Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 6 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Barbie

 

Dans sa voiture depuis quelques minutes, elle boucle sa ceinture, tourne la clé de contact et rien ne se passe. Sa Coccinelle ne démarre pas. Même pas un ronronnement, rien. Colombe n’y connaît pas grand-chose et elle déteste la mécanique. Quand les garagistes tentent de lui expliquer les réparations à prévoir, elle se demande souvent s’ils s’adressent à elle dans une langue étrangère. Depuis longtemps, elle doit la remplacer. Attachée à sa vieille auto, elle ne parvient pas à trouver un véhicule qui lui plaît autant.

À tous les coups, c’est la batterie ! Papa m’avait mise en garde.

Elle prévient aussitôt la petite miss.

— Iris, ma voiture ne démarre pas. Nous devons reporter à une autre fois.

— Je vous l’ai dit, c’est un tacot. Prenez ma voiture ! lui répond une voix grave.

— Je croyais que c’était le portable d’Iris !

— Qu’est-ce que ça change ?

— Mon état d’esprit ne me permet pas d’écouter vos discours pénibles et stériles. Prévenez Iris qu’on ne peut pas y aller aujourd’hui.

— Prenez ma voiture !

Elle réfléchit quelques secondes.

Après tout, laisser Scarlett une huitaine de plus chez mes parents ne m’emballe pas vraiment.

— Alors ?

— OK pour votre tank !

— On arrive !

— Où ça ?

— Chez vous !

— Vous connaissez mon adresse ?

— Une Coccinelle noire, pourrie, il n’y en a pas cinquante à Concarneau. À tout de suite !

Il raccroche sans lui laisser la possibilité de répondre.

Je suis là depuis une semaine et il sait où j’habite ! C’est qui ce mec ?

À peine a-t-elle le temps de sortir de voiture que le bolide de Martin déboule au coin de la rue.

Leur maison n’est vraiment pas loin.

Martin stoppe le véhicule à sa hauteur, mais Colombe ne monte pas. Après quelques secondes, il descend la vitre, tapote son volant de ses doigts en signe d’impatience.

— Vous attendez quoi ?

— Je me mets en condition… Je n’ai pas mon permis poids lourd !

— Des patients m’attendent à la clinique. Si vous pouviez accélérer le mouvement !

Elle claque la portière, il démarre en trombe. Colombe boucle sa ceinture à la vitesse de la lumière.

— Bonjour, Iris. Tu vas bien ?

— Trop bien… Je suis trop contente de partir avec toi. Et toi, tu es contente ?

— Elle est trop trop trop contente, se moque Martin. Iris, je te l’ai déjà dit, vas-y mollo avec les « trop ».

— Je suis « trop » contente de retrouver Scarlett et « trop » contente d’y aller avec toi. Et alors, conduire la bagnole de Martin… TROP TROP TROP CONTENTE ! ironise-t-elle en lui tirant la langue.

— Totalement puérile ! Vous avez l’âge mental de vos élèves !

— Je préfère avoir le leur que le vôtre !

— Martin n’est pas vieux, il a juste les cheveux gris. J’adore ta couleur. Tu fais comment pour les avoir presque blancs ?

Il accroche son regard dans le rétroviseur intérieur.

— Iris… on a déjà eu cette conversation. Pas de décoloration, je me fâche tout rouge !

— J’ai l’impression d’entendre ma mère, ricane Colombe.

À cheval sur le trottoir, il se gare devant la clinique vétérinaire.

— Vous m’appelez dès votre arrivée !

Il descend de voiture, Colombe le sent inquiet. Elle prend sa place derrière le volant, Iris s’installe à côté d’elle. Elle avance le siège à fond, règle les rétroviseurs. La voix de Martin se fait plus grave, presque douce.

— Ne rentrez pas trop tard, Iris se lève de bonne heure demain matin.

— Ça tombe bien… moi aussi !

Et là, arrive à fond la caisse une décapotable… rose.

— Oh putain ! Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclame Colombe en remontant ses lunettes de soleil sur le dessus de la tête.

Sur des stilettos de douze centimètres, une bombe anatomique en tailleur rose impeccable descend de voiture en replaçant sa chevelure blonde. Dans un geste parfaitement maîtrisé, elle ajuste ses gigantesques lunettes de soleil.

— Barbie en chair et en os ! Ne lui manque que le jet, le camping-car et elle a toute la panoplie !

Sans même s’en rendre compte, Colombe s’est parlé tout haut. Iris pleure de rire à ses côtés.

Barbie est vive. Même avec des rollers, elle aurait été moins rapide. La voix pointue et manifestement agacée, elle fonce sur lui.

— Martin, je vous cherche depuis un quart d’heure !

— J’ai oublié de te prévenir, lui répond-il sur un ton détaché, sans vraiment la regarder.

Elle retire ses lunettes, se tapote la paume de la main, puis lui indique les filles.

— Que font-elles dans ta voiture ?

— Elles partent pour la journée.

— Qui est cette personne ?

Elle le dévisage en pointant du doigt Colombe.

— Une amie. Sa voiture est hors service, elles vont prendre la mienne.

— Je devais passer la journée avec Iris ! insiste-t-elle d’un battement de cils largement englués de mascara.

— Tu ne la passes plus ! réplique Martin avec un signe d’évidence.

Contrariée, Barbie n’a pas l’intention d’en rester là.

— C’est quoi cette manière de faire ? J’ai fait en sorte de me libérer et vous me plantez au dernier moment ? Où vont-elles ? Je peux très bien les accompagner !

Elle rêve ! Je ne vais pas me traîner Barbie !

— Très belle journée ! s’exclame Colombe à l’intention de Martin en levant les sourcils.

Les miss prennent aussitôt la route en le laissant se dépatouiller avec Barbie. Dans son rétroviseur, elle la voit continuer de gesticuler en replaçant ses cheveux et sa veste de tailleur. Iris ne s’arrête plus de rire.

— T’inquiète pas pour lui. Martin va la planter là et partir travailler !

— Au fond de moi, une petite voix me dit que je ne devrais pas demander. Qui est Barbie ?

— C’est Olympe… la copine de Martin. Enfin, je ne sais pas vraiment. Elle rêve de lui passer la corde au cou, mais lui n’est pas chaud, bouillant.

— Elle devrait se faire embaucher par Mattel… Incroyable !

— Je peux pas la sentir ! Si elle le pouvait, elle m’expédierait en pension pour être seule avec Martin.

— Qui est Martin pour toi ?

La miss tourne la tête, observe défiler le paysage.

— Mon oncle…

— Vous vivez tous les deux ? Où sont tes parents ?

— …

— Excuse-moi… Ça ne me regarde pas.

Colombe change immédiatement de sujet.

— Alors, raconte-moi. Depuis combien de temps montes-tu ?

— J’ai commencé à cinq ans, avec Martin. L’année dernière, il m’a acheté Sultane et je la monte vraiment toute seule depuis six mois. Il a l’air d’un ours, mais il est très gentil et cuisine super bien. Même des fois, on fait des gâteaux. T’as un amoureux ?

— Je suis une vieille fille avec ma minette ! constate-t-elle en riant.

— Tu vas peut-être en rencontrer un à Concarneau ? Martin, tu le trouves comment ?

Colombe esquisse un sourire sans quitter la route des yeux.

— Tu essaies de me caser avec lui ? Je ne suis pas son style. Barbie a des atouts que je n’ai pas !

— Il est beau quand même. Tu as vu ses yeux verts ? Et il est musclé. Mes copines me disent qu’il est trop canon.

— J’avoue, je n’ai pas vraiment regardé. Il passe son temps à m’engueuler ou à se payer ma tête. Ne te monte pas le bourrichon, tu risques d’être déçue.

— Ils sont sympas tes parents ?

— Mon papa est adorable. Ils sont tous les deux médecins et mes deux frères aussi. Tu ne les verras pas, ils travaillent dans le sud de la France.

— Ils s’appellent comment tes parents ?

— Guillaume et Hélène. Ma grand-mère paternelle sera là. Tu vas voir, c’est un phénomène. Elle transforme tout ce qu’on dit pour nous faire croire qu’elle est dure de la feuille.

Colombe ne regrette pas d’avoir emprunté la voiture de Martin. Elle est très confortable et sa taille n’est pas un problème. Elle imagine déjà la tête de ses parents à son arrivée.

Les kilomètres défilent vite. Iris est une déferlante de vie. Elle parle, se raconte et ponctue ses exclamations d’un rire aigu et parfois gras qui lui sort du fond de la gorge. Cette petite pipelette la fait sourire. Elle est comme un parfum à la fois frais et sucré, qu’on respire les yeux fermés.

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