Les Iris de Colombe (French Edition)
Black a le dos large
Très en retard, les collègues se garent ensemble devant le collège. Les grilles sont fermées, elles vont devoir sonner.
C’est sans compter l’arrivée d’une décapotable rose qui se gare sur les chapeaux de roues. Colombe le sent très mal et Bénédicte voit approcher les emmerdes.
— Elle est là pour toi, ma belle, je vais attendre pour rentrer. J’espère qu’elle n’a pas une arme planquée dans son mini-sac à main rose. Barbie flingueuse, elle existe ?
En quatre enjambées et en faisant claquer ses talons sur le trottoir, elle se plante devant Colombe, sans un regard pour Bénédicte.
— Si vous cherchez la guerre, vous allez la trouver ! Qu’est-ce que vous foutiez la nuit dernière chez Martin ?
Colombe la toise en esquissant un sourire ironique.
— Vous vous prenez pour qui, ma mère ? Je n’ai aucun compte à vous rendre !
Sa voix se fait plus forte et plus aiguë. Elle martèle chaque mot. La haine lui déforme les lèvres.
— Je suis la compagne de Martin. Jusqu’à présent, j’étais bien gentille, mais si vous persistez, vous allez avoir de sérieux problèmes !
Bénédicte n’a pas bougé d’un poil. Max a vu la blonde se garer depuis la fenêtre de son bureau, il les rejoint fissa. Colombe en a assez entendu.
— Vos menaces ne m’impressionnent pas. Martin est libre de faire ce qu’il veut, avec qui il veut, et jusqu’à preuve du contraire, vous n’êtes personne ! Je n’ai pas l’intention de changer quoi que ce soit, que cela vous plaise ou non ! Dégagez votre pétard osseux de mon soleil et cherchez-vous quelqu’un d’autre à persécuter ! Les Ken, ce n’est pas ce qui manque ! Une chose est sûre, le vôtre n’est pas Martin !
— Petite garce… tu vas me le payer ! Je vais t’écrabouiller ta gueule d’ange !
— Barbie vulgaire ? Je ne la connaissais pas, celle-là ! Eh ben, quand le vernis craque… Ce n’est pas joli joli !
Colombe part dans un éclat de rire en la voyant monter comme une folle dans sa voiture rose et démarrer en trombe.
Cloués au sol, Max et Bénédicte mettent plusieurs minutes à réagir.
— Colombe, viens dans mon bureau, s’il te plaît. Bénédicte, foncez dans votre classe, un surveillant vous attend !
Elle a fait face à Olympe sans désarmer, mais elle n’en reste pas moins contrariée. Elle est attirée par Martin, ne cherche plus à faire semblant, et elle sait qu’il ressent la même chose. Leur petit jeu – je te pique, tu me piques – a laissé la place à autre chose qui grandit doucement. Olympe est une ombre au tableau, mais elle n’est pas la seule. Le lien qu’elle a tissé avec Iris est important pour elle. Si les choses tournent mal, quelle sera sa réaction. Devant cette projection inconnue, elle prend peur.
Ils traversent lentement le long cloître côte à côte, sans se parler. Une fois dans son bureau, Max l’invite à s’asseoir.
— Ne t’inquiète pas pour ta classe, elle est sous la garde d’un autre professeur.
— Merci, Max. Je suis désolée. Cette scène devant l’établissement n’était pas correcte. Elle est folle !
— Aucun élève n’était présent, il n’y a pas mort d’homme. Colombe, je voulais te voir, une chose m’inquiète. Quelqu’un se renseigne sur toi.
— Comment ça ?
— En fin de semaine dernière, ma secrétaire a eu un mec au téléphone qui lui a posé des tas de questions. Il s’est fait passer pour quelqu’un du rectorat, mais après vérification, il est inconnu au bataillon.
— Tu crois que c’est elle ?
— Je n’ai aucune preuve. J’en ai parlé avec Paul, et pour lui, elle en est capable. Méfie-toi d’elle !
— Peu importe… Je m’en fous !
Max hésite un instant.
— Je ne sais pas ce qu’il y a entre toi et Martin et cela ne me regarde pas. Si vous êtes ensemble, ou si vous en avez l’intention, ne tarde pas à lui parler d’Iris.
Ces yeux s’emplissent de larmes.
— C’est ta sœur qui te l’a raconté ? demande-t-elle en reniflant.
Max lui tend une boîte de mouchoirs, la prend dans ses bras.
— Oui, il y a longtemps… une grande tristesse pour tout le monde.
— C’est trop tôt…
— Si Olympe cherche, elle va vite trouver et s’en servira contre toi.
— Il n’y a rien entre nous, ajoute-t-elle en séchant ses larmes.
— Tu es proche de Bénédicte, lui en as-tu parlé ? Je ne veux pas faire de gaffes en sa présence.
— Pas encore. J’avance doucement.
— Tu n’as pas cours cet après-midi, prends ta matinée !
— Je vais rentrer. Merci, Max !
Sa tristesse se mélange à la contrariété. Elle passe chez elle le cerveau embrumé. Il fait beau, l’air est doux, elle décide d’aller au haras. Monter est son médicament, sa thérapie.
En arrivant, Paul la rejoint près du box de Rubis.
— Salut, Colombe. J’allais lâcher Black dans le terrain de cross. Tu ferais plaisir à ce beau brun si tu l’emmenais en balade. Martin est OK pour que tu le montes.
— Pourquoi pas ?
Paul l’aide à le seller, à grimper sur son dos et ils partent tranquillement. Après une heure sur le chemin forestier, ils font un passage sur la plage pour vérifier qu’il n’y a pas de trous dans le sable. La grande taille de Black – un mètre soixante-dix au garrot – lui permet de dominer l’étendue sableuse. La vue y est exceptionnelle. Colombe observe le vol des goélands jusqu’à ce qu’ils disparaissent au loin. La marée est haute, les vagues se brisent dans un vacarme assourdissant. Elle retire sa bombe, laisse le vent ébouriffer ses cheveux bouclés, un frisson la parcourt. En fermant les yeux, elle gonfle ses poumons, parfois une rafale l’oblige à se cramponner à la selle. Une fois devant les rochers, elle replace sa bombe, fait demi-tour. Penchée sur lui, elle lui caresse le cou, lui parle doucement en s’approchant de ses oreilles.
— Un passage au ras des vagues, le plus vite que tu peux !
De petits tas de sable volent à chaque soulèvement de sabot. Elle le sent heureux de cette folle chevauchée. Sans voir le gros véhicule noir qui l’observe de loin, au-delà des dunes, Colombe fait corps avec lui.
Trois heures plus tard, ils sont de retour au haras. Martin est là, il l’attend. En accrochant ses myosotis, il la rattrape lorsqu’elle glisse le long de la selle. Un rayon de soleil fait briller ses cheveux argentés et sa peau paraît plus hâlée que jamais. Lentement, Martin lui dégrafe sa bombe, libérant ses boucles blondes. Du bout des doigts, il lui caresse le visage, le cou. Sa peau est d’une somptueuse douceur. Colombe le laisse faire en suivant les mouvements de ses yeux. Il approche son visage. Les yeux mi-clos pour décupler ses sensations, il frotte le bout de son nez contre le sien. Leurs lèvres s’effleurent, sans vraiment se toucher. Martin attend qu’elle prenne l’initiative d’un baiser. Sa peur lui dit non, mais elle n’écoute pas. Colombe se hisse sur la pointe des pieds, pose lentement ses lèvres sur les siennes. Ils les entrouvrent aussitôt. Le plus doux, le plus passionné des baisers. Pendant plusieurs minutes, leurs lèvres restent soudées. Colombe et Martin se goûtent, se savourent sans retenue. Seuls les hennissements de Black leur rappellent où ils sont.
Et il y en a un, qui n’a rien loupé de la scène : c’est Paul. Depuis un box, le buste penché en avant, il vient d’assister à un truc surréaliste. Tout sourire, il a hâte de le raconter à Max.
Ils ont bien progressé ! À leur première rencontre, ils s’écharpaient dans la cour, maintenant ils se bécotent. Ils m’auront tout fait, ces deux-là !
Martin s’écarte, lui retire son gilet de cross.
— Max m’a appelé, je t’ai cherché partout. Sur la plage avec Black, tu vas trop vite !
— Tu avais donné ton accord.
— Quand je t’ai vu au galop, j’ai regretté.
Il approche son visage du sien, lui murmure.
— N’écoute pas Olympe ! Elle te laisse entendre qu’elle est l’officielle, l’indétrônable, mais elle ne l’est pas et ne l’a jamais été. Elle s’est fait une projection qui n’est pas la réalité.
— Elle n’a pas l’air au courant.
Je vais devoir être plus explicite.
— Entre Olympe et moi, il n’y a jamais rien eu d’autre que du sexe. Tout a toujours été clair, dès le début.
Martin la prend tendrement dans ses bras, respire ses cheveux, s’imprègne de son odeur si particulière : un mélange à la fois sucré et épicé. Colombe se laisse faire en glissant ses mains glacées sous sa chemise. Elle lui effleure le dos, le sent frissonner sous ses doigts. Martin l’embrasse à nouveau. Un baiser d’une telle fougue, elle n’en a pas le souvenir. Un baiser d’éternité.
— La nuit dernière, j’avais envie de t’embrasser, de te toucher, lui murmure-t-il. Malgré ma fatigue, j’ai tourné dans mon lit pendant plus d’une heure. Te savoir à l’étage inférieur, je devenais fou…
— Tu aurais dû ! Ça m’aurait évité une nuit sur le canapé.
— Quand Iris t’a vue ce matin, tous les pores de sa peau transpiraient de bonheur.
— Ça me fait peur…
— Pourquoi ? Elle t’adore.
— Votre relation est particulière, elle ne souhaite personne entre vous.
— Ça m’étonnerait, elle est en boucle, avec toi. Tu la trouves jolie ? Tu l’aimes bien ? Pourquoi on ne l’invite pas plus souvent ?
— Elle veut surtout se débarrasser de Barbie. Ne lui dis rien, s’il te plaît !
— Ça va être pratique ! C’est une petite sangsue, en permanence collée à toi !
Martin l’embrasse, la couvre de baisers passionnés, fait glisser ses doigts dans ses boucles. Un élément perturbateur – son portable – stoppe ces merveilleuses effusions.
— C’est ma secrétaire.
Il décroche et soupire longuement.
— Ma salle d’attente est bondée. Je vais beaucoup penser à toi…
Colombe se contente de lui sourire sans répondre. Il dépose un baiser sur ses lèvres et disparaît au volant de son bolide.
Accrochée aux rênes de Black, elle est là, plantée, sans réaction. Prendre conscience de ce qu’il vient de se produire n’est pas une chose aisée. L’équidé lui fait comprendre qu’il aimerait bien qu’on s’occupe de lui. Doucement, il la pousse de sa tête.
— Excuse-moi, je perds les pédales et c’est ton maître le responsable !
En souriant, elle lui retire sa selle, manque de s’effondrer sous son poids. Elle lui rince les sabots, le brosse et lui fait rejoindre son box. En le caressant, elle le remercie pour la balade, puis passe à Rubis. Dans le terrain de cross, elle la lâche. Colombe s’installe à cheval sur la barrière et la regarde gambader de longues minutes. Une pluie fine les oblige à rentrer. Trempée, elle regagne sa bonbonnière, accueillie par les miaulements des amoureux. À cet instant, Colombe comprend qu’il ne repartira pas. Philibert et Scarlett se sont trouvés, elle en est heureuse. Parfois, elle s’absente la journée entière. Sa minette ne sera plus jamais seule, c’est très bien ainsi. Son appartement est assez grand pour deux chats. Quatre, ce sera plus problématique. Chaque jour suffit à sa peine, elle avisera le moment venu.
Des coups sourds à la porte, une petite voix l’appelle. Colombe sort de sa douche. Pieds nus et en peignoir, elle se précipite pour ouvrir. Iris – trempée jusqu’aux os et les bouclettes dégoulinantes – lui fait face.
— Entre vite ! Tu es venu à pied du collège ?
— La maman de Garance m’a déposée au bout de la rue, mais il tombe des cordes !
— Tu as prévenu Martin ?
— Pas encore…
— File dans la salle de bains et retire tes vêtements, je vais lui envoyer un message.
« Iris est avec moi. Je dois la raccompagner ou tu viens la chercher ? »
Il répond aussitôt.
« Même pas, je t’embrasse… tu me manques… je pense à toi. Tu es cruelle ! Je passerai la chercher, j’ai besoin de te serrer dans mes bras. »
Elle esquisse un sourire. Son visage béat intrigue la miss.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Rien de spécial…
— Je me suis inquiétée… Pourquoi t’as pas fait cours ce matin ?
— J’avais des réunions avec le proviseur.
— Tu as été au haras ?
— J’ai monté Black. On a fait du galop au ras des vagues.
Colombe lui tend un caleçon, un tee-shirt et un sweat.
— Je vais mettre tes vêtements à sécher et on va se faire un chocolat chaud avec des biscuits. Tu as des devoirs ?
— Colombe, on est vendredi… Je les ferai demain !
Deux poilus sur les genoux à les câliner, leur fin d’après-midi passe lentement. À dix-neuf heures trente, elles dînent sans lui. À vingt heures trente, il arrive, enfin. La fatigue marque son visage. Sans pouvoir le toucher, elle le trouve d’une beauté désarmante. Ses traits sont réguliers, sa bouche ourlée, bien dessinée. Elle cherche le grain de beauté au-dessus de sa lèvre, il a disparu dans sa barbe. Elle découvre des petits points dorés dans l’iris de ses yeux.
— Rassemble tes affaires, ma puce. Il est tard !
— Bonne nuit, Colombe. À demain, disent-ils en quittant la pièce.
Ils montent dans la voiture, mais Martin ne démarre pas. Il fouille ses poches.
— J’ai dû poser mon portable dans l’entrée.
Colombe lui ouvre aussitôt. Iris fixe la porte vitrée et dans le reflet, elle n’ose y croire.
La vache… Ils s’embrassent… J’ai une hallucination ?
Elle papillonne des yeux, se penche en avant, essuie la vitre couverte de buée avec sa manche.
Mais non ! Ils s’embrassent ! YES ! YES !
Elle s’agite comme une petite folle, tape dans ses mains.
Dans l’entrée de l’appartement, toute autre ambiance. Ça roucoule, bouche contre bouche.
— Viens me retrouver ce soir, Iris ne se couche jamais tard, susurre-t-il dans un souffle.
— Ce n’est pas une bonne idée…
— Excellente, au contraire, je suis en apnée ! Je t’envoie un message dès qu’elle dort. Iris ne se rendra compte de rien.
— On verra…
Il l’embrasse à nouveau, disparaît dans son véhicule.
Boucle d’or essaie tant bien que mal de calmer sa joie. Sans vraiment pouvoir stopper ses gloussements, elle espère une révélation.
— Tu en as mis un temps ! Les chats te l’avaient piqué pour téléphoner à leurs potes ?
— Très drôle ! Je discutais de Black avec Colombe, elle l’a monté cet après-midi.
— Il a le dos large !
— Qui ?
— Black !
— Je suis trop fatigué pour suivre ton rébus.
Iris n’insiste pas. Trop contente, elle attend patiemment qu’ils prennent la décision de le lui dire, tout en souhaitant fort que ce soit le plus rapidement possible.
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