Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 20 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Les tenues pour le grand jour

 

— Colombe ! Colombe !

Encore dans les bras de Morphée et ceux de Martin, elle peine à émerger. Il bougonne en se bloquant dans son dos et Iris s’agace derrière la porte.

— Colombe ! On va être en retard !

Martin se redresse, regarde l’heure.

— Qu’est-ce qu’elle raconte ? En retard… vous êtes en vacances !

— Tant pis pour vous. Je rentre !

En deux secondes, elle est dans leur lit.

— Martin, t’es tout nu !

— Iris… Colombe aussi ! réplique-t-il en l’imitant. Je te rappelle qu’on ne t’a pas donné l’autorisation d’entrer.

— J’en avais marre d’attendre… Et elle, c’est pas pareil !

— Tu as bu dans la nuit ? Tu fumes de la Marie-Jeanne en douce avec ta copine Solène et elle t’a grillé quelques neurones ?

— Oh non… pas encore, glousse-t-elle en le toisant. Ça viendra, ne t’impatiente pas !

— Enfin… il est sept heures, et vous êtes en vacances de Pâques !

— On te l’a expliqué le week-end dernier. Aujourd’hui, on va à Rennes choisir avec Suzette nos tenues pour ses noces.

La veille, Martin est rentré tard et Colombe l’a attendu. Elle n’a pas encore ouvert un œil.

— À quelle heure devez-vous retrouver Suzette ?

— Quatorze heures…

— C’est une blague ? File, va prendre ton petit déjeuner et laisse-nous dormir encore une heure.

— Ça caille dans votre chambre ! Votre radiateur est en panne ?

Au lieu de sortir du lit comme vient de le lui suggérer Martin, elle s’enfouit un peu plus sous la couette.

— Le radiateur n’a aucun problème, ricane Colombe. Tous les soirs, Martin le coupe en douce !

— T’es dingue ? T’as envie qu’elle perde un orteil ?

— C’est stratégique ! Comme elle a froid, Colombe se colle à moi toute la nuit !

— Eh ben… Si c’est ça l’amour… Même pas en rêve, je passe une nuit à me geler !

— On en reparlera, la chatouille Martin.

— Je vais préparer ma valise ! conclut la miss en s’éjectant de leur lit.

— Quelle valise ? Tu vas où ? s’étonne-t-il en se redressant sur un coude.

— On dort à Rennes ce soir, souffle-t-elle en claquant les mains sur ses hanches. Tu ne nous écoutes pas !

— Chez Suzette ?

— Guillaume aimerait bien qu’on couche chez eux. Si Hélène est mal poilée, on migrera chez la future mariée.

Elle disparaît sans demander son reste en chantonnant.

— Tu m’abandonnes la nuit prochaine, chouine-t-il dans son cou. T’es obligée ?

— On rentre demain soir.

— Vous allez vraiment dormir chez tes parents ?

— D’après Guillaume, Hélène opère un virage serré et fait tout pour se racheter une conduite. Lors de notre dernière conversation téléphonique, je n’en croyais pas mes oreilles. En pleurant, elle s’est excusée plusieurs fois et m’a suppliée de lui pardonner. Je vais le tenter. Si notre visite tourne mal, nous avons une solution de repli.

Martin n’aime pas qu’elles le quittent, mais il est heureux pour Iris. Elle s’ouvre à d’autres personnes, prend plaisir à évoluer dans une famille qu’elle connaît peu, singulière et avec des personnalités hautes en couleur. Cela lui apprend qu’un clan c’est ça aussi : s’adapter aux caractères de chacun ; mettre parfois de l’eau dans son vin ; aimer leurs différences ; savoir pardonner les maladresses ; donner de la tendresse pour en recevoir.

À bord du bolide de Martin – et Colombe l’apprécie de plus en plus –, elles se garent devant la maison à midi moins le quart. Les Desmarais se précipitent pour les accueillir. La mère et la fille ne se sont pas vues depuis des mois, Hélène la serre dans ses bras sans cacher son émotion et sa joie. Iris claque une bise chaleureuse à Guillaume, sans savoir comment se comporter avec elle.

— Bonjour, Iris. Tu ne m’embrasses pas ?

— Si, bien sûr. Bonjour, madame, dit-elle en posant un baiser sur sa joue.

— Appelle-moi Hélène. Depuis peu, le tutoiement est de rigueur dans notre famille, tu peux me dire « tu ».

Iris tourne la tête dans sa direction et ses billes bleues demandent si c’est bien vrai.

— Eh ben… Pour un virage serré, c’est un virage serré, s’exclame Colombe, sidérée.

Une jolie table est dressée dans la salle à manger et la maison embaume des bonnes odeurs de cuisine. Guillaume leur a rendu visite tout l’hiver, il connaît bien les goûts alimentaires d’Iris. Fan de nourriture italienne et de tous les plats à base de sauce tomate, ils ont donc préparé des lasagnes à son intention. Sitôt devant son assiette, elle les remercie avec un grand sourire. Le repas est détendu : pas une parole de travers, pas une remarque. Colombe imagine aisément son papa faisant la leçon à sa femme et lui enjoignant de garder pour elle tous les sujets qui pourraient transformer en cataclysme les retrouvailles.

— Vous dormez ici ce soir ? demande Hélène avec espoir.

— Oui. Cet après-midi, nous allons acheter nos tenues et celle de mamie. Nous serons de retour pour le dîner.

— Elle ne m’a pas proposé de venir, murmure-t-elle tristement en replaçant sa serviette.

— Maman, tu n’es pas sa fille.

— Je dois préparer la chambre d’amis pour Iris ?

— Elle va dormir avec moi.

Pendant presque tout le repas, Guillaume et Iris alimentent la conversation. Elle lui raconte ses balades, la récente maladie de Sultane. Une sale bactérie aux intestins a bien secoué la pauvre jument. Leur vétérinaire préféré a été très réactif, elle va mieux.

Au moment du café, Hélène lance le sujet sur le mariage et ses préparatifs.

— J’ai eu Mayeul et Gonzague hier, ils viennent tous les deux accompagnés. Enfin, je peux me projeter grand-mère !

La situation la gêne. Colombe ne trouve pas correct de ne pas l’avoir prévenue. Les appels à ses frères sont réguliers, ses demandes insistantes. Ils ne veulent rien entendre. Sans rentrer dans la conversation, elle se contente de sourire et Guillaume fait de même. Ne rien dire pour le moment, ils peuvent s’y plier. Mentir, il n’en est pas question. L’air de rien, Colombe fait dévier le sujet.

— As-tu trouvé ta tenue pour le grand jour ?

— Pas encore. J’aurais aimé vous accompagner, Suzette a refusé tout net.

Elle toussote en déplaçant ses couverts.

— Colombe, essaie pour une fois de ne pas être trop décalée. Tu es si jolie…

— Elle n’est pas décalée, renchérit Iris. Avec Martin, on adore. Si elle changeait, elle ne serait plus Colombe.

— Ce n’est pas mon souhait. J’aimerais la voir dans une tenue féminine.

Elle sourit dans sa moustache.

— Pas dans un kilt écossais…

Colombe éclate de rire et Iris trépigne d’impatience sur sa chaise.

— Raconte ! C’est quoi l’histoire du kilt ?

— Il y a deux ans, pour les noces de mon cousin, un code vestimentaire était imposé. Les hommes devaient porter une queue-de-pie et les femmes des robes 1900. Je rentrais de Londres, les dentelles et les faux culs n’étaient pas dans l’idée du moment. Je suis venue en kilt et en Dr. Martens. Ma tante Rébecca – la mère du marié – a frôlé l’apoplexie et m’a bannie de la photo de groupe !

— Et mamie Suzette ?

Hélène regarde le plafond en souriant.

— Les femmes portaient des toilettes beiges, rosées. Suzette s’est pointée dans une tenue magnifique. Tout y était. Le faux cul, le chignon, la dentelle et le petit bibi à voilette… Mais sa robe était vermillon.

Elle éclate de rire.

— On ne voyait qu’elle ! À la sortie de la messe, des promeneurs ont même cru qu’elle était la mariée et l’ont félicitée pour son élégance.

Après avoir passé en revue tous les looks décalés de Colombe et parfois de Suzette, les filles se rendent au magasin spécialisé dans les tenues de cérémonie. À l’angle de deux rues piétonnes, elles pénètrent dans une boutique ne payant pas de mine, mais dès la porte ouverte, une profusion de soie, de mousseline, de satin. Défilant devant les présentoirs, la future mariée est déjà là.

— Bonjour mes chéries, dit-elle en les embrassant. Nous allons vivre un moment extra ! Le choix va être difficile !

Et le fait est, il y a le choix. Avant même d’essayer quoi que ce soit, Colombe précise qu’elle ne veut pas une teinte pastel, encore moins du beige. Très vite, une jeune vendeuse cerne ses attentes. Elle lui présente des robes vertes, bleu nuit, rouge, orange, une attire l’attention de Colombe. En satin de soie, elle n’est ni grise ni bleue. En fonction de la luminosité, elle est presque de la couleur de ses yeux.

— Votre ligne est parfaite, cette merveille vous ira comme un gant.

— Oh oui, Colombe, essaie là ! insiste Iris.

— Nous avons les chaussures, je vais vous les chercher… Un trente-sept ?

— Oui, merci.

Suzette et Iris se sont installées dans des fauteuils. Pour ne rien louper, elles procéderont aux essayages chacune leur tour.

Dans la cabine, la jeune vendeuse l’aide à enfiler et à fermer la robe. Fragiles et précieux, les différents tissus qui la composent doivent être manipulés avec soin.

Colombe tire le rideau et l’expression des deux ne laisse aucun doute.

— Oh la vache ! s’exclame Iris en ouvrant grands ses deux calots bleus. Martin va faire un malaise. T’es une bombe !

On la croirait faite sur mesure. Un décolleté bateau lui dégage le cou, de petites manches soulignent la finesse de ses bras, et la couleur accentue l’aspect laiteux de sa peau. Aucune retouche n’est nécessaire pour la longueur. Dix centimètres au-dessus des genoux, elle est parfaite. Un empiècement marque sa taille de guêpe. De la même couleur, les chaussures complètent à la perfection et les dix centimètres de talons donnent à ses jambes un joli galbe.

— Tu es magnifique, mon ange.

— Hélène va être contente. Punaise ! Pour être féminine, t’es féminine ! ajoute Iris en secouant une main.

Son choix est fait, elle n’essaie rien d’autre. Pour surprendre son amoureux qui ne l’a jamais vue en robe, Colombe avait elle aussi envie de plus de féminité. Martin a besoin de peu pour qu’on le remarque. Quoi qu’il porte, il est beau. À son bras, elle ne tient pas à ressembler à une vieille serpillière tout juste sortie d’un cycle d’essorage.

Bonne conseillère, la jeune vendeuse lui propose la lingerie assortie à sa tenue. En se regardant du coin de l’œil, les deux spectatrices font oui de la tête. La boucle est bouclée pour elle, tout y est de la tête aux pieds. Même une étole de soie pour le soir, s’il fait plus frais.

Elles passent à la petite miss. Après bien des modèles, rien ne lui plaît. Après avoir vu Colombe si belle, elle les trouve tous trop fades. La vendeuse a une idée.

— Aimerais-tu la même teinte que celle de ta maman ?

Elles se jettent une œillade rieuse, sans se lancer dans des explications.

— J’adore la couleur. Colombe, je peux ?

— Évidemment…

— Tu vas choisir un modèle et nous la ferons dans le même tissu.

Elle lui présente une robe dite : « Demoiselle d’honneur ». Plus courte devant et évasée, un col asymétrique fait tout son charme. Fluide, vaporeuse, Iris craque aussitôt en se voyant si belle. Une jolie paire de nu-pieds et un boléro compléteront sa tenue de princesse. Tout est commandé et leur sera livré dans les trois prochaines semaines. La miss est sur un nuage, Martin la gâte. Avant de partir, il a confié à Colombe sa carte bancaire en lui précisant de ne pas regarder le prix.

À présent, c’est au tour de Suzette. La coquine est déjà venue plusieurs fois, une sélection de trois tenues est sur un portant. Toutes sont de style identique, mais de coloris différents. Le rose poudré côtoie le bleu très pâle, le gris perle. Une robe légèrement cintrée en dentelle avec de petites manches trois-quarts, accompagnée d’un boléro assez court. Et c’est la colle ! Les trois teintes lui vont. Suzette ne parvient pas à trancher et les filles ne savent que dire.

— Mamie, de quelle couleur sera le costume d’Édouard ?

— Voilà pourquoi je voulais que tu viennes. Je n’y ai même pas pensé, se conforte-t-elle en l’embrassant. Ancien militaire, il portera peut-être son uniforme de parade et je ne l’ai pas vu.

— Tu vas te renseigner et tu reviendras choisir la teinte qui s’harmonise le mieux avec. Mademoiselle est tout à fait compétente, mais si tu as un doute, on viendra avec Iris.

Il est près de dix-sept heures, une collation dans un salon de thé s’impose. Colombe connaît bien l’endroit. Pendant les quelques semaines de cohabitation avec sa grand-mère – après le décès de son amie Iris –, elles s’y rendaient très souvent. Sur une petite table ronde assez basse, elles prennent place devant une fenêtre. Rénové depuis, le parme des murs côtoie le rotin des fauteuils et surtout, ça sent bon le caramel et le chocolat. Iris n’est pas subjuguée par la décoration intérieure, les pâtisseries dans la vitrine l’attirent davantage.

— Prends un chocolat chaud, il est divin ! lui conseille Colombe. Ils ne le font pas avec de la poudre et ça change tout !

Colombe choisit un thé vert aux agrumes, Suzette opte pour un Earl Grey, accompagné d’une crêpe au caramel beurre salé pour chacune.

— Mamie, tu as eu mes frères ?

— Il m’a fallu deux jours pour m’en remettre. Mon impatience à tenir dans mes bras le petit Léon me réveille la nuit. Ça ne veut pas dire que tu dois t’endormir sur tes lauriers, la menace-t-elle de l’index. Et alors Mayeul… Je le savais, je l’ai toujours dit. Personne ne m’écoute dans cette famille ! Peu m’importe qu’il se soit marié avec un homme ou une femme. En me l’annonçant, j’ai senti son émotion et sa crainte de me décevoir. Je n’oublierai jamais son expression lorsque je les ai félicités. Je n’ai pas bien vu, l’écran de mon ordinateur brillait, mais Édouard m’a dit qu’il avait les larmes aux yeux. Nous avons hâte de faire la connaissance de tout ce petit monde !

Colombe lui sourit avec tendresse, puis elle fixe sa tasse.

— Mon ange, qu’est-ce qui te chagrine ?

— Qu’ils ne le disent pas à maman. Ce n’est pas bien, et cela n’évitera pas les commentaires négatifs. D’une certaine manière, ils nous entraînent dans leurs mensonges et je n’aime pas.

— Hélène a fait des erreurs avec toi et avec eux. Si Mayeul nous a caché si longtemps son homosexualité, c’est en partie à cause d’elle. Néanmoins, je suis d’accord avec toi. Ne pas lui dire est une maladresse. Je ne veux pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais en quelques semaines, je la trouve changée. Depuis l’union de tes parents, je ne l’ai jamais vue accomplir autant d’efforts. Tout le monde fait des erreurs. Savoir pardonner est un signe d’intelligence. Comme toi, mon ange. Je sais que tu lui as pardonné.

— Raconte-nous l’annonce de tes noces !

— Je les ai réunis pour un déjeuner. Édouard n’était pas là, je ne souhaitais pas qu’il assiste à la déconfiture de tes tantes. J’ai bien fait ! Si je leur avais annoncé qu’elles étaient sur le point de passer à trépas, ça n’aurait pas été pire ! Elles ont vite repris du poil de la bête. Rébecca m’a immédiatement demandé si j’avais l’intention de faire un contrat de mariage. Des fois que son cher et tendre époux soit rayé de mon héritage ! L’autre nouille de Clarisse vise mon appartement. Habituellement, elle a la capacité de réaction d’une huître, mais là, elle aimerait y coller son rejeton boutonneux.

— Et maman ?

— Pendant un instant, j’ai redouté qu’elle couve une maladie grave. Elle s’est contentée de me proposer son aide pour les préparatifs. Pour mes petits-fils, tous sans exception ont très bien accueilli la nouvelle.

— Tes fils, papa ?

— Mon Guillaume – égal à lui-même – m’a embrassé en me disant qu’il était heureux pour moi. Les deux autres sont tellement remontés par les deux harpies, la pastille peine à passer. Ça va mieux depuis qu’ils ont rencontré Édouard.

— Colombe, je commence à avoir les jetons ! ajoute Iris en lui agrippant la main. Rébecca… On dîne avec elle ce soir !

— Quoi ?... Comment tu le sais ?

— Hélène l’a eue au téléphone. Elle vient pour vingt heures.

— Oh non…

— Elle est seule. Ton oncle est en Allemagne pour la semaine, lui confirme Suzette.

— Ça ne me rassure pas du tout. Quand Étienne n’est pas là, elle est incontrôlable et va nous emmerder toute la soirée.

Elle réfléchit un instant.

— Ça peut être drôle !

Elle se tourne vers Iris.

— Si je dis des choses bizarres, n’en tiens pas compte. C’est juste pour la faire pester.

Le sourire revenu, Iris lui claque la paume de la main en signe d’accord.

— Ton oncle Pierre m’a téléphoné hier. Il en est désolé, mais ils ne pourront être présents à nos noces. Clarisse est le témoin de sa nièce.

— Tu crois que c’est une excuse bidon pour ne pas venir ?

— Je ne pense pas. Les mariages tombent le même jour, il ne serait pas correct qu’elle se désiste maintenant. Mon fils me manquera, c’est certain, sa femme beaucoup moins, ajoute-t-elle pour faire une pointe d’humour.

Colombe pose affectueusement sa main sur la sienne.

— Mon ange, j’aimerais inviter tes amis.

— Lesquels ? Paul et Max ou Bénédicte et Jérôme ?

— Les deux couples. Ils me plaisent et vous vous sentirez moins seuls au milieu de cette bande de rabat-joie.

— Tu me donneras deux faire-part et je les leur remettrai. Merci, mamie.

Après avoir déposé Suzette en bas de son appartement et prodigué des dizaines de baisers, elles regagnent la maison familiale.

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