Les Iris de Colombe (French Edition)

Hélène Jasmé · Chapitre 7 sur 44

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Les Iris de Colombe (French Edition)

Mamie Suzette

 

En banlieue de Rennes, Colombe emprunte une minuscule route et stoppe la voiture devant une maison en pierre sur deux étages. Presque seule au monde, aucun voisin à l’horizon. Le jardin est grand, bien entretenu. Des massifs énormes d’hortensias en fin de floraison bordent la façade.

— C’est le bout du monde… Le chemin s’arrête ici ?

— Oui… C’est marrant.

Hélène et Guillaume sortent immédiatement les accueillir.

— Colombe, tu n’as plus ta Coccinelle ? lui demande son papa en la prenant dans ses bras.

— Je suis tombée en panne ce matin. Martin, l’oncle d’Iris m’a prêté la sienne.

À l’annonce du prénom de la miss, ses parents se fixent, tout juste s’ils respirent. Colombe s’y attendait et fait mine de ne rien remarquer.

— Je te présente Guillaume et Hélène. Regarde qui se précipite pour nous dire bonjour !

Une petite boule de poils grise arrive tout schuss. Colombe la prend dans ses bras.

— Mon bébé, me voilà ! Ce soir, tu rentres avec moi !

— Elle est trop belle, sourit Iris de tout son visage. Comme elle est douce. Ses yeux sont de la même couleur que les tiens. C’est trop marrant !

Ses parents continuent de les observer, sans savoir s’ils doivent rire ou pleurer.

— On meurt de faim ! dit-elle à sa maman pour la faire réagir et reprendre une contenance. Mamie est là ?

— Dans le salon… elle t’attend avec impatience.

— Viens, je vais te la présenter, pouffe-t-elle en l’entraînant dans la maison.

Dès qu’elles passent la porte d’entrée, Iris aime l’atmosphère de leur intérieur, très différente du leur. Beaucoup de meubles anciens, un peu partout des lampes aux abat-jour colorés. Une décoration au charme désuet, mais qui colle tout à fait aux parents de Colombe. Elle remarque aux murs de nombreuses peintures représentant des paysages marins.

Une petite dame toute fluette aux cheveux blancs se tient sur une banquette en velours vert. La peau fine et parfaitement coiffée d’un chignon banane savamment apprêté, elle leur sourit. Dès qu’elles entrent dans le salon, une odeur de rose et d’une autre chose leur titille les narines.

— Mamie, tu as encore forcé sur la laque !

— Arrête de dire des bêtises et viens m’embrasser !

Colombe s’assied à côté d’elle, la prend dans ses bras.

— Qui est cette petite ?

— Je te présente Iris, elle est mon élève.

— Tu ne gagnes pas assez bien ta vie… tu fais en plus du baby-sitting ? Ton papa t’avait dit de faire médecine, rétorque-t-elle avec un sourire convenu.

— Mamie, Iris n’a plus besoin qu’on la garde. Son oncle est le vétérinaire de ma jument.

— Tu vis avec son oncle grabataire ? Enfin… Colombe !

Elle adopte aussitôt une attitude exagérément choquée, les miss sont pliées de rire.

— Il est vétérinaire… médecin des animaux… et je ne vis pas avec.

— C’est quoi comme spécialité, médecin des animaux ?

— Mamie, tu me fais marcher… Tu le sais très bien !

Elle se penche près de son oreille, lui parle à voix basse.

— Pour le déjeuner, ta maman a cuisiné de la blanquette de veau. Elle le fait exprès, je déteste ça ! Sens-tu cette odeur de brûlé ? On va manger du charbon, peut-être du goudron !

— N’importe quoi ! éclate de rire sa petite-fille. Ça sent le poulet rôti et les pommes de terre sautées, et on meurt de faim !

Avec toute l’affection qu’elle porte à sa grand-mère, Colombe lui donne le bras pour la conduire à sa place. La maison de ses parents n’est pas immense, mais le séjour salon est vaste. Sa maman dresse toujours de jolies tables, la vaisselle y est raffinée.

— Mademoiselle, installez-vous près de Colombe, lui indique Guillaume de sa voix grave en lui souriant.

Iris remarque immédiatement qu’il est le cœur tendre du couple. Sa fille ne lui ressemble pas, mais ils ont quelque chose en commun dans le sourire. Encore un bel homme, Guillaume s’entretient en jouant au tennis deux fois par semaine dans l’espoir que disparaisse sa petite bedaine naissante.

— Merci, monsieur, lui répond-elle sur le même ton.

Très bien assortis, Guillaume et Hélène forment un ménage classique, mais pas trop. On sent chez eux les bonnes manières, l’habitude de recevoir. Iris fixe un instant les mains d’Hélène, elles sont fines, joliment manucurées de beige. Presque aussi grande que son mari, elle lui fait penser à une actrice, sans parvenir à se souvenir de son nom.

— Ta rentrée, Colombe, raconte-nous ? lui demande sa maman en lui passant un plat de crudité.

— Mon ange, j’étais tellement déçue pour toi d’apprendre que tu avais raté ton bac. Ne t’inquiète pas. Cette année, c’est la bonne ! lui sourit sa grand-mère en posant sa main sur la sienne.

Hélène lève les yeux au plafond accompagné d’un léger soupir.

— Mamie, je n’ai jamais loupé mon bac et j’ai terminé mes études depuis longtemps. Je suis professeure d’arts plastiques.

Colombe fait un clin d’œil à Iris pour lui signaler que mamie leur sort le grand jeu.

— L’art du tantrisme ! s’exclame Suzette, horrifiée. Guillaume, Hélène, je ne vous saisis pas. Vous auriez pu orienter cette petite vers un métier plus… Je ne trouve pas le mot !

Ils se regardent tous en riant, Iris se bidonne.

— Mamie… tu as très bien compris. Je suis professeure de dessin !

— Eh bien, dis-le ! Au lieu de me parler de tantrisme ! continue-t-elle avec un sourire en coin. Ton amoureux, comment va-t-il ?

— Lequel ? rigole Colombe.

Elle pose sa fourchette, la foudroie.

— Tu en as plusieurs ?

Elle tourne lentement la tête en direction d’Iris.

— Le père de ta fille !

— Mamie, as-tu pris tes gouttes ce matin ? éclate-t-elle de rire. Il y a cinq minutes, j’étais au lycée. D’un coup, je suis mère de famille ?

— Mon petit, tes parents ne t’ont pas donné l’éducation qu’il te fallait. Avoir une enfant, si jeune… Ne nous méprenons pas, j’adore mon arrière-petite-fille, mais tu étais beaucoup trop jeune !

Hélène et Guillaume se jettent un regard en se demandant si elle déraille vraiment ou si elle se paye leurs têtes. Colombe décide de rentrer dans son jeu.

— Mamie, grande nouvelle ! Je suis enceinte ! Tu vas à nouveau être arrière-grand-mère !

— Si tu crois que je vais gober un bobard pareil ! Mais j’aimerais bien…

Mamie ne perd pas la boule. Elle adore attirer l’attention et être le centre des discussions. Se voyant peu, lorsqu’elles sont ensemble, elles aiment y jouer.

Tout le reste du repas, Colombe leur raconte son installation à Concarneau, sa voisine et l’arrivée de Rubis.

Au moment du café, Guillaume la prend à part dans son bureau.

— As-tu besoin de mon aide financière pour Rubis ? Son transport a dû te coûter une fortune. Veux-tu que j’en paye une partie ?

— Je m’en sors très bien.

— N’hésite pas à me demander !

— Je sais. Merci, papa.

Hélène fait son entrée. Aussitôt, Colombe se crispe.

— Ma puce, explique-moi la petite Iris ?

— Ne dis rien. Par pitié, ne dis rien ! Elle est mon élève, point. Ne commence pas ta psychanalyse à deux balles et ne me fais pas regretter d’être venue aujourd’hui !

Colombe quitte le bureau en claquant la porte et retrouve Iris sur le canapé à côté de sa grand-mère, Scarlett confortablement installée sur ses genoux.

— Tu la brosses souvent ?

— Tous les jours. Elle aime bien, ça lui retire les poils morts.

— Nous aussi on a un chat. Philibert vit au cabinet, il préfère. Martin l’a trouvé en balade avec Black dans les dunes. On n’a jamais compris comment il avait atterri là. Sûrement des monstres qui l’avaient abandonné. Si Martin ne l’avait pas remarqué, il n’aurait survécu que quelques heures. Je suis triste quand j’y pense. Il était si petit, couvert de sable. Martin lui a donné le biberon un moment. Il est trop beau, noir avec le tour des yeux blancs. On croirait qu’il a des lunettes.

Les parents de Colombe viennent s’installer à côté d’elles.

— Tu devrais faire voir Scarlett, elle ne cesse de secouer la tête. Sans trop m’avancer, je pense à une otite à l’oreille droite, lui indique Guillaume.

— Je vais demander à Martin de l’ausculter en rentrant.

Mamie s’ennuie, et quand elle s’ennuie, elle lance un sujet surprenant.

— Ma Colombe, je m’interroge depuis un certain temps. Tu es jolie comme un cœur et tu es seule. Si tu préfères les femmes, tu peux nous le dire. Rien ne me choque ! Je me pose également la question pour tes frères. Sur trois enfants, aucun n’est casé. Il y a un loup !

Contente de sa sortie, Suzette observe la réaction de son fils et de sa belle-fille. Guillaume sourit, Hélène manifeste des signes d’agacement, mais ne moufte pas.

— Mamie, je ne suis pas lesbienne, ricane Colombe. Je n’ai tout simplement pas trouvé chaussure à mon pied.

— Si en plus il doit vendre des chaussures… tu ne trouveras jamais ! Tu te souviens de mon amie Rosa ?

— Parfaitement, mamie.

— Figure-toi qu’elle vient de rencontrer quelqu’un sur internet. À quatre-vingt-deux ans… Qui l’eût cru ! Je vais lui demander de t’inscrire.

Colombe éclate de rire.

— Merci, mamie, mais je n’en suis pas là. Pourquoi ne pas faire cette démarche pour toi ?

— Mon ange, je ne suis pas tombée de la dernière pluie. Il y a bien longtemps que j’y suis.

Le sourcil haut, elle soupire.

— Ceux qui m’écrivent manquent d’imagination. Leurs missives débutent toutes par… Chère Crêpe.

Sans bouger la tête, les yeux d’Iris prennent l’apparence d’un point d’interrogation.

— Mamie s’appelle Suzette… Les crêpes Suzette, tu connais ?

— Ah ben oui, je suis d’accord ! Une fois, ça va ! Moi, c’est pareil. L’année dernière, j’avais un amoureux. Il m’écrivait des petits mots, toujours avec des histoires de fleurs. J’ai fini par lui dire d’aller voir dans un autre jardin si j’y suis. Toi aussi, Colombe, tu dois avoir le même genre ? Nos deux prénoms vont bien ensemble, tu ne trouves pas ? L’oiseau et la fleur…

Sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit pour stopper le processus, ses yeux prennent l’eau. Le visage d’Iris se fige en pâlissant.

— J’ai parlé de quelque chose qui t’a fait de la peine ?

Colombe s’essuie rapidement le visage, sa grand-mère pose délicatement sa main sur la sienne.

— Ne t’inquiète pas, tout va bien.

Sa maman la foudroie et sous prétexte de lui donner la nourriture pour Scarlett, elle lui demande de l’accompagner à la cuisine. À peine la porte fermée, le ton monte.

— Qu’est-ce que tu cherches avec cette petite ?

— Une fois dans ta vie, pourrais-tu écouter quand je te dis non ? Et même si un jour j’ai envie d’en parler avec quelqu’un, ce ne sera pas avec toi !

— Colombe… tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour ton bien !

— Tu l’as fait pour ton bien à toi, pour ne plus m’avoir dans les pattes ! Si papa n’avait pas été là, je serais encore en train de moisir dans une maison de repos. Si je viens ici, ce n’est pas pour toi. Lâche-moi, sinon je ferai en sorte de voir mamie et papa ailleurs !

— Tu es parfaitement injuste. Je t’ai portée à bout de bras pendant des mois.

— Papa et mamie m’ont portée ! Toi, tu étais tellement occupée à suivre les brillantes études de mes frères, rien ne devait les perturber dans leur parcours. Ce qui est fait est fait. Inutile de te débattre dans tous les sens, le passé est écrit, rien ne pourra le changer.

Le sac de croquettes sous le bras, elle rejoint le salon, s’installe à côté de son papa qu’elle prend par le cou.

— On ne va pas tarder à partir. Je vais charger la voiture avec le restant de mes affaires. Le tank de Martin est grand, je n’aurai pas d’autres voyages à faire. Quand viens-tu à Concarneau ?

— Le week-end prochain, je suis de garde, sans doute le suivant, dit-il en lui caressant la joue.

— Mamie, je te ramène chez toi ? La bagnole de Martin est extra !

— Volontiers. Merci, mon ange. J’ai assez vu tes parents pour aujourd’hui.

Hélène revient sur leurs paroles en s’approchant d’elles.

— Quelle idée lumineuse ! Tu veux qu’elle se casse le col du fémur en descendant de voiture ! Colombe, tu es inconsciente. Cette auto est beaucoup trop haute pour ta grand-mère !

— Hélène, à l’avenir, mêlez-vous de vos oignons ! J’ai peut-être un pied dans la tombe, j’aimerais bien que l’on ne me marche pas sur le deuxième !

Ils rigolent tous dans leurs moustaches en voyant l’attitude outrée d’Hélène.

Le tank est rapidement chargé : essentiellement de cartons, quelques cadres et deux valises contenant les vêtements d’hiver de Colombe. Scarlett est installée sur le siège arrière dans sa caisse de transport. La voiture étant équipée d’un marchepied, y prendre place à l’avant n’est pas une difficulté pour Suzette. Iris s’apprête à monter rejoindre Scarlett.

— Merci beaucoup, monsieur. J’ai passé une très bonne journée, dit-elle à Guillaume en lui claquant la bise.

— Jolie Iris, j’ai été ravi de te rencontrer !

— Merci, madame. Votre déjeuner était excellent.

Elle n’embrasse pas Hélène. Iris sent quelque chose qui la repousse, une hostilité à son égard, elle n’insiste pas. Colombe prend longuement son papa dans ses bras, se contente d’un baiser à sa maman.

— Quel bolide !

Fière comme un pou, Mamie Suzette se redresse.

— Je regrette de ne plus conduire, j’aurais fait sensation en arrivant dans ma rue.

Colombe la dépose dans le centre-ville, au pied d’un immeuble ancien. Elle l’embrasse tendrement, ainsi que la petite.

— Boucle d’or, j’ai été ravie…

— Moi aussi, madame.

— Appelle-moi mamie Suzette. Mon intuition me dit que l’on va se revoir très bientôt, ajoute-t-elle avec un clin d’œil.

— Fais-nous signe du balcon, on attend que tu sois chez toi.

Prestement, elle rentre dans son immeuble et à peine cinq minutes plus tard, elle leur souhaite bonne route en leur envoyant un baiser.

Sur l’autoroute, mamie revient sur le tapis.

— Elle est trop marrante, Suzette…

— Elle me fait beaucoup rire.

— Elle a toujours été comme ça ?

— Quand j’étais petite et qu’elle me lisait des histoires, souvent, elle changeait la fin. Lorsque je lui faisais remarquer, elle me disait qu’elle l’estimait trop prévisible et manquait de suspense. Les repas trop silencieux, avec des conversations mornes, ce n’est pas pour elle. Alors depuis quelques années, elle fait le show. Elle trouve toujours un sujet désopilant qui réveille tout le monde et en choque certains.

— Pourquoi tu ne t’entends pas avec ta maman ?

Colombe souffle lentement sans quitter la route des yeux.

— Tu n’es pas obligée de répondre. Martin me dirait qu’on ne pose pas ce genre de question.

— Je ne suis pas l’enfant dont elle rêvait. Une fille en perle et col de dentelle, qui lui ressemble. Elle me demande continuellement pourquoi mes cheveux sont si blancs et pourquoi mes vêtements ne sont pas plus classiques, féminins. J’ai passé l’âge d’avoir ces remarques.

— Hélène me fait penser à une actrice, mais je ne me souviens pas de son nom ?

— Tu as un film en tête ?

— Non plus. Sa fille est actrice aussi, elle a un prénom italien.

— Catherine Deneuve et sa fille Chiara ?

— Oui, c’est ça ! Tu ne trouves pas que ta maman lui ressemble.

Colombe éclate de rire.

— Tu ne trouves pas et c’est pour ça que tu rigoles ?

— J’imagine la tête d’Hélène si tu lui disais qu’elle ressemble à une femme de quatre-vingts ans. Elle est très belle, mais ma maman est beaucoup plus jeune et elle a les yeux bleus. Mais je le reconnais, il y a quelque chose au niveau de la forme du visage et de la bouche.

— Exactement, c’est le sourire ! Toi, tu as celui de Guillaume. Il t’aime beaucoup, ça se voit !

— C’est un merveilleux papa. Il m’a laissé faire mes choix, sans critique. Parfois, il me mettait en garde, mais toujours de manière bienveillante.

Le portable d’Iris sonne et se connecte aussitôt au système de la voiture. C’est Martin.

— Vous rentrez bientôt ?

— On est en route, on sera là dans une heure.

— Je suis à la clinique, venez me récupérer ici.

— Ça tombe bien, Scarlett a mal à une oreille. Tu pourras regarder ?

— J’espère qu’elle est plus docile que sa maîtresse. La prudence s’impose. Je vais préparer des gants, conclut-il en rigolant.

— Je vous entends… Scarlett est très facile !

— Soyez prudentes !

Iris observe la réaction de Colombe.

— Il est marrant… Tu ne trouves pas ?

— Très… je suis morte de rire !

— C’est pas flagrant ! ricane Iris, la bouche en coin en saisissant l’ironie de sa réponse.

— Mon hilarité est intérieure, je ménage mes abdominaux. Dans une heure, ça va être la grosse rigolade, les points de côté et tout le reste !

— Mouais, t’es dure avec lui, mais je le reconnais… Il ne t’épargne pas non plus, ajoute la miss en souriant.

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