissance, sans pouvoir s’en réjouir comme elle le voudrait. Le départ de Rubis va être une épreuve, elle n’en a pas encore parlé à Iris. Martin en a conscience, la séparation va être un bouleversement pour sa belle, tous ses vieux démons vont refaire surface.

Le soir même, Martin récupère Iris à la sortie du collège et l’emmène prendre un goûter dans un salon de thé du centre-ville. Sa petite fleur est inquiète de ce rendez-vous. Deux chocolats chauds devant eux et une crêpe au beurre salé, la miss le questionne avec le regard d’un basset hound.

— Martin, j’ai peur. T’as quelque chose de grave à me dire ?

Il soupire lentement.

— Ma puce, Colombe est très triste et demain, elle va sans doute l’être davantage. Tu te souviens qui sont Arnold et Anne ?

— Les propriétaires de Rubis et aussi les parents de l’amie de Colombe.

— Ils vont récupérer Rubis.

Sur le point d’engloutir un morceau de crêpe, elle en pose sa cuillère.

— Pourquoi ?

— Arnold a du temps pour s’en occuper, il ne travaille plus.

— C’est débile, il ne pourra pas la monter et va faire beaucoup de peine à Colombe.

— Ne cherche pas une explication, c’est comme ça. Je souhaitais juste te le dire, Colombe n’y arrivera pas.

— Pourquoi on ne l’achète pas ?

— Ils ne veulent pas s’en séparer, c’est la jument de leur fille. Je comprends ta tristesse et la douleur de Colombe, mais nous devons tenir compte de la souffrance qui est la leur. Tu ne te remets jamais de la perte d’un enfant. Tu survis. Le fait d’avoir Rubis avec eux, cela va peut-être les aider. Colombe est dévastée par leur demande, mais elle la comprend très bien.

La miss la comprend elle aussi. Elle fixe un long moment sa crêpe.

— Excuse-moi… j’ai plus trop faim. Mon cœur est trop malheureux et mon estomac est noué.

— Iris, j’ai préféré te le dire sans la présence de Colombe pour ne pas amplifier sa tristesse avec la tienne. Je lui ai envoyé un message, elle sait que tu es au courant. On va être forts pour elle. On va l’entourer d’amour, c’est la seule chose que l’on peut faire.

— Je ne vais pas y arriver. Si elle pleure, je pleure… Tu m’en demandes trop !

— Sois la plus normale possible et ne lui en parle pas. D’accord ?

— Je vais essayer…

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