Les Iris de Colombe (French Edition)
Les prémices d’une belle année
Trois ans plus tard…
Au volant de sa Coccinelle noire, Colombe vient pour la première fois à Concarneau. Sans même connaître cette belle cité bretonne, elle a accepté un poste de professeur d’arts plastiques dans un collège. Certains pourraient apparenter son choix à un saut dans le vide, il n’en est rien. Une seule chose lui est essentielle : la proximité d’un centre équestre. Excellente cavalière, Colombe monte depuis l’âge de sept ans.
Après un premier tour de la ville, elle n’est pas déçue. Conforme aux images qu’elle a consultées sur internet, Concarneau lui plaît. Fenêtre grande ouverte pour en saisir le parfum iodé, le vent lui boucle les cheveux. Elle s’arrête non loin du port et tout en admirant la beauté des voiliers amarrés, elle programme son GPS en y entrant les coordonnées de son futur lieu de vie. Deux mois plus tôt, elle a répondu à une annonce. Une jeune professeure loue le rez-de-chaussée de la maison qu’elle occupe : un meublé de 50 m² avec un jardin.
Sur place en quinze minutes, une jolie plante d’un mètre soixante-dix et aux yeux noisette vient à sa rencontre. Ses cheveux bruns mi-longs volent autour de son visage. Un grand sourire aux lèvres, elle approche en refermant le roman qu’elle lisait en l’attendant sur une chaise longue. Son côté classique pourrait donner une image d’elle plus âgée.
— Salut, je suis Bénédicte. Tout le monde m’appelle Béné.
— Salut, je suis Colombe… Désolée, pas de diminutif connu, lui sourit-elle à son tour.
— Tu veux bien qu’on se tutoie ?
— Je préfère.
— Je te fais visiter le château ?
— Béné, j’ai oublié de te demander. Les chats ne te provoquent pas d’allergies ou de phobies ?
— Non, pourquoi ?
— Une petite boule de poils partage ma vie. Je vais la chercher le week-end prochain chez mes parents. C’est un problème pour toi ?
— Aucun !
Le sourire toujours affiché, Bénédicte lui fait signe d’entrer la première. Elles accèdent au jardin par une grille en bois blanche, elle grince lugubrement lorsqu’elle la pousse. À l’exception d’un rosier grimpant sur la façade et d’un massif d’hortensias, aucune touffe d’herbe à l’horizon. Le jardin est recouvert d’un gravier assez gros composé de différents gris, c’est une bonne nouvelle. Ses compétences en matière de passage de tondeuse et autres travaux de jardinages sont limitées. Elle lève le regard sur la maison en pierre sur deux étages, conforme aux photos envoyées par la propriétaire.
L’entrée donne accès à une pièce à vivre avec une cuisine ouverte correctement équipée : réfrigérateur, plaque à induction, four, micro-onde, et même un petit lave-vaisselle. L’espace est agencé de manière fonctionnelle avec de grands rangements. Colombe a la sensation de se promener dans les allées d’un magasin Ikea. Et cela lui va. Le mobilier ancien, en bois, elle n’est pas fan et l’odeur de la cire, lui soulève le cœur. Elle sourit en voyant le canapé et les deux fauteuils vert olive.
— S’ils ne sont pas à ton goût, tu peux facilement commander une autre couleur, l’informe Bénédicte en plissant le nez. Par chance, ils sont déhoussables.
— Au contraire, j’aurais pu choisir ces meubles. J’aime tous les verts, les bleus aussi. Je m’arrête là, toutes les teintes vont y passer, la rassure Colombe en riant.
Elles poursuivent dans la chambre de taille normale avec un placard à portes coulissantes et la salle de bains blanche, équipée d’une douche italienne. Elles reviennent dans la pièce principale.
— La cuisine a été rénovée l’année dernière. La précédente locataire n’est restée que quelques mois et j’étais contente de la voir faire ses valises. Du rap H24, j’étais à un cheveu d’en perdre mon flegme légendaire. Ça te convient ?
— C’est parfait ! Tout ce que j’aime : simple, clair, moderne, pratique ! Rassure-toi, le rap ne figure pas dans mes playlists !
— C’est une belle journée ! Mes oreilles et ma santé mentale te remercient. Je vais t’aider à décharger ta voiture et je te laisse t’installer. Ce soir, on dîne chez moi. Je te ferai visiter ma boîte à bijoux, propose Bénédicte avec un clin d’œil.
La Coccinelle est vidée en quinze minutes. Tout est entassé dans le milieu de la pièce. Une chose intrigue Bénédicte. Elle fixe la selle de Colombe depuis plusieurs minutes.
— Tu es cavalière ?
— Quand je galope, plus rien n’existe. C’est presque une question de survie, je ne peux plus m’en passer. Et toi ?
— Oula non ! J’ai une trouille bleue des chevaux. Tu possèdes ta propre monture ?
— En quelque sorte. Je m’en occupe depuis trois ans comme si elle était la mienne.
— Ah, c’est une fille… Elle s’appelle comment ?
— Rubis. Elle arrive en fin de semaine. Tu connais le haras des dunes ?
— Vaguement…
— Elle va vivre là-bas. Si j’ai la chance d’avoir un emploi du temps suffisamment cool, je pourrai la monter souvent. D’après mon GPS, il est situé à cinq minutes, entre la forêt et la plage. Deux endroits extra pour les balades.
— Je te laisse t’installer. En général, ma cuisine est mangeable. Si je ne fais pas tout cramer, ça devrait le faire ! ajoute-t-elle en émettant un petit rire aigu. Viens quand tu veux !
Colombe ouvre en grand toutes les fenêtres et la baie vitrée. Le soleil déclinant illumine la pièce à vivre, elle se sent bien. Ce lieu de vie l’inspire et la conforte dans l’idée qu’elle a fait le bon choix. Sa voisine pétillante et rigolote lui plaît déjà.
Après avoir envoyé un message à son papa pour le rassurer, elle range ses vêtements dans le dressing. En prenant son temps, elle plie soigneusement ses tenues d’équitation, ses jeans, ses marinières, ses pulls marins. Le motif écossais est sa marotte. Elle les mélange au gré de ses humeurs, de ses envies. Jamais vêtue de manières classiques, Colombe est une jeune femme originale et n’a pas peur de la couleur. Depuis presque huit ans, elle décolore ses cheveux blonds pour obtenir un platine, presque blanc. Il donne à son visage une douceur céleste qui s’harmonise merveilleusement avec le myosotis de ses yeux.
En deux heures, l’affaire est bouclée. Il lui reste quelques cadres à accrocher pour se sentir vraiment chez elle : cela attendra. Après une douche rapide, elle file retrouver sa voisine.
Pour accéder à son appartement, Bénédicte dispose d’un escalier extérieur en bois. La porte grande ouverte, des odeurs de cuisine l’accueillent. Colombe l’appelle depuis l’embrasure.
— Entre… fais comme chez toi !
Sur une surface identique à la sienne, une jolie bonbonnière de fille, très bien rangée. Des étagères avec beaucoup de livres recouvrent la totalité des murs. Un intérieur simple dans les tons gris et blanc, un grand bureau ancien avec des pieds sculptés trône dans un coin. Le salon est meublé de deux fauteuils et d’une chauffeuse en rotin. Son hôtesse revient de la cuisine avec du cidre, et toutes sortes de petites choses à grignoter qu’elle dépose sur la table. Vêtue d’une djellaba turquoise, ses longs cheveux bruns relevés en un chignon flou, elle fait beaucoup plus jeune.
— Installe-toi…
— Ton intérieur est douillet. Tu occupes cette maison depuis longtemps ?
— Trois ans, elle appartient à ma tante. Toute ma famille habite Quimper et j’y suis née, mais j’aime vivre ici. Concarneau est une ville agréable. Et toi, d’où viens-tu ?
Bénédicte s’assied face à Colombe en tailleur sur le tapis beige à grosses bouclettes. Elle lui serre du cidre et l’invite à se servir d’acras, de gougères, de blinis recouverts de tarama.
— J’ai grandi à Rennes, mais j’ai étudié à Paris, à la Sorbonne.
— C’est ton premier poste ?
— Le premier comme titulaire. Quelle matière enseignes-tu ?
— L’histoire et la géographie et j’ai étudié à Rennes, ajoute Bénédicte avec un clin d’œil. Je m’y plaisais, mais le contact avec l’océan me manquait. Je ne te demande pas ta matière. Au hasard… arts plastiques ?
— Tout juste !
— J’ai vite compris en voyant ta table à dessin.
Colombe déguste une petite gougère en mimant l’extase.
— C’est délicieux ! C’est toi qui les as préparées ?
— Oui, celles de ma maman sont de pures merveilles.
— Parle-moi de notre collège.
— À l’exception de deux ou trois, nos collègues sont sympas. Notre proviseur est un beau mec, jeune, ouvert et célibataire ! l’informe-t-elle en piquant un fard. Une seule obsession connue : la ponctualité. Il se poste à l’entrée de l’établissement tous les matins. En cas de récidives de retards, les élèves et les professeurs sont sévèrement réprimandés. Comme partout, certains collégiens sont faciles, d’autres plus problématiques. Idem pour les parents. Combien d’heures enseignes-tu ?
— C’est une question détournée pour savoir si je suis agrégée ?
— Si on veut, confirme Bénédicte avec un mouvement de tête.
— Quinze heures. J’ai passé l’agrég’ l’année dernière.
— Je préfère te prévenir, ton collègue est un vieux ronchon obsédé par les programmes. Travailler avec lui en binôme, je ne vois pas la chose possible. Proche de la retraite, il ne supporte pas les jeunes enseignants. Et alors physiquement, c’est une caricature de monsieur Le Quesnoy. Si tu connais le film : La vie est un long fleuve tranquille, tu vas rapidement comprendre. Avec ton look original, tes triples boucles d’oreilles, ça va faire des étincelles !
— Je sais parfaitement recadrer ceux qui me marchent sur les pieds. Et toi, raconte-moi tes collègues !
— Nous sommes quatre, deux en lycée et deux en collège. Pour le moment, je préfère enseigner en collège. Je prévois de passer mon agrég’ cette année. Tu as un amoureux, un homme dans ta vie ?
— J’ai eu, je n’ai plus. Je ne suis jamais restée très longtemps dans la même ville. Les relations sérieuses ne survivent pas à la distance. Et toi ?
— Idem ! Elle rigole en se bouchant le nez. Je travaille à faire craquer notre proviseur, mais soit il est gay, soit je ne lui plais pas. Je ne devrais pas te dire ça. Si ça se trouve, il va flasher sur toi !
Colombe éclate de rire.
— J’ai vu sa photo sur le site de l’établissement, je pense pouvoir résister. C’est un beau mec, mais le costard et la cravate, ce n’est pas franchement mon truc !
— Ce cliché ne l’avantage pas, il est mieux en vrai.
Pendant près de trois heures, elles discutent de tout et de rien, comme des amies de longue date. Bénédicte a fait preuve de modestie, elle est bien meilleure cuisinière qu’elle ne le laisse entendre. Colombe s’est régalée de ses tagliatelles fraîches au saumon. À son contact, elle se sent bien et cela semble réciproque. Elle la trouve légère, spontanée. Sans être une femme pulpeuse, ses courbes s’harmonisent en une jolie silhouette. Colombe songe à la prendre pour modèle. Quand elle se raconte, Bénédicte ne s’encombre pas de détails inutiles et assommants. Elle a l’art et la manière de mettre en valeur ses récits, qu’elle ponctue de son rire haut perché. Lorsqu’elle cherche ses mots, elle plisse le nez à la manière d’une enfant espiègle. Tous les voyants clignotent au vert, les prémices d’une belle année scolaire.
Colombe apprécie son célibat, sans pour autant être réfractaire à une vie de couple. Son style se veut particulier et peut ne pas plaire au plus grand nombre. Des amoureux ont traversé sa vie. Certains n’ont fait que passer, d’autres ont tenu plus longtemps. Aucun avec qui elle ait eu envie de construire une famille. Titulaire de son poste, si elle le souhaite, elle pourra prendre racine dans cette ville bretonne au bord de l’océan. Si c’est écrit, le reste suivra.
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