Les Iris de Colombe (French Edition)
Les larmes d’Hélène
L’année scolaire a filé beaucoup trop vite, juin touche à sa fin. Colombe peine à prendre conscience qu’elle vit à Concarneau depuis neuf mois, et avec Martin et Iris depuis presque sept.
Leur fleur a terminé avec succès sa première année de collège. Elle a grandi, ressemble de plus en plus à une adolescente, mais pour ce qui est de se glisser dans leur lit, rien n’a changé. Dans leur bras, elle est une minette de presque douze ans, avec toujours un fort besoin de se faire câliner. Une petite nénette heureuse, insouciante, comme toutes les jeunes filles de son âge.
Au collège, Colombe n’a pas rencontré de gros problèmes avec les parents encore moins avec ses élèves. Leur vie de famille n’est plus un secret et cela ne les a pas interpellés plus que ça. Avec Max, ils ont choisi de laisser Colombe et Iris ensemble l’année prochaine. Son binôme de dessin est d’accord pour poursuivre avec les classes de 4e et de 3e. Au fur et à mesure de l’année, il s’est détendu. Ils ont même fait des sorties scolaires ensemble dans des musées. Le monsieur grincheux et coincé dans une vision archaïque de l’enseignement s’est ouvert à d’autres activités plus ludiques, et son acharnement à vouloir respecter le programme s’est atténué. Sans pour autant avoir envie de partir en vacances ensemble, leurs échanges sont cordiaux.
Martin attend les vacances d’été avec impatience, il vient de vivre deux mois intenses à la clinique. Pendant un vêlage, son assistant a fait une chute, il reprend seulement le travail avec une épaule toute neuve. Pendant cette période, Colombe s’est transformée en commandant de bord, la maisonnée devait fonctionner sans lui. L’amoureux rentrait très tard et repartait parfois aux aurores. Seule l’organisation des repas s’est avérée plus complexe. Pour lui simplifier la vie, Colombe demandait à Iris ce qu’elle souhaitait pour le dîner. Si la miss réclamait deux soirs de suite des pâtes baignant dans la sauce tomate, elle y accédait sans d’interminables cours sur la diététique. Elle se contentait de lui conseiller de manger des crudités ou un fruit pour compenser. Lorsque Martin ne dînait pas avec elles, sa douce avait pris l’habitude de lui laisser son assiette prête à être réchauffée au micro-ondes, accompagné d’un mot doux. Souvent pour lui dire qu’il lui manquait. Ces petites choses, ces petits riens, elle y prend plaisir. C’est sa façon de lui montrer qu’elle peut prendre soin de lui, très loin d’une corvée qu’elle s’imposerait. En retour, tous les jours, Martin la remerciait. Seules les nuits leur appartenaient, sans la petite boule de poils noctambule. La barrière a été installée, Tara a vite compris qu’elle était là pour elle.
Le mois dernier, ils ont accepté l’invitation de Guillaume et d’Hélène pour un week-end. Avec leur accord, ils ont débarqué chez eux avec leur ménagerie. Deux jours emplis de rires, mais aussi des larmes d’Hélène. À force d’appels téléphoniques interminables, Colombe est parvenue à convaincre ses frères de revenir sur leurs décisions. L’annonce de l’homosexualité et du mariage en secret de Mayeul ne lui a pas provoqué un émoi particulier. Elle aurait aimé être là pour un jour si important pour son fils, mais elle respecte son choix. Elle s’est contentée de sourire en disant à Colombe que le bonheur de ses enfants passe avant tout. En revanche, la naissance de bébé Léon aurait dû être une explosion de joie, ce fut un torrent lacrymal. Blessée, elle ne parvenait pas à reprendre son souffle. Colombe et Martin en ont été peinés pour elle. Apprendre que l’on est grand-mère d’un petit de presque trois mois est un choc.
À la recherche de vieux jeux de société, Colombe était à l’étage avec Guillaume et Iris. Hélène, inconsolable devant son infusion, Martin avait saisi le taureau par les cornes.
— Mon avis t’importe peu, mais je vais te le donner quand même.
— Bien sûr qu’il m’importe, s’était offusquée Hélène en attrapant la boîte de mouchoirs. Arrêtez de me faire passer pour le dragon de la famille !
— Excuse-moi, mais lors de notre première rencontre, tu aurais fait givrer un glaçon !
— J’ai changé et je progresse chaque jour. On ne balaie pas d’un coup la rigidité d’une éducation. La bonne société rennaise – comme aime le préciser ma belle-sœur Rébecca – ne pardonne pas grand-chose. C’est un milieu très spécial. Pendant longtemps, leurs avis comptaient.
— Rébecca… Je ne suis pas vraiment pressé de faire sa connaissance. Tout à fait le genre de personne qui me hérisse le poil !
— Tu vas lui plaire… un vétérinaire ! Par contre, Mayeul et Gonzague, j’en ai pour des mois.
— Gonzague ne voulait pas te cacher Léon, mais il avait peur que tu rejettes le couple qu’il forme avec sa compagne divorcée et sa petite. Tu les as élevés dans une projection plus classique, parfaite. Dans ta vision de la famille, on fait les choses dans l’ordre. Un mariage en grande pompe à l’église et les enfants suivent.
— Tous les parents en rêvent !
— Ce n’est pas un reproche. Colombe a toujours été en dehors de tes normes, l’originale de la fratrie. A contrario, Gonzague et Mayeul sont restés dans les clous. Ils ont suivi les études que tu voulais, ils ont tout fait comme tu l’avais souhaité. Pour leurs vies de couple, l’amour en a décidé autrement. C’est la peur de te décevoir qui les a poussés à te les cacher. Quand tu brilles au sommet depuis toujours, la descente est difficile. Tant que tu ne savais rien, ils étaient tes merveilles, tes fils parfaits.
— Je ne saisis pas trop où tu veux en venir. Je suis l’unique responsable, j’ai compris, mais le reste… Je suis dans le flou !
— Ils l’ont fait par amour pour toi… pour ne pas te voir souffrir de leurs situations.
— L’envol des poussins est une chose très bizarre. On s’y prépare, parfois on l’espère, mais au moment où il se produit, on n’est plus si content. On les regarde d’en bas avec nostalgie.
Hélène avait pleuré sur son épaule encore de longues minutes.
— Lorsqu’ils viendront, tu les accueilleras avec tout l’amour que tu as pour eux, sans reproche, et tout rentrera dans l’ordre. La joie de tenir ton petit-fils dans tes bras te fera oublier le reste. Tu es adorable avec Iris, il en sera de même avec la petite de la compagne de Gonzague.
Hélène avait été prise d’un fou rire nerveux.
— Je me retrouve trois fois grand-mère en un claquement de doigts. La magie des familles recomposées !
La fragilité d’Hélène l’a rendue plus humaine, plus tolérante. Martin en était reparti avec un sentiment nouveau à son égard. Très loin de l’accabler, il lui trouvait des circonstances atténuantes. Après le départ de Rubis à Rennes, sa rancœur était tenace. Il n’imaginait pas pouvoir lui pardonner si facilement. Une relation franche, directe s’est installée. Lorsqu’il lui dit non, elle sait qu’il est inutile d’insister, elle ne le fera pas plier. Hélène s’en accommode.
Les préparatifs des noces sont bien avancés.
Pour prêter main-forte à Suzette et Édouard, Colombe a fait quelques allers-retours les mercredis. La cérémonie se voudra simple à la mairie de Rennes, suivie d’un cocktail et d’un repas froid dans le jardin chez Édouard. Le traiteur s’occupe de tout, y compris de la décoration. Triés sur le volet, les convives sont réduits à la famille proche et aux amis des futurs mariés. Par une indiscrétion de la vendeuse dans la boutique où elles ont choisi leurs tenues, Rébecca a compris : le code vestimentaire était un gros bobard de Colombe. Depuis, elle fait des pieds et des mains dans l’espoir de faire inviter leurs amis de la bonne société, ainsi que les beaux-parents de leur fils aîné. Tous les jours, elle formule une nouvelle demande. Bien agacée, Colombe a décroché son portable la semaine dernière pour lui signifier de cesser le harcèlement textuel et téléphonique à l’égard de Suzette et Édouard.
— Rébecca, je suis la maîtresse des invitations et il n’y aura aucune exception. Sont conviés la famille proche, les amis des mariés, points. Je ne te conseille pas de passer outre. Dans le cas contraire, je raccompagnerai à la sortie toute personne indésirable.
— Tes paroles et ton attitude me choquent. Suzette est la maman de mon époux avant d’être ta grand-mère. Nous avons notre mot à dire. Ton compagnon russe est invité avec toute sa smala. Étienne ne va pas apprécier ton comportement.
— Mince… J’ai peur… Ça s’entend ?
Colombe avait mis fin à la conversation de manière brutale.
— Je suis à deux doigts de te rayer de la liste des convives. Peu regretteront ton absence, surtout moi. Ne me tente pas !
Suzette et Édouard éprouvent un tel bonheur à convoler, Colombe souhaite faire de ce moment un jour parfait. Elle ne ménage pas ses efforts. En secret, avec Guillaume, ils leur préparent un petit voyage de noces en Italie. Quelques jours à Rome, Florence, Venise. Suzette y a fait plusieurs périples, avec son tout nouvel époux, ce sera encore mieux.
Iris trépigne d’impatience. Demoiselle d’honneur, elle en rêve la nuit. Les trois miss sont allées chez le fleuriste afin de choisir le bouquet de la mariée et ceux prévus en décoration de tables. Iris argumentait, faisait des assemblages pour en apprécier le rendu. Le fleuriste l’a félicitée plusieurs fois pour son implication. Rougissante, elle s’est senti pousser des ailes. Leur choix s’est arrêté sur des bouquets blanc et rose, avec en son centre un iris : clin d’œil à la jolie demoiselle d’honneur.
Leurs tenues sont restées à l’abri des regards chez Colombe. Martin ne les a pas vues, de même pour elles. De nombreuses fois, les petites curieuses ont cherché dans le dressing, mais l’amoureux n’est pas tombé de la dernière pluie. Dans sa clinique et sous une housse, son costume est bien planqué. Personne n’y a accès. Pour être certain de ne pas commettre un impair, il a juste demandé à sa belle si une couleur était à proscrire et s’il devait porter une cravate ou un nœud papillon. En homme élégant, Martin sait d’instinct ce qui lui va. Elle aime son style à la fois raffiné et décontracté : un mélange qu’il manie à la perfection. Colombe ne lui a donné aucun conseil. S’il éprouve l’envie de porter un nœud papillon ou une cravate qu’il se fasse plaisir.
À regret, leurs amis ne seront pas présents. La grand-mère de Bénédicte fête ses quatre-vingts ans, ils ont dû décliner. Malheureusement, Max et Paul ne peuvent s’absenter deux jours du haras : la saison bat son plein. Les deux couples ont remercié chaleureusement Suzette et Édouard. Ils se sont rencontrés plusieurs fois lors des fêtes de Noël. Tous apprécient cette mamie originale et pétillante, qui ne mâche pas ses mots.
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